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MÉMOIRES
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RELIURE
T1ESSEN
NANCY
2001
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MÉMOIRES
DE LA ROCHEFOUCAULD
DUC DE DOUDEAUVHiLE
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BIBLIOTHEQUE DE SAINTE-GENEVIEVE
D 910 913020 3
GENEVIEVE
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MÉMOIRES
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DE LA ROCHEFOUCAULD
DUC DE DOUDEAUV1LLE
DEUXIÈME VOLUME
MÉMOIRES DE MON PÈRE, DERNIÈRE PARTIE
LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE PAR LES HOMMES
DU TEMPS
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
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1861
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I
DEUXIÈME PARTIE
MEMOIRES DE MON PERE
F El! M.
DE LA ROCHEFOUCAULD
DUC DE DOUDEAUVILLE
La lettre si noble, si touchante, si française du duc
de Doudeauville sur sa résolution de ne plus aller aux
Tuileries, depuis que l'usurpation s'y était installée,
couronne dignement sa vie politique : cette noble vie
qui n'est qu'un enchaînement de bonnes et belles ac-
tions s'est écoulée, on peut le dire, entre deux élonne-
ments. En effet, on se rappelle la surprise du duc en
recevant les remercîmenls de l'assemblée qu'il prési-
dait à Chartres pour la nomination des députés aux
états généraux, et on vient de l'entendre se récrier sur
la réponse faite à sa déclaration aux nouveaux hôtes
des Tuileries.
h. i
s MEMOIRES DE MON PÈRE.
Était-ce doute de lui-même? Était-ce doute des au-
tres? Croyait-il que le bien qu'il faisait ne valait pas
qu'on le reconnût et qu'on lui en sût gré, ou, mal-
gré la bonté de son cœur, fesait-il si peu de cas de
l'espèce humaine qu'il se crût en droit de s'étonner de
l'approbation générale dont était accueilli le simple
accomplissement d'un devoir? Quoi qu'il en soit, il a
dû marcher de surprise en surprise, car il n'est per-
sonne qui ait plus mérité que lui le nom d'homme
du devoir, et il n'est personne aussi qui ait été en-
touré de plus d'estime, d'amour et de reconnaissance.
Les souvenirs de l'honorable duc de Doudeauville
n'auront plus maintenant autant de suite que dans la
première partie : ce ne sont plus guère que des évé-
nements de famille qu'il inscrit sur son mémento.
Il n'en a été extrait que ce qui peut aider à faire
connaître l'époque de sa puissance : il revient en effet
souvent sur ce temps, non pour le regretter, mais
pour rappeler à la fois et le bien qui s'est fait, et le
bien contenu en germe dans les intentions de ceux qui
ont participé avec lui, à la conduite des affaires*.
MON ÉIMTAI'HE
A mes moments perdus, j'ai fait beaucoup de vers,
et, si j'en rapporte ici quelques-uns, c'est afin qu'on
1 Ce préambule est tout entier de M. Brisset, l'homme honorable qui
avait été chargé de faire un choix parmi les nombreux manuscrits de feu
M. le duc de Doudeawillc. (Claude.)
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 3
me connaisse avec tous mes défauts, quoique je n'é-
crive pas, comme le citoyen de Genève, ce qu'il appe-
lait des confessions. Mais enfin, comme j'ai inilié le
public à mes travaux, il faut bien qu'il ait un échan-
tillon de mes plaisirs; il verra qu'ils étaient aussi
innocents que possible. Ces vers, faits il y a quinze ou
seize ans, ne donneront pas une haute idée de mon
(aient poétique, mais ils feront connaître mon peu
d'ambition et ils peindront les sentiments qui m'onl
animé toute ma vie.
MO.N EP1TAPIIE E.\ 181 1
Pou partisan du factieux
A l'esprit sombre cl sanguinaire,
Ennemi de l'ambitieux,
Qui du Très-Haut sert la colère,
Ce que je crois bon, je le dis,
Dussé-je me nuire ou déplaire,
Et je nie moque des partis
En faisant ce que je dois faire.
Contre un parti toujours lutter
Semblerait prouver du courage;
Mais à tous, sans fin, résister.
En annonce bien davantage.
Sans regrets, sans ambition
Toujours du côté qu'on opprime,
Sans ruse et sans prétention,
Moi, je ne vise qu'à l'estime :
J'en conviens, on ne va pas loin
Par cette roule peu suivie,
Mais du moins o» meurt dans son coin
Sans avoir évefllé l'envie ;
La mort qui fermera mes veux
Ne sera pas, pour moi, sans charmes.
Si ma famille, en nos adieux.
Doit laisser couler quelques ljrnies ;
Si ma femme, ainsi que mon fils,
■■
ma
MÉMOIRES DE MON PÈRE.
Pensent, en déplorant ma perte.
Voir le meilleur de leurs amis
Dans la tombe qui m'est ouverte ;
Si des parents, des amis vrais,
En se rappelant ma tendresse,
Expriment de touchants regrets,
Et me nomment dans leur tristesse ;
Si mes excellents serviteurs,
Dont tant je voudrais le bien-être,
Dans le nombre de leurs malheurs
Comptent la fin de leur vieux maître ;
Si l'homme d'honneur et de bien
Parle de moi comme d'un frère ;
Si l'infortuné qui n'a rien,
Croit en moi perdre un second père;
S'il peut échapper un soupir
Du sein d'un enfant, d'une mère
Dont j'aurai tâché d'adoucir
Ou la douleur ou la misère ;
Si ceux qui connurent mon cœur
Peuvent m'accorder la justice
Que rendre heureux fut mon bonheur
Et mon plaisir rendre service ;
Si Ton dit : « Par sa bonne foi ;
« Par son amour pur et sincère
« Pour son Dieu, son pays, son roi,
« 11 lit quelque bien sur la terre ;
« Et, fidèle à tous ses serments,
« Fuyant les succès populaires,
» Par sa vie et ses sentiments
« II n'a pas fait rougir ses pères. »
Enfin sur mon simple tombeau
Si l'on peut, sans faits qu'on renomme ,
Mettre l'éloge assez nouveau :
« Passants, ci-git un honnête homme. »
II
LES CONTRASTES
J'ai dit précédemment qu'il était difficile de trouver
deux époux plus heureux l'un par l'autre, plus rem-
MÉMOIRES DE MON PÈRE. !i
plis l'un pour l'autre de confiance et d'estime, un nié-
nage plus uni, meilleur en un mot, que le mien. J'ai
commencé ma vie congugale à quatorze ans, et elle
dure depuis cinquante-trois ans.
Cependant il est difficile d'être plus opposés u,ue
nous le sommes, ma femme et moi, de goûts, de ca-
ractère, de façons de voir et de manières d'agir. Ma-
dame de Doudeauville est parfaite, et je suis loin de
la perfection.
Elle passerait habituellement une journée à l'église
sans distraction, je crois; je n'y peux passer quelques
heures avec attention. Elle jouit presque de ses souf-
frances; et moi, tout ce que je peux faire, c'est d'ac-
cepter les miennes avec résignation. Jugeant chacun
d'après elle-même, elle a de l'espèce humaine l'idée
la plus honorable; moi, je suis malheureusement
porté, soit par l'effet de l'expérience ou par l'idée du
peu que je vaux, à la juger défavorablement.
Je crois que les millions de globes que nous voyons
et ceux que nous ne voyons pas sont peuplés d'êtres
formés pour glorifier sans cesse leur immortel créa-
teur; elle pense que tous ces mondes ont été créés
dans le seul but de procurer une jolie illumination à
la pauvre espèce humaine et à ce grain de sable qu'on
appelle la terre.
Je suis très-actif et toujours en mouvement; elle
voudrait ne jamais sortir de son fauteuil.
Elle a un caractère de fer ; moi, je ploie autant que
je puis.
Elle renferme tout en elle-même, et ne parle jamais
d'elle ni de ce qui l'affecte; je suis très-expansif et je
■
c MÉMOIRES DE MON PÈRE.
parle vraisemblablement trop de moi et de ce qui
m'intéresse.
La solitude est ce qu'elle a toujours le mieux aimé ;
moi, je me plaisais assez dans le monde.
Ne craignant pas que cela puisse tirer à consé-
quence pour sa conversion, elle remet toujours tout
au lendemain : moi, je voudrais presque avoir tout
fait la veille.
Elle est si bonne, si indulgente, qu'elle gâte tout
le monde ; pour moi, sans être bien sévère, je veux
que chaque chose soit dans Tordre, que chacun soit à
sa place et que tout le monde, à commencer par son
mari, fasse son devoir.
Je suis né avec un esprit fort gai ; elle est d'un
caractère sérieux. Dans la crainte qu'on ne prétende
obtenir un pied, elle ne veut pas d'ordinaire accorder
un pouce inutilement; moi, j'en accorde volontiers
deux ou trois, persuadé qu'on ne me fera pas franchir
la limite que j'aurai une fois posée.
Très-bonne et très-sensible, elle peut, à force de
vertu, vivre éloignée des gens qu'elle chérit; moi,
je sèche sur pied loin d'eux.
Si elle pouvait avoir un ennemi, ce serait le feu ou
le soleil ; moi, j'aime l'un et l'autre, et la chaleur me
fait grand bien.
Avec l'apparence de la force, elle n'a jamais pu
supporter la fatigue; avec l'apparence de la délica-
tesse, je ferais plus de vingt lieues par jour sans
être las.
Elle se faisait saigner tous les mois, et elle aurait
volontiers déjeuné tous les jours avec une médecine;
MÉMOIRES DE MON PÈKi;. 7
les saignées me sont contraires et les purgations me
sont défendues.
Si l'émigration, qui m'a douloureusement séparé de
ma famille, avait continué, nous étions décidés à nous
réunir en pays étranger. Il n'y avait qu'une petite dif-
ficulté : elle voulait aller habiter la Russie, et moi je
désirais rester en Italie.
Il n'y a entre nous qu'un seul rapport : nous pos-
sédons tous deux une grande force de volonté; mais
on sent que ce devait être une grande difficulté de
plus pour s'entendre et pour vivre dans l'intimité
étroite du mariage, d'après toutes les différences que
je viens d'exposer.
Ce détail, peut-être assez bizarre, doit montrer ce
que peut la religion et combien son utile puissance
aide au bonheur de la vie en harmoniant les con-
trastes.
m
CARACTÈRE OU ENTETEMENT
Je prétends que l'on appelle caractère l'entêtement
que l'on a, et entêtement le caractère qu'ont les au-
tres. On ne peut disconvenir qu'ils n'aient effective-
ment un certain air de famille : l'entêtement me pa-
raît le frère illégitime de l'autre, avec un naturel
moins heureux et une éducation moins soignée.
Comme j'aimerais à savoir si je dois être accusé
d'entêtement ou loué pour ma fermeté de caractère, je
vais retracer ici les événements de ma vie qui peuvent
8 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
éclairer le lecteur sur mon compte et provoquer un
jugement en dernier ressort. Ce sera, du reste, une
espèce de résumé de tout ce que j'ai déjà consigné
dans ces souvenirs.
Bien jeune encore, j'avais reçu de ma nourrice, qui
resta près de moi jusqu'à l'âge de huit ans, des idées
de religion; mes deux précepteurs, qui en avaient
très-peu, du moins alors, ne pouvaient m'inculquer
des principes qui leur manquaient à eux-mêmes; et
les personnes en qui je devais avoir le plus de con-
fiance, celles qui avaient le plus d'autorité sur moi,
s'occupèrent à détruire en moi ces principes. Leurs
conversations, leurs livres, leurs exemples et leurs
plaisanteries étaient des moyens bien puissants, sur-
tout auprès d'un enfant aussi timide que je l'étais.
Cependant, je persistai dans mes principes, ainsi que
dans mes pratiques de religion. J'ai mis aussi cette
persévérance et celte même suite dans mes éludes, car,
comme je l'ai dit, je n'ai jamais été puni au collège.
Entré au service à seize ans, j'ai résisté à tous les
entraînements de mes camarades et à tous les écueils
de ce genre de vie.
Dans le cours de ma longue carrière, souvent j'ai
eu, à 1 égard de mes supérieurs ou de mes amis, afin
d'éviter des luttes fâcheuses ou des querelles pénibles,
la volonté de ne pas avoir de volonté, et ce n'est pas la
plus facile à accomplir. A l'âge de vingt-cinq ans,
après avoir passé avec ma famille sept ou huit mois
dans la ville de Gênes, où je me plaisais extrêmement
et où j'étais subjugué par le sentiment le plus violent,
je quittai cette nouvelle Capoue, d'après le désir de
madame de Doudeauville; et, bien que j'eusse préféré
.MÉMOIIIKS DE MON PÈKE. 9
la morl à la douleur de m'éloigner, je ne voulus pas
retarder mon départ de vingt-quatre heures. Envi-
ronné, en Savoie, d'émigrés très-ardents, je conservai
des idées de modération auxquelles j'ai toujours été
fidèle, et que je conserve encore, sans dévier en rien
de mes principes politiques.
Je voulus rentrer un moment, en 1792, pour
assurer les intérêts des créanciers de mon père; mes
compagnons s'opposèrent de tout leur pouvoir à cette
résolution; je persistai néanmoins et j'arrivai à Paris.
Après le terme que j'avais fixé, un mois environ, je
me préparai à passer en Allemagne, où m'appelait
un honneur hien mal entendu, j'en conviens.
Après m'ètre embarqué à Douvres, au moment de
périr par une tempête, je me disais : « il serait bien
heureux pour ma famille que je mourusse dans cette
traversée, cela lui éviterait bien des persécutions. »
Je m'étais, malgré toute ma famille, séparé de
biens avec ma femme, deux ans auparavant, pour
sauver sa fortune, ce qui a réussi.'
J'avais aussi, malgré l'avis de toute ma famille, fait
sortir un peu d'argent; je le plaçai au lieu de le
manger comme faisaient tant d'autres. Ne me flattant
pas d'un retour prochain, je vendis, ou plutôt je
donnai mes chevaux, je plaçai mes gens, et je me ré-
duisis au point de vivre avec cent louis environ par
an, pour moi, mon domestique, les frais de mes
voyages continuels et mes dépenses de tout genre.
J'aurais pu avoir à peu près le double; mais je par-
tageai mon petit revenu avec ma belle-mère, qui
n'avait pas été aussi prévoyante que moi.
Une des privations qui me furent le plus pénibles,
'.'jrptti ■j££S<4M?V JU
10 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
fut celle de l'exercice du cheval, que j'ai toujours
aimé extrêmement, et qui m'était même conseillé
pour ma santé; pendant huit ans d'émigration,
depuis l'âge de vingt-cinq ans jusqu'à celui de trente^
trois, je n'y ai monté que trois fois, encore était-ce
sur un cheval prêté.
J'eus le diflicile courage de rester tout le temps
éloigné de ma famille, pour ne pas troubler sa tran-
quillité morale et physique; pourtant, j'en mourais
de chagrin, et ce chagrin a causé pour toujours la
perte de ma santé, excellente jusqu'alors .
Plus tard, pensant qu'il n'y avait plus de dangers
que pour moi, je rentrai à travers mille obstacles,
mille périls, auprès de ma femme, et lorsque vint la
révolution du 18 fructidor, je ne m'éloignai que sur
ses vives instances et par crainte de la compromettre,
sachant que j'étais dénoncé à la police.
Après bien des épreuves, bien des chagrins et des
tribulations, je rentrai encore en France avec un assez
mauvais passe-port, et, bravant tout, je me réunis
enfin pour toujours à ma famille.
Peu d'années après, on voulut au collège électoral
me proposer pour la place de sénateur; je refusai
opiniâtrement : j'acceptai seulement la place de mem-
bre du conseil général, qui n'était nullement politi-
que et qui m'offrait les moyens d'être utile à mon
département.
Tous les miens s'affligeaient de cette concession,
en disant que ce premier pas me conduirait à bien
d'autres; je les assurai qu'il n'en serait rien : j'ai su
leur tenir parole jusqu'à la Restauration, et j'ai re-
fusé constamment la nomination de chambellan. J'é-
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 11
crivis à ce sujet, à Bonaparte, une lettre si énergique
qu'on ne voulut pas la remettre, par la certitude qu'elle
m'aurait perdu.
Pendant dix ou douze ans je résistai à la volonté
du despote et à l'exemple donné par un grand nombre
de mes pareils, qui se faisaient présenter à sa cour, et
je ne cédai qu'à l'invitation et même à la menace du
ministre de la police; encore n'y allai-je que deux ou
trois fois. Cependant ma position était difficile, car
mon beau-frère était grand chambellan et ma belle-
sœur gouvernante du fils de Napoléon : j'attirais plus
qu'un autre ses regards.
A la Restauration , je fus nommé commissaire
extraordinaire du roi dans trois départements, avec
les pouvoirs les plus étendus. J'avais de grandes dif-
ficultés à vaincre : j'y parvins heureusement. Les
populations étaient en insurrection contre les droits
réunis; des troupes étrangères inondaient le dépar-
tement de la Marne : à cette occasion j'imposai le
payement d'un million. En huit jours il fut donné
avec joie par tout le pays, car le pays savait que
cette contribution devait le sauver des horreurs de
l'invasion des Russes, et j'avais promis qu'elle serait
portée en déduction des impositions ordinaires. Le
ministre .des finances se refusant à ratifier ma pro-
messe, je le prévins que, pour rester fidèle à ma pa-
role, j'allais offrir à Louis X.VII1 de prendre ce mil-
lion sur mes biens; M. le baron Louis finit par céder.
Je fus, pendant trois ans, président des conseils su-
périeurs de l'École polytechnique. 11 y avait là de
grands désordres. Je parvins à les détruire par une
mesure si hardie qu'aucun des chefs n'osa s'y asso-
■1
lg MÉMOIRES DE MOIS PÈRE,
cier, et qu'ils m'en laissèrent porter seul la respon-
sabilité. J'en fis autant et avec le même succès à la
maison des pages. Charles X blâma beaucoup les me-
sures que je fus obligé de prendre. Il insista pendant
quinze jours et fortement pour m'y faire renoncer :
je tins bon et je l'emportai. M. le Dauphin me fit
écrire pour m'engager à céder; je terminai ma lettre
de refus par ces mots : « On disait au commence-
ment de la Révolution : « Périssent les colonies plutôt
« que de sacrifier un principe », et moi je dis : « Périsse
« le duc de Doudeauville plutôt que de le voir manquer
« à son devoir ! »
Avant d'être ministre, on m'avait nommé directeur
général des postes : je fis dans cette administration
des changements et des améliorations désirés avant,
appréciés après, mais que personne n'avait osé entre-
prendre, et que les employés les plus habiles trou-
vaient trop hardis, annonçant que j'échouerais si je
les risquais. Plusieurs fois, à l'occasion de demandes
auxquelles je ne croyais pas devoir accéder, j'eus la
fermeté de résister à Louis XVIII, très-imposant quand
il le voulait. J'en fis autant à une autre époque au-
près de son successeur, et pourtant sa grâce et sa
bonté rendaient la résistance à ses désirs encore plus
difficile.
En 1827, je combattis de tous mes efforts la brus-
que dissolution de la garde nationale de Paris, et je
donnai ma démission du ministère le plus envié, en
voyant que je n'avais pu empêcher cette violente me-
sure, dont les résultats ont été si funestes, en 1830,
pour le roi et pour le royaume. Cette résolution de
quitter le pouvoir fut prise en une heure : elle ne
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 13
m'a pas laissé un instant de regret. Je pouvais trou-
ver dans cette position une grande popularité, on me
pressa même de la mettre à profit... Je sus résister à
la tentation.
Enfin, depuis quarante ans, j'ai adopté et suivi une
marche que l'on disait estimable, mais impossible
dans des temps de révolution : celle de ne me laisser
entraîner par aucun parti et de mettre autant de
force dans l'application de mes principes, que de me-
sure dans mes actions et de douceur dans mes procédés.
Tous mes écrits et tous mes discours à la Chambre
des pairs montrent si j'ai su être fidèle à celte mar-
che; elle devait me perdre dans l'esprit de tous les
partis : elle m'a procuré des marques constantes de
bienveillance qui m'ont toujours vivement touché.
Mes lecteurs peuvent juger par cet exposé de toute
ma vie si j'ai de l'entêtement ou du caractère. Quel
que soit, du reste, son jugement, je ne me départirai
pas d'une conduite assez difficile, j'en conviens, mais
qui m'a fait quelques amis et pas un ennemi. En
effet, je ne me suis jamais brouillé avec personne;
c'est quelque chose quand on a traversé deux ou trois
révolutions, huit ou dix gouvernements, et que l'on
a assisté à cinq ou six renversements de trônes.
IV
ALGEll
Différentes tentatives inutiles avaient été faites avant
1830 pour s'emparer d'Alger. La dernière de ces ex-
u MÉMOIRES DE MON PÈRE.
péditions fut commandée par lord Exmouth en 1816;
elle n'eut pour résultat, quelque brillante qu'elle ait
été, que le rachat des esclaves sardes à raison de trois
mille francs, et celui des Napolitains à raison de six
mille francs par tête.
Elle eut aussi pour résultat les efforts bien entendus
que fit alors le dey pour augmenter les fortifications
déjà si redoutables de ce nid de pirates et pour les
o-arnir de quinze cents pièces de canon. La dépense
totale de l'expédition de 1850 a été pour la France
de quarante millions cinq cent mille francs. Les ri-
chesses de la Casaubah , les denrées de différentes es-
pèces et les sept cents pièces d'artillerie tombées en
notre pouvoir, ont été évaluées à une somme de cin-
quante-cinq millions six cent quatre-vingt-quatre mille
cinq cent vingt-sept francs, à laquelle somme il faut
ajouter huit cents bouches à feu en fonte, une immense
quantité de projectiles de tout genre et la valeur de
propriétés publiques estimées cinquante millions.
LES FINANCES DE LA INSTAURATION
M. le comte Roy, ancien ministre des finances, a
prononcé à la Chambre des pairs un discours dans
lequel, par des faits et non par des déclamations, il
venge complètement la Restauration de tout reproche
de dilapidation. Il prouve par des pièces non contes-
tables et même non contestées qu'après avoir acquitté
toutes les dépenses causées par l'indemnité, par la
MÉMOIRES DE MON PÈRE. If.
guerre et l'occupation de l'Espagne, par les expédi-
tions de Morée, du Brésil, de Madagascar et d'Alger,
la Restauration a diminué d'un milliard soixante-douze
millions trois cent vingt-huit mille deux cent soixante-
trois francs le montant de la dette fondée, de la dette
flottante, des créances résullant de l'arriéré et des
créances résultant de l'invasion dont les gouverne-
ments lui avaient laissé la charge; il prouve en outre
qu'elle a acquitté trente-quatre millions d'indemnités
à la Légion d'honneur et un million cinq cent vingt-
neuf mille francs de pensions à des titulaires de do-
tations, autre héritage des guerres de l'Empire. En
même temps elle a successivement réduit les contri-
butions ordinaires d'une somme annuelle de soixante-
douze millions.
Cependant, tous les services publics ont reçu, non-
seulement les secours qui leur étaient nécessaires,
mais encore de notables améliorations : plus de cent
millions ont été consacrés à relever des places fortes
que l'Empire avait laissées tomber : l'armée, constam-
ment tenue au-dessus de deux cent cinquante mille
hommes et de quarante-cinq mille chevaux, présentait
les cadres nécessaires pour une armée de quatre cent
mille hommes.
Le matériel des places de guerre et des arsenaux,
celui de l'artillerie, celui de la marine, les approvi-
sionnements en vivres et matériaux pour l'armée et
pour la flotte avaient reçu d'immenses accroissements.
Le capital, en matière des administrations des ta-
bacs et des poudres, avait été accru déplus de vingt-
sept millions.
De nouvelles routes, des canaux, des ponts, des mo-
*."
■■■■
■M
10 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
numents de toute nature ont été élevés et sont venus
accroître la facilité et la sûreté des communications,
rendues en outre plus promptes et plus fréquentes par
l'établissement journalier des postes, par celui 'des
paquebots, et par les bateaux à vapeur.
En présence de ces dépenses, toutes faites dans l'in-
térêt public, la prospérité du commerce et de l'indus-
trie avait été portée au plus haut degré : le crédit
public avait aussi prospéré à tel point, que le der-
nier emprunt contracté par la Restauration l'avait été
au prix de cent deux et demi pour cinq francs de
rente.
Il résulte des opérations financières faites depuis
trente mois, que les charges ordinaires et extraordi-
naires qu'elles imposent à la France sont le fait et le
résultat exclusif de l'administration révolutionnaire.
Nous en pouvons faire le relevé et le mettre, à ce titre,
sous les yeux de nos lecteurs, pour qu'ils le rappro-
chent de la situation établie par 11. le comte Roy.
On a vu que la Restauralion avait réduit les contri-
butions directes de soixante-douze millions.
La Révolution a donné une charge annuelle de qua-
rante-sept millions cent soixante mille cinq cent
trente et un francs, et elle a englouti de plus, des res-
sources extraordinaires s'élevant à huit cents mil-
lions.
Je me dispense de toute réflexion, et pourtant la
révolution de Juillet a coûté, en trois ans, un milliard
en augmentation de rentes, et près d'un milliard,
en excédant de dépenses, comme le retour de Rona-
parte avait coûté en trois ans trois milliards.
La Restauration, d'après le tableau de M. le comte
MÊ5HHNKS DE MON PÈItE. 17
Roy, a coûté un peu moins, cl, on le sait, elle a em-
pêché le démembrement de la France, décidé entre
plusieurs des puissances victorieuses.
VI
M. ]>!<: CHATEAUBlllANI) A PIUGUE
Les détails que M. de Chateaubriand m'a donnés
sur son voyage à Prague (juin 1 835) sont bien curieux
et rendent bien intéressants aussi tous les membres de
l'auguste famille de nos rois. Charles X a un calme
extrême, une résignation admirable, une indulgence
parfaite : il ne profère aucune parole d'amertune : il
n'en permet aucune, pas même contre la famille ré-
gnante; sa sagesse n'est pas moins remarquable; il
recommande à ses partisans, tant à l'intérieur qu'à
l'étranger, de rester tranquilles, de ne risquer aucune
tentative, aucun soulèvement qui serait très-nuisible
à la France et même à son petit-fils.
Madame la Dauphins ne parle de ce pays, où elle a
trouvé tant d'ingratitude, tant de souffrances qu'avec
intérêt, qu'avec attendrissement, qu'avec amour; elle
adresse sans cesse pour lui, au ciel, les vœux les plus
ardents.
Les deux enfants sont charmants : le duc de Bor-
deaux est vif, spirituel, instruit, adroit à tous les exer-
cices. L'empereur d'Autriche, qui aime beaucoup les
enfants, et qui a reporté sur lui l'affection qu'il por-
tait au duc de Reichstadt, le mène à cheval dans les
manœuvres que ses troupes exécutent en sa présence.
2
h.
jg MÉMOIRES DE MON PÈRE.
Mademoiselle est remplie de grâce, d'amabilité, de
raison et d'instruction.
Un autre fait que M. de Chateaubriand ne m'a pas
confié , mais qui est également certain , c'est que
Charles X, après avoir causé quelque temps avec lui,
et lui avoir donné les éloges que méritaient ses écrits
énergiques et sa courageuse conduite depuis deux ans,
lui a dit en souriant avec la grâce qu'on lui connaît :
a J'aurais bien cependant quelques reproches à vous
adresser : vous m'avez taxé de faiblesse et vous m'avez
accusé de parjure au moment de mes malheurs; mais
vous me l'avez fait oublier depuis, et je tâche de n'y
penser que pour me persuader que je n'ai pas mérité
ces graves inculpations. »
On ne dit pas comment l'habile écrivain s'est justi-
fié; mais il n'est pas resté longtemps à Prague, ce qui
a fait croire à bien des gens qu'il n'avait pas eu beau-
coup à se louer de son séjour.
Si j'avais la moindre prétention littéraire, j'aurais
pu mourir de jalousie, en entendant ces jours-ci,
chez madame Récamier, la lecture des mémoires
manuscrits de M. de Chateaubriand. Ils sont très-inté-
ressants, très-piquants, à en juger par le début; mais
nous n'en avons entendu que le quart environ, diffé-
rentes raisons en ayant fait interrompre la lecture.
J'aurais de la peine à m'en consoler, s'ils ne de-
vaient paraître qu'après la mort de l'illustre écrivain,
car je risquerais bien de ne pas les connaître, moi qui,
selon toute probabilité, dois m'en aller avant lui ;
mais j'espère que ce n'est pas là son dernier mot et
qu'il se décidera à jouir de son vivant du succès de
cette publication.
MEMOIRES DE MON PÈRE. l<i
VII
POÉSIE
J'ai dit quelque pari que j'avais fait beaucoup de
vers dans ma vie. Je retrouve une épître <jui date de
ma jeunesse; je vais la transcrire ici, non qu'elle soit
bonne, mais elle donnera l'idée des sujets sur lesquels
ma muse aimait de préférence à s'exercer.
LA RELIGION DE L'HOMME DU MONDE
A loute heure, en tout lieu, confiant et soumis,
Dans l'état, dans la place où le destin m'a mis,
De ta bonté, grand Dieu, de ta volonté sainte,
J'attends tout sans effort, je recois tout sans plainte :
Ou la peine ou la joie, ou les maux ou le bien,
Je sollicite tout et ne refuse rien.
Pour moi, la seule force et la seule science
Est dans mon Créateur et dans ma confiance.
Toujours désirant tout, mais sans rien demander,
Laissant à la sagesse en tout à décider,
Avec l'esprit tranquille et l'âme satisfaite,
Je dis à chaque instant : Ta volonté soit faite
Pour le cœur plein d'amour, pour l'esprit plein de foi
Qui sait aveuglément s'abandonner à toi.
Ta divine clémence et ta grâce suprême
Tire le bien de tout, le tire du mal même.
Acceptant tout de toi, la tempête ou le port,
Je ne veux point régler ta conduite et mon sort ;
Connaissant ma folie ainsi que ta sagesse,
Connaissant ta puissance ainsi que ma faiblesse,
Pénétré de tes droits comme de mon devoir.
Je n'ai de volonté que de ne rien vouloir.
Enfant tendre et soumis, je te dis : mon père,
Toi pour qui seul je vis, toi par qui seul j'espère.
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'-&*T VA**'
20 MÉMOIRES DE MON PERE.
Dont l'étonnant pouvoir, la touchante bonté,
Donne au fruit la saveur, à la llcur la beauté,
Au soleil son éclat, à l'oiseau sa pâture,
Ses charmes, sa richesse à toute la nature,
Sois toujours mon soutien el mon consolateur,
Mon guide, mon appui, ma joie et mon bonheur;
Conduis-moi par la main, par la lisière même.
Si mon espoir est grand, ma misère est extrême:
Avec loi, je peux tout; sans toi, je ne peux rien;
Par moi, je suis tout mal; par toi, je suis tout bien.
Plus faible, je le sens, que le plus faible arbuste,
Par ta force, plus fort que le chêne robuste,
Souvent prêt à céder aux moindres coups du sort,
Toujours prêt à braver, par toi, jusqu'à la mort.
Du matin à la nuit et du soir à l'aurore,
Tu sais ce qu'il me faut : moi, toujours je l'ignore ;
Dirige tous mes pas, comme tous mes désirs,
Verse à ton gré sur moi tes peines, tes plaisirs
Sans frayeur, sans réserve : à toi je m'abandonne,
Donne-moi tout. Seigneur; à toi, moi je me donne.
Les biens, j'en userai, mais sans en abuser;
Des maux j'en gémirai, mais sans les refuser ;
Pour l'homme, dont l'erreur sans cesse est le partage
De la souffrance, hélas! je connais l'avantage;
Mais afin que mon goût ne s'y retrouve en rien,
Qu'elle soit de ton chuix et ne soit pas du mien :
• tue j'évite surtout l'erreur trop ordinaire,
Et pour l'homme du monde et pour le solitaire,
Par excès d'amour-propre, errant de bonne foi,
En ne cherchant que Dieu, de ne trouver que soi.
Devant le vif éclat de ta vive lumière,
Trop coupable mortel, cendre, erreur et poussière,
Je ne sais que ces mots pour m'élever à toi :
llieu!... je ne suis pas digne!... ah 1 prends pitié de moi !
Daigne me découvrir sans nuage, ô mon père.
Ce que je dois penser et ce que je dois faire;
.Sans tourment et sans crainte, à l'instant, à ton choix.
Je reçois le bonheur ou j'embrasse la croix !...
Rejeter l'un ou l'autre est alors un outrage,
Car tous deux sont ton ordre et tous deux ton ouvrage,
Je ne forme qu'un vœu, c'est d'arriver à toi :
Montre-m'en le chemin et choisis-le pour moi !
Sur l'orageuse mer de la vie et du monde,
Abondante en écueils, en naufrages féconde,
MEMOIRES DE MON PERE.
Pur mes propres efforts, las do lutter en vain,
Je me laisse emporter par ton souffle divin...
Oui, mon sauveur, mon père encor plus que mon maître,
Que par ton esprit saint je puisse enfin connaître
Et tout ce que je dois et tout ce que je puis,
Et tout ce que tu veux et tout ce que je suis,
Et tout ce que je fus et tout ce qu'il faut être!
Toi qui soutiens ma vie, après l'avoir fait naître,
Dévoile-moi sans cesse, avec force et clarté,
Ainsi que mes devoirs, toute la volonté!
Pour être tendre époux, maître juste ou bon père
Sans cesse, en me donnant ce qui m'est nécessaire,
Découvre-moi le mal afin de l'éviter;
Découvre-moi le bien, pour au moins le tenter!
Rends-moi toujours fidèle à tes saintes maximes.
Partout et tour à tour, touchantes et sublimes:
Le premier des devoirs de la religion
Est l'entier dévouement, l'humble soumission.
Fais-moi chérir, mon. Dieu, cette loi merveilleuse
Qui console et soutient l'âme pure et pieuse,
Qui fait, dans les devoirs, placer tous les désirs,
Qui fait, dans la vertu, trouver tous les plaisirs,
Et suivant son penchant, ou forçant sa nature,
Pour plaire au Créateur, servir la créature !
Que pour moi seul sévère, indulgent pour autrui,
Des malheureux l'espoir et des faibles l'appui,
Du bonheur d'obliger faisant mon bien suprême.
Des autres occupé, n'oubliant que moi-même,
Je sache, au sein du monde c%i le ciel m'a jeté,
Avec adresse, esprit, force et surtout bonté,
Rendre, en le haïssant, le vice haïssable,
Rendre à tous, en l'aimant, la loi toujours aimable.
'21
H
VIII
LES MÉMOIRES DE MADAME LA DUCHESSE D'ABRANTÈS
I
Une de nos lectures de salon, en ce moment, est
uvrage de madame la duchesse d'Abrantès.
Nous en sommes au douzième volume de ses Mé-
■
■
03
I
MÉMOIRES DE MON PÈRE.
moires, et elle nous en annonce encore deux : il faut
tout son esprit pour rendre intéressante une œuvre
d'aussi longue haleine. Elle l'est beaucoup par les
rapports que son auteur a eus avec Napoléon, par la
part qu'elle a prise aux affaires de cette curieuse
époque et par les détails quelquefois un peu Irop mi-
nutieux qu'on y trouve sur la cour d'alors. Je ne peux
cependant partager toutes ses admirations, d'abord
pour les beaux jours de la Convention, et ensuite pour
le grand homme que j'ai aussi parfois admiré, mais
pas aussi exclusivement que madame la duchesse.
Dans cette admiration, il y a de la générosité, il faut
le reconnaître, car souvent Napoléon l'a traitée assez
cavalièrement, et il a même agi fort durement et fort
injustement envers le général Junot qui l'idolâtrait.
Les amis de Napoléon doivent être moins flattés des
éloges de celle dame en voyant que leur idole les par-
tage avec la détestable assemblée dont je parlais plus
haut.
Cela me rappelle une petite anecdote de mon père :
il voyait souvent madame la comtesse de C... Cette
dame le regardait avec des yeux très-tendres, ce qui
flattait singulièrement son amour-propre; mais, un
jour, il s'aperçut qu'elle regardait tout aussi tendre-
ment la pincette qu'elle tenait cà la main, et, comme
on peut le croire, il fut beaucoup moins fier des té-
moignages de sensibilité qu'il partagea.it avec un
pareil objet.
Revenant maintenant à Bonaparte, ou, si l'on veut, à
l'Empereur, que madame d'Abrantès loue avec enthou-
siasme aux dépens de tous les Bourbons passés, pré-
sents et futurs, je dirai que je ne puis être de son avis.
MÉMOIRES DE MON PERE. 23
Je ne puis comparer, quoi qu'elle en dise, l'extrême
bonheur que la France a goûté sous son règne avec
la prospérité réelle dont elle a joui, pendant seize ans,
sous Louis XV1I1 et Charles X. Je suis bien loin de
nier la gloire dont Napoléon s'est couvert, grâce en
partie à la bravoure de ses troupes et à l'habileté de
ses généraux; mais je n'oublie pas que cette gloire a
fini par amener deux fois les étrangers à Paris. N'y
a-t-il pas eu aussi de la gloire à conquérir Alger, qui
avait jusque-là résisté aux plus formidables puissances
■et dont toute l'Europe était honteusement tributaire?
Si je remonte à Louis XIV, n'y a-t-il pas eu aussi
de la gloire sous ce règne, qui a donné son nom à tout
un siècle, et ce prince ne soutiendrait-il pas avanta-
geusement la comparaison avec le héros de madame
d'Àbrantès? Au moyen de faibles armées de vingt à
vingt-cinq mille hommes, Louis XIV a augmenté d'un
tiers le territoire de la France et lui a donné cette
puissance qui l'a rendue depuis si redoutable.
Napoléon, avec des armées de cinq ou six cent, mille
hommes, a tellement diminué sa force, qu'elle a subi
deux invasions honteuses, qu'elle a été diminuée d'é-
tendue, et qu'elle aurait été démembrée, sans la pro-
tection de ces Bourbons qu'on ne peut accuser sans in-
justice.
Louis XIV a couvert cette belle France d'un triple
rang de places bien fortifiées, de ports de mer excel-
lents, de monuments magnifiques, après avoir créé
une marine qui a lutté avec avantage contre celle de
toutes les puissances.
Napoléon a fait anéantir cette marine qui s'était
illustrée sous Louis XVI ; il a aussi fortifié des places;
2i MÉMOIRES DE MON l'ÈUE.
mais Danlzick, mais Anvers, mais toutes celles qui
avaient été à nos ennemis sont retombées entre
leurs mains, par suite des désastreuses retraites ou des
douloureuses défaites de Moscou, de Leipsick, de Wa-
terloo ! Excepté l'achèvement de la partie gauche du
Louvre et la continuation de quelques quais, il n'a
laissé que des constructions commencées : celle de la
Madeleine, celle de l'arc de l'Etoile, celle du quai
d'Orsay.
En législation, Louis XIV n'a pas légué des monu-
ments moins durables et moins utiles; ses règlements,
ses ordonnances resteront toujours admirés et souvent
invoqués.
Louis XIV a contracté effectivement des dettes pour
un milliard ; mais ce milliard a été bien employé,
puisqu'il a servi, en partie, à faire disparaître les
Pyrénées, en réunissant l'Espagne à la Erance.
Napoléon, par les deux seules années d'invasion, a
coûté à notre malheureux pays près de trois milliards,
et nous voyons ce qui en est résulté : pour nous un
royaume amoindri, une population décimée; pour
lui le rocher de Sainte-Hélène!...
Qu'on cesse donc de vanter si fort ce règne qui a
coûté tant de larmes, tant de sang et tant d'or à la
Fiance; qu'on cesse surtout de vouloir le faire briller
aux dépens des règnes glorieux et profitables aux
peuples, que les Bourbons ont gouvernés paternelle-
ment depuis tant de siècles.
Il y a dans l'ouvrage de madame d' A bran tes une
phrase dont j'ai été à portée de connaître le peu de
vérité; elle dit que Napoléon n'a jamais pensé qu'à
donner la paix au monde.
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 25
Plus que personne je sais le contraire, et je le sais
par madame la comtesse de Montesquieu, dont per-
sonne ne niera la véracité.
Elle était chez le roi de Rome lorsque l'Empereur,
qui la traitait avec une distinction qu'il n'accordait
guère qu'à elle, entra avec le maréchal Berthier.
11 commença par dire à ce général, en regardant
son fds : « Voilà une petite main qui, j'espère, don-
nera un jour un bon coup de sabre ! — Ah ! répondi!
madame de Montesquiou, elle aura avant, je m*en
flalto, répandu plus d'un bienfait. »
Le pacifique monarque ne répondit rien, mais il
parut peu content de cette généreuse exclamation.
Il ajouta, toujours parlant au prince de Wagram :
« Lorsque je pense à mes vastes projets, je sens qu'il
faut encore douze ans de guerre. »
C'était en 181 2 qu'il s'exprimait ainsi. L'on peut
calculer ce qu'eût été la France après douze ans de
guerre de plus, surtout quand on pense à la manière
dont il la faisait alors, prenant chaque année trois
conscriptions au lieu d'une, et épuisant le royaume
d'hommes et d'argent... C'était ainsi qu'il prouvait
son goût pour la paix, son amour pour la France et
son désir de rendre ses peuples heureux.
11 avait trouvé un moyen de plus de les ruiner : c'é-
taitle blocus continental, qui désolait le commerce. Il
défendait sévèrement à ses sujets et à tous les souve-
rains qu'il traitait comme tels, de rien porter en An-
gleterre et d'en rien rapporter ; il déclara même à
cette époque, la guerre à la Russie, sous le vain pré-
texte que l'empereur Alexandre n'était pas fidèle à ce
système désastreux pour tout le continent, et pen-
gfj MÉMOIRES DE MON PÈRE.
dant ce temps, il accordait des licences ou permis-
sions de faire ce commerce défendu, et, les faisant
payer au profit de son trésor particulier, il en retirait
des sommes énormes.
On en a la preuve par les centaines de millions
qu'il avait entassés dans les caveaux des Tuileries.
IX
ANECDOTES
Pour varier un ton que la continuité des réflexions
politiques pourrait faire paraître trop grave, je passe
à des sujets moins relevés.
Mes souvenirs remontant bien souvent jusqu'à
mon père, qu'il me soit permis de raconter ici quel-
ques aventures peu importantes assurément, mais qui
peindront son caractère gai, son caractère obligeant,
et feront connaître son courage distingué : il est si
doux de parler des gens qu'on a aimés !
Il revenait d'un assez long voyage ; sa voiture casse
à Versailles : il monte dans une voiture publique pour
gagner Paris.
Il s'amuse à persuadera ses nombreux compagnons,
dont il n'était point connu, qu'il est habitant d'une
province éloignée et qu'il n'a jamais vu la capitale.
Il joue complaisamment le rôle d'un niais provin-
cial faisant les questions les plus multipliées et les
plus sottes, auxquelles ses compagnons répondaient
complaisamment, assez contents de faire l'éducation
MÉMOIRES DE MOIS PÈRE. 27
de ce pauvre imbécile et de lui montrer qu'ils en sa-
vaient bien plus que lui.
Lorsqu'il voyait passer une voiture à quatre che-
vaux, il demandait si ce n'était pas un prince, et
quand il en apercevait une à six, il s'écriait que c'é-
tait sans doute le roi. On riait de ses naïvetés, et on
s'amusait de son ignorance; mais bientôt on eut à
s'en alarmer, car, voyant venir un élégant carrosse
attelé de six fringants coursiers (c'était l'équipage de
sa belle-sœur), il témoigna son admiration et son désir
d'être, une fois dans sa vie, aussi brillamment voi-
ture : il ajouta qu'il était tenté d'en essayer, et de
faire arrêter le carrosse. On lui dit qu'il était fou ;
mais, sourd à toutes les remontrances, il fait signe au
cocher; il descend de la diligence, se fait ouvrir la
portière de madame de.... et monte lestement, en
faisant des signes d'amitié à ses compagnons stupéfaits.
Un jour, il allait à pied dans Paris; un orage subit
inonda les rues et surtout la rue du Bac, dont le ruis-
seau s'étendait jusqu'aux deux murs : il avait oublié
sa bourse et n'avait pas de quoi payer le léger tribut
réclamé pour ces ponts portatifs, ces étroites planches
qui s'établissent sur-le-champ en pareille occasion. Il
était peu embarrassé de ce contre-temps, car il avait
des bottes, et se préparait à passer courageusement le
fougueux torrent.
Il aperçoit une bonne vieille femme qui, n'ayant
pas plus d'argent que lui et ayant moins de facilité
pour risquer le passage, se lamentait sans oser l'en-
treprendre. Il s'approche d'elle, la prend dans ses
bras et la dépose de l'autre côté, pénétrée d'une re-
connaissance partagée par les assistants, qui applau-
■
28
MÉMOIRES DE MON PERE.
dirent à la touchante bonté de ce beau jeune homme.
Je doute que beaucoup de nos jeunes libéraux et de
nos jeunes parvenus, malgré leur amour de l'égalité
et leur désir de popularité, en fassent autant.
Ce beau jeune homme fit une autre action plus
méritoire et plus difficile, car ce n'était plus une
vieille femme, mais une très-jolie personne de dix-
huit ans qui en était l'objet. Elle s'approcha de lui
dans un endroit solitaire du jardin des Tuileries,. en
lui faisant des avances qui paraissaient répugnera son
caractère autant qu'à sa figure distinguée.
Touché de ses larmes, il ne lui répondit que par
des questions pleines d'intérêt et de bienveillance; il
apprit qu'elle était d'une honnête famille, qu'ayant
perdu récemment ses parents en province et restant
sans aucune ressource, elle était venue à Paris dans
l'espoir d'y trouver des moyens d'existence; qu'ils lui
avaient tous manqué et qu'elle se voyait réduite,
la mort dans le cœur, à celui qu'elle essayait ce
jour-là.
Mon père, n'abusant ni de sa confiance ni de sa po-
sition, s'informa de l'exactitude de son récit, et, le
trouvant absolument conforme à la vérité, il vint eé-
néreusement à son secours, et, la confirmant dansles
principes de vertu dans lesquels elle avait été élevée,
il la mil dans une situation à ne plus craindre les
incitations de la misère.
A vingt ans il commanda un régiment de cavalerie.
Il chargea vaijlamment un carré d'infanterie à la ba-
taille de Minden. Son cheval fut tué sous lui, et son
régiment tellement écrasé, que sur vingt et un offi-
ciers, il 'y en eut dix-neuf tués ou blessés. Cette glo-
MÉMOIRES DE MON PEP.E. 29
rieuse action lui valut, à l'heure même, la croix de
Saint-Louis.
LE PORTRAIT
Malgré ma répugnance à me faire peindre, je me
décidai à le faire, il y a quelques années, bien géné-
reusement, et je peux ajouter bien ridiculement.
J'avais reçu à Montmirail, où j'étais alors, une lettre
très-bien écrite de toute façon. La jeune personne qui
l'avait signée me mandait qu'elle était Italienne,
qu'elle venait de perdre ses parents et qu'elle n'avait
d'autre ressource que son pinceau. Elle se recom-
mandait à moi, 'en m'envoyant une jolie miniature
que je m'empressai de payer le double de sa valeur.
Mon premier soin, en arrivant à Paris, fut d'aller
lui demander quels services je pouvais lui rendre.
Elle me répondit qu'elle n'aspirait qu'à trouver du
travail, et que son genre étant surtout le portrait,
elle serait heureuse que* je lui procurasse l'occasion
d'en faire quelques-uns. « En avez-vous, lui dis-je,
quelqu'un à montrer, pour donner une idée de votre
talent?» Elle me répondit que non. « Eh bien, re-
pris-je, malgré mon peu de goût pour voir reproduire
ma triste figure, je vais vous la prêter comme man-
nequin. »
Elle accepta avec reconnaissance et vint, chaque
matin, me donner une séance de deux heures. Elle
m'avait prié de ne pas regarder son travail avant qu'il
H 11
■r
30
MÉMOIRES DE MON PERE.
fût fini, et d'empêcher qu'on ne le regardât, parce
que cela, disait-elle, la troublait et la dérangeait : je
le lui promis et je lui tins parole.
Au bout d'une quinzaine de jours qui lui semblè-
rent moins longs qu'à moi, parce* que nous lui fai-
sions faire de bons déjeuners et que nous avions
beaucoup d'attentions pour elle, je lui demandai la
permission de jeter enfin les yeux sur son ouvrage.
Quelle fut ma surprise en voyant une figure grotes-
que qui aurait déparé une boîte de vingt sous ! Je la
dispensai, comme on peut croire, de continuer ses
séances, et je payai son affreuse peinture comme si
elle eût été bonne, sans songer à lui reprocher de
m'avoir trompé et de m'avoir ainsi ôté le désir de lui
être utile.
Ce portrait eut pourtant le mérite d'amuser beau-
coup mes enfants : c'était à qui l'aurait pour le jeter
au feu.
XI
LES FRÈRES DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE
ET L ENSEIGNEMENT MUTUEL
J'ai eu à m'occuper, ces jours-ci, d'un Frère de la
Doctrine chrétienne qui est à la tête d'une école gra-
tuite. Nous avons eu assez de peine à l'y maintenir à
l'époque de la Révolution. On voulait absolument le
chasser; tout le monde maintenant veut lui envoyer ses
enfants.
J'ai plus d'une fois eu la satisfaction d'être utile à
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 51
ces bons Frères, et c'est en me mettant à la tête de
leurs ennemis que j'y suis parvenu. Il y a trois ans,
par exemple, M. Odilon Barrot, préfet de Paris, voulut
bien me nommer membre d'un nombreux conseil pour
l'instruction publique. La première question qui fut
agitée dans la première séance fut la destruction des
Frères des Écoles chrétiennes : je les défendis et par-
vins à les sauver.
J'ai dit que je m'étais mis à la tête de leurs enne-
mis : je vais expliquer comment cela se fit; mais il
faut, à cette intention, remonter beaucoup plus haut.
Pendant les Cent Jours, l'enseignement mulucl fut
apporté d'Angleterre sous le ministère de Carnot, ce
qui, au reste, lui donnait une défaveur que rien n'a pu
détruire. L'excellent abbé Gautier, bien connu par ses
utiles soins pour l'enfance, fut nommé membre d'une
société pour la propagation de cette méthode qu'il
avait étudiée en Angleterre. Cette société fort irréli-
gieuse lui faisait passer de pénibles moments : il me
supplia de lui venir en aide en tâchant de seconder ses
pieux efforts; j'y consentis, et bientôt j'acquis même
une assez grande influence dans cette société. J'y fis
entrer le vertueux duc Mathieu de Montmorency, le
vénérable abbé Desjardins et l'estimable M. l'abbé
d'Aslros.
Nous composâmes des tableaux de lecture très-or-
thodoxes assurément, car ils étaient tirés de l'Écriture
sainte, des Pères, etc.
Nous fîmes un règlement que nous soumîmes au
cardinal de Périgord, archevêque de Paris, et qui fut
approuvé par lui.
Nous obtînmes que les écoles d'enseignement inu-
3-2 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
tuel seraient placées sous la surveillance des curés :
tout cela devait satisfaire et rassurer le clergé. Mal-
heureusement il n'en fut pas ainsi. Il refusa mala-
droitement, selon moi, de s'associer à nos efforts mo-
ralisateurs, et, malgré nos efforts, il ne consentit pas
à nous donner, pour mettre à la tète de nos écoles, des
jeunes gens de son choix. Nous les aurions fait instruire
dans cette méthode qui devait, tôt ou tard, se propager
par toute la France. En effet, ingénieuse, économique
et amusante, elle convient aux parents ainsi cpi'aux
enfants. C'est une faute qui a augmenté mon aversion
pour l'esprit de parti. Les hommes religieux doivent
le sentir maintenant, et ils le sentiront de plus en
plus, ainsi que la vérité de ce que nous leur disions
alors : « Si c'est un hon instrument, comme nous le
croyons, servez-vous-en utilement; si c'est une arme
dangereuse, emparez-vous-en sagement pour pouvoir
la briser! »
Toutes nos raisons, toutes nos remontrances furent
inutiles.
Si je défendais la religion, le clergé, les Frères de
la Doctrine chrétienne contre l'enseignement mutuel,
ou plutôt contre ceux qui avaient commencé à le diri-
ger et dont les intentions leur étaient peu favorables,
je défendais cette méthode intéressante contre des ad-
versaires qui auraient voulu la détruire et contre quel-
ques ministres qui voulaient du moins l'entraver.
J'eus plus de succès de ce côté, et j'ai heureuse-
ment contribué aux progrès de cette découverte en
réalisant le bien que beaucoup de gens en espéraient
avec raison, et en empêchant le mauvais usage que le
philosophisme pouvait en faire. Si j'avais été secondé
• •■'•
MEMOIRES DE MON PÈRE. 53
par les gens honnêtes, raisonnables et religieux, j'au-
rais mieux encore atteint ce double but.
Les Frères des Ecoles chrétiennes et leurs partisans
ne doivent pas du moins se plaindre de cet enseigne-
ment et de moi, car j'employai tous nies moyens à
empêcher qu'il ne leur nuisît, et, depuis son établis-
sement, leur nombre a triplé.
Cet accroissement est dû à l'heureuse émulation
qui s'est élevée entre les deux méthodes : j'avais prévu
ce résultat désirable, et je m'en étais servi pour les
défendre toutes les deux, et pour les proléger l'une
contre l'autre, ou plutôt l'une par l'autre.
Les espérances que je donnais se sont ainsi réali-
sées, et ceux qui me blâmèrent d'abord, comme cela
m'est arrivé bien souvent, Unirent par m'approuver.
Dans beaucoup d'affaires ma manière de voir et
d'agir est assez particulière pour que beaucoup de
gens s'en choquent, croyant qu'elle échouera; ils la
désapprouvent d'abord, mais lorsqu'ils voient qu'elle
réussit... ils m'applaudissent.
On dit, par exemple, que j'ai quelque adresse et
que je mène assez souvent à bien ce que j'entre-
prends.
Eh bien, ma seule adresse, comme je l'ai peut-être
dit ailleurs, est une grande franchise, une véracité
qui va jusqu'au scrupule avec le plus de tact et le
plus de mesure que je puis, et un mélange utile de
douceur et de fermeté.
Celte marche peu commune, peu employée, déjoue
les plus fins et désarme les plus entêtés. Ainsi celui
qui ne connaît et n'emploie aucun des moyens d'es-
crime en usage embarrasse beaucoup, et iinil souvent
ii. 3
■■IMBI
34 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
par vaincre l'adversaire qui en a t'ait une longue
étude. Il y a tant de gens qui sont maladroits à force
d'adresse.
xn
LES TRAPPISTES Bfi LA MEILLERAU-j
J'ai vu ces jours-ci quelqu'un qui a visité la Trappe
de la Meilleraie pendant la Restauration. Il m'a donné
des détails fort intéressants sur ce bel établissement,
qui renfermait alors plus de cent religieux dont une
parlie étaient Irlandais. Ils ne faisaient pas de la
prière, à laquelle ils étaient pourtant très-assidus,
leur unique occupation; ils s'adonnaient à l'agricul-
ture et à différents autres travaux en fer, en cuir,
d'après les différentes méthodes perfectionnées qu'ils
ont rapportées d'Angletei're.
Ils inspiraient enfin une telle confiance au pays, que
quatre ou cinq conseils généraux des déparlements
voisins avaient voté des fonds pour y envoyer des
jeunes gens qui s'y seraient formés au travail.
L'état florissant de celte maison excita l'envie de
quelques chefs des manufactures du pays. Aidés de
beaucoup de malveillants, ils obtinrent du gouverne-
ment, en 1831, la destruction de cet établissement
aussi utile par ses travaux, que recommandable par
ses vertus.
Le supérieur, l'abbé Antoine, ayant prévu cet acte
de violence et d'injustice, avait donné d'avance, à
chacun de ses religieux, des vêtements de laïques et
une petite somme d'argent.
MÉMOIRES DE MON PÈRE. ÔS
Lorsque la force armée vint pour les chasser, il la
reçut avec beaucoup de politesse, mais avec beaucoup
de calme et de fermeté. Il fit donner à rafraîchir aux
soldats, en leur disant qu'ils ne pouvaient entrer dans
le couvent parce qu'on y chantait en ce moment l'of-
fice.» Il consentit ensuite à renvoyer tous les étrangers,
mais il ne consentit point à détruire l'établissement :
il assura qu'on n'en avait pas le droit, et montra des
litres de propriété qui prouvaient que celte maison
lui appartenait. (1 est parvenu à y rester avec quel-
ques français; mais... hélas!... si les louanges du
Seigneur s'y chantent encore, le bien du pays ne s'y
fait plus comme autrefois.
Cela me rappelle qu'en Suisse, je suis allé visiter
une réunion de Trappistes, établis dans une partie du
canton de Fribourg, appelée la Vallée sainte. Je fus
édifié de leur manière de vivre, mais l'austérité m'en
parut excessive. M. de l'Étrange, renchérissant sur
leur premier réformateur, M. de Kancé, avait rendu
la règle infiniment plus sévère; rigueur bien su-
perflue, assurément, dans ces régions excessivement
élevées, couvertes de neige pendant près. de six mois.
Ils se privaient de tout, même souvent de pain,
pour pouvoir élever et instruire de pauvres enfants.
J'étais jeune alors et bien portant. Je prétendis que
je leur donnerais des leçons de sobriété, parce qu'à
celte époque de l'année ils faisaient deux repas, tan-
dis que moi, toute l'année, je n'en faisais qu'un.
Quoique je ne me sentisse aucune vocation pour
l'état de Trappiste, je n'en admirais pas moins ces
saints établissements du repentir, où les plus coupa-
bles trouvent la paix, et les fins malheureux descon-
iin
50
MÉMOIRES DE MON PÈRE,
solations. Là, dans l'oubli du passé, dans l'espérance
de l'avenir, dans la vue constante de l'éternité,
l'homme, à chaque pas qu'il fait dans le temps, se
rapproche du ciel, l'unique but de son pèlerinage, et
achève de remplir les conditions de l'échange qu'il
doit bientôt faire de cette vallée de larmes contre le
séjour des joies éternelles.
Pour en revenir aux pieux Trappistes de la Meille-
faie, l'accusation de conspiration dirigée contre eux
était si peu fondée, que ce fut seulement en sortant de
leur maison qu'ils apprirent la mort de Louis XVIII,
l'avènement au trône de son frère, Charles X, et la
révolution qui l'en avait renversé.
XIII
UNE GRAVURE D'UN TABLEAU DE GÉRARD
.l'ai parlé de mon goût pour les beaux-arts : je le
dois à quatre voyages en Italie. J'y avais puisé quel-
ques connaissances en peinture. Le célèbre peintre
Gérard m'invita un jour à venir voir la gravure de
son superbe tableau de l'entrée d'Henri IV à Paris. Je
lui fis tous les compliments qu'elle "méritait; mais
j'ajoutai, en m'excusant de ma hardiesse, qu'un des
côtés de la gravure me semblait imparfait. Il sounl
et me répondit qu'il avait beaucoup de confiance dans
ma manière de voir, mais qu'il ne pouvait se persua-
der qu'un ouvrage fait par le plus habile graveur de
l'Italie et surveillé par lui, Gérard, depuis six mois,
eût l'imperfection que jedai reprochais. Je me retirai
MÉMOIUES DE MON PÈRE.
57
un peu honteux, en pensant qu'il avait raison; mais
grande fut ma surprise, et assez grande ma satisfaction,
quand je sus quelque temps après qu'il avait dit à
quelqu'un de ma connaissance : — « M. de Doudeau-
ville m'a fait l'autre jour, sur la gravure de mon
tableau, une observation que j'ai trouvée d'abord plus
que hasardée; mais, depuis, j'en ai reconnu toute la
justesse. » En effet, quelques semaines après, cette
gravure parut sans l'imperfection que j'avais osé si-
gnaler.
XIV
SÉANŒ GÉNÉRALE DE L'ENSEIGNEMENT MUTUEL
Comme mes vingt places et quelques centaines de
lettres à écrire chaque mois ne suffisent pas à mon
activité, je viens de préparer un petit discours que
j'aurai à faire à la séance générale de l'enseignement
mutuel, que je dois présider pour la septième ou hui-
tième fois.
Celte assemblée, qui se lient dans une immense salle
de rHôtel-de-Yille, est composée de sept ou huit cents
personnes, parmi lesquelles se trouvent beaucoup de
femmes très-agréables et très-élégantes. 11 m'a paru
qu'il serait assez piquant, afin de ne pas trop me ré-
péter, de faire un petit sermon à celte réunion très-
libérale et très-peu religieuse. Ordinairement on m'y
écoute très-gracieusement, et on m'applaudit, avec
bienveillance. Nous verrons s'il en sera de même cette
fois. Voilà le discours tel qu'il est :
38
MÉMOIRES DE MON PERE.
« Messieurs et mesdames...
« Les hommes seulement n'ont pas droit à notre
gratitude pour leur constante assiduité à nos séances
générales, et les clames ont bien des titres à nos hom-
mages, lorsqu'il s'agit d'éducation. Messieurs et mes-
dames, je me vois encore de nouveau dans la douce
nécessité de vous adresser, pour la cinquième ou
sixième fois (ce qui me fait espérer votre indulgence),
quelques paroles sur l'objet qui nous réunit.
« Cet objet est l'instruction de l'enfance et de la
jeunesse.
« Si cette question doit paraître importante à tous
les pères de famille, combien à ce titre ne doit-elle pas
m 'intéresser, moi qui suis père, grand-père, arrière-
grand-père et peut-être bientôt trisaïeul.
« Membre de la Société d'enseignement mutuel
depuis que cette méthode a été adoptée en France, et
l'un de ses premiers présidents honoraires depuis bien
des années, je puis, mieux qu'un autre, apprécier le
zèle de celte réunion, les services qu'elle a rendus et
le genre d'instruction qu'elle a adopté.
« Si elle a eu la sagesse de donner à ce mode d'en-
seignement une juste préférence, elle a eu la prudence
et la générosité de n'en exclure, de n'en persécuter
aucun.
« J'ose dire que j'ai tâché de lui donner, dans tous
mes emplois, l'exemple utile de cette impartialité, car
je ne prêche pas, ainsi que bien d'autres, la liberté
pour être tyran- et la tolérance pour" me montrer ex-
clusif.
« J'ai, déplus, une habitude maladroite, insensée :
MÉMOIRES DE MON TÈRE. 38
c'est de prendre, ici comme partout, le parti des faibles
et des opprimés.
« Quand on voulut, sans la connaître, attaquer notre
méthode, je la défendis chaudement; quand on cher-
cha ensuite à poursuivre d'autres méthodes rivales,
qui, elles aussi, peuvent offrir des avantages, je les
défendis de mon mieux.
« J'ai toujours pensé que, si les hommes sont libres,
c'est surtout en ce qui concerne l'éducation de leurs
enfants. Selon moi, c'est la première, la plus dési-
rable et la plus sacrée de toutes les libertés.
« J'ai toujours pensé aussi qu'assez de braves cham-
pions se trouvent toujours pour seconder les vainqueurs
et appuyer la puissance, et qu'il doit èlre permis à
quelques imprudents comme moi de soutenir la fai-
blesse et de venir au secours des causes abandonnées.
« En conséquence de mes principes et par suite de
ce système, plus la religion a été attaquée, et plus je
l'ai soutenue et encouragée. Je sais qu'il y a un peu de
gothique dans celte conduite et dans cette opinion;
mais le gothique est à la mode et on me l'a par-
donné.
« Vous tous aussi, qui voulez bien m'écouter avec
patience, vous me le pardonnerez, je l'espère, car la
religion arrive assez naturellement lorsqu'il s'agit
d'éducation; les plus grands législateurs de tous les
siècles l'ont pensé ainsi, et l'on m'excusera de juger
comme eux, moi qui n'ai d'autre mérite que'celui de
les admirer, les croyant plus habiles que moi, et
même, si l'on me permet de le dire, que beaucoup
de mes contemporains.
« En effet, la religion bien entendue ne doit-elle
■M
HHMHHH1HHH
40 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
pas rendre les peuples plus soumis aux lois, lessouve
rains moins despotes et tous les hommes plus exacts à
remplir leurs devoirs.
« Les pères veulent des enfants obéissants, raison-
nables, sages comme eux, et, soit dit bien entre nous,
souvent plus sages qu'eux : n'est-ce pas la religion
seule qui peut opérer ce prodige? Les enfants vou-
draient leurs parents moins sévères, moins égoïstes,
plus avares de réprimandes ; et la religion peut seule
donner l'esprit d'indulgence et de douceur!...
« Un mari voudrait une femme réservée, économe,
bonne ménagère, excellente mère de famille, char-
mante, empressée à lui plaire... à lui uniquement,
se parant constamment de sa vertu, parure qui n'est
pas ruineuse, ayant beaucoup de douceur pour lui,
beaucoup de force contre tous les autres, il voudrait
enfin une femme parfaite.
« Je croirais facilement qu'il en existe un grand
nombre, surtout parmi celles qui m'écoutent; mais
je crierais au miracle, si l'une d'elles réunissait toutes
ces qualités sans avoir des principes religieux.
« Une femme jolie, spirituelle, agréable, voudrait
que son époux la trouvât telle, qu'il fût aimable pour
elle, presque autant que pour celles qu'il voit pour la
première fois; qu'il ne réservât pas pour l'intérieur
son humeur et sa brusquerie, et n'allât pas prodiguer
dans le monde ses soins et ses attentions; qu'if oubliât
parfois qu'il est maître et un maître souvent despote,
malgré le libéralisme du siècle et les progrès de la
philosopliie; qu'il consentit à être ami, s'il a cessé
d'être amant; enfin, qu'il n'allât pas chercher chez
les autres ce qu'il trouverait plus sûrement chez lui.
MÉMOIRES M) MON l'ÈRE. 41
« Que celte tendre épouse invoque la religion,
qu'elle la fasse aimer à son mari, qu'elle obtienne de
lui qu'il s'en rapproche, elle obtiendra alors ce qu'elle
espère et me remerciera de ma recette !
« D'ailleurs les dames, qui savent aujourd'hui tant
de choses, n'ignorent pas que c'est au christianisme
qu'elles doivent leur influence, leur position sociale;
elles n'ignorent pas non plus que, dans tous les pays
où il n'a pas pénétré, elles sont dans une infériorité,
dans un état de souffrance qui font honte à noire sexe,
et qui prouvent à quel point il a usé et abusé de la loi
d» plus fort.
a Si nous devenons tous un beau jour, ou plutôt un
mauvais jour, des esprits forts, frémissez, mesdames,
car j'ai l'honneur de vous prévenir que, très-peu ten-
dres, très-peu galants, très peu romanesques, très-peu
roi antiques même sont les philosophes. Je dois, de
plus, vous avertir que ceux qui ne croient à rien, ne
croient pas beaucoup à vos qualités édifiantes.
« Je vous le demande toujours à. vous, mesdames,
n'y a-t-il pas moins de galanterie en France depuis
qu'il y a plus de philosophes?
« Et ici je parle de cette galanterie chevaleresque,
de cette élégante courtoisie qui nous faisait citer et
imiter par tous les autres peuples, et que nous avons
remplacée peu avantageusement par des formes, je
voudrais pouvoir dire par des mœurs plus républi-
caines.
«J'ai parlé de la royauté des femmes; parlons de
la royauté qui s'exerce une couronne sur la tète. Croyez-
vous que l'idée religieuse soit de trop dans l'esprit d'un
roi? Est-ce du mal que les souverains croient qu'il y a
■■■
il MEMOIRES DE MON PÈRE,
une puissance au-dessus d'eux, et que le plus redou-
table d'entre eux n'est que l'humble sujet d'un pou-
voir bien autrement redoutable?
« Les nations ont tout intérêt, ce me semble, à se
sentir gouverner par des chefs qui ne croient pas
qu'elles ont été créées pour eux, qui sont persuadés,
au contraire, de la puissance invisible et certaine
d'un juge suprême qui les vengera de leurs injustices
et les punira de leurs abus de pouvoir, d'un maître de-
vant lequel ils doivent trembler, si eux-mêmes font
trembler ceux qu'ils gouvernent.
« J'avoue que je n'ai pas l'esprit de trouver un
grand mal, un grand danger, une grande mala-
dresse, dans une croyance qui leur suggère ces ré-
flexions, et leur fait envisager le trône de cette ma-
nière. Qui leur dira, sinon la religion, que leurs
moindres sujets sont leurs égaux et que le seul pri-
vilège dont ils jouiront en définitive sera d'être jugés
plus sévèrement que les autres?...
« J'ai la bonhomie de croire aussi que l'on devrait
parler au peuple un peu plus de ses devoirs, et un
peu moins de ses droits, en lui persuadant qu'une sage
obéissance aux lois vaut mieux pour lui qu'une sou-
veraineté chimérique; que l'essentiel n'est pas d'être
l'égal des autres, quand les autres ne sont ni bons, ni
vertueux; qu'il n'y a de progrès que par la lutte, et
qu'il n'y a pas de lutte si on ne peut arriver, par elle,
à se distinguer des autres par la vertu ou par l'habi-
leté! Mais, pour que cette lutte soit pacifique et que ses
résultats tournent au profit de la société, il faut que
l'esprit du peuple soit imbu de la sainteté, de la su-
blimité de la morale religieuse.
MÉMOIRES DE MON PERE.
43
« Mes auditeurs, je le sens, trouvent que mon dis-
cours a duré assez longtemps; ils sont prêts a me dire
que, dans la pratique des vertus chrétiennes que je
leur recommande, j'ai oublié la charilé, qui consiste
aussi à ne point imposer au prochain des tâches au-
dessus de leurs forces et à céder la place à ceux qui
sont plus dignes de l'occuper : je cesse donc d'exercer
cette patience, et j'appelle d'autres orateurs qui, par
les détails dans lesquels ils entreront, vous intéresse
ront bien plus que je n'ai su le faire. »
\v
LE DUC DE RICHELIEU ET L'EMPEREUR ALEXANDRE
J'ai eu aujourd'hui une conversation très-intéres-
sante avec une personne intimement liée autrefois avec
le duc de Richelieu. Celte conversation m'a appris
des choses que je ne savais pas, et m'a confirmé dans
l'idée des immenses services que cet homme d'État a
rendus à notre pays et de la choquante ingratitude qui
les a payés.
On lui a beaucoup reproché, ainsi qu'à Louis XVIII 2
d'avoir signé un traité déshonorant, et d'avoir sacrifié
les intérêts de la France aux intérêts des souverains
étrangers.
On va voir si ces reproches sont fondés.
Le duc de Richelieu ayant appris, pendant que ces
souverains étaient encore à Paris, qu'ils projetaient
le démembrement de sa patrie, courut trouver l'empe-
U MÉMOIRES DE MON PERE.
reur Alexandre, et lui témoigna sa douleur ainsi que
son indignation d'une manière très-énergique.
a II est vrai, lui dit l'empereur, c'est le désir, c'esl
le projet de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse,
mais ce n'est pas le mien, et je m'opposerai de mon
mieux au plan de partage que vous allez voir. »
Il lui montra alors le partage presque arrêté entre
ces trois puissances; elles prenaient la Franche-Comté,
la Lorraine, l'Alsace, ainsi que toutes les places fron-
tières jusqu'à Dunkerque.
Il lui remit.ee plan, qui a été depuis donné par le
duc de Richelieu à sa femme : elle l'a conservé pré-
cieusement et l'a montré à plusieurs personnes, entre
autres à madame la Dauphine
Alexandre ajouta : « Je vais rassembler dans les
plaines de Champagne toutes mes troupes, auxquelles
on ne croit pas/ parce que cette année elles n'ont pas
dû arriver jusqu'à Paris. Sous le prétexte de faire de
grandes manœuvres, je montrerai que je peux, en me
joignant à Louis XVI II, obtenir de force pour la
France ce qu'on ne voudrait pas lui accorder de bonne
grâce. »
On voit par ces détails combien M. de Richelieu a
été, par le moyen de l'empereur de Russie, utile à
Louis XVIII, et combien Louis XVIII a été utile à la
France.
La conduite d'Alexandre a été d'autant plus géné-
reuse qu'il avait découvert à Vienne un traiié fait par
M. deTalleyrand, traité qui devait l'irrilcr au dernier
point contre nous.
Après la première Restauration, ce ci-devant prélat
avait été envoyé auprès de l'empereur d'Autriche, et il
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 15
avait conclu avec ce prince et avec l'Angleterre une
alliance offensive et défensive contre l'empereur de
Russie. Singulière récompense pour la manière noble
et magnanime dont celui-ci s'était comporté à cette
époque mémorable : en effet, malgré les autres puis-
sances, il avait sauvé la France, ne souffrant pas qu'on
lui prît, non-seulement une province, une ville de
son ancien territoire, mais empêchant même qu'on
enlevât les statues et les tableaux dont elle avait dé-
pouillé les pays qui pouvaient alors en exiger la resti-
tution.
Il ne put empêcher, à la seconde restauration, les
vainqueurs de s'emparer provisoirement, disaient-ils,
de quinze ou seize de nos places fortes; mais ce fut
lui qui les fit rendre, à la demande du duc de Riche-
lieu, au bout de deux ans au lieu de cinq, comme on
était convenu.
XVI
L'INOCULATIOiN
ET LA PRÉSENTATION A LA COUR
La mère de ma femme avait l'horreur de l'inocula-
tion 1 ; elle s'était même fait un devoir d'empêcher
qu'on l'appliquât aux siens. A peine m'eut-elle épousé
que mes parents l'engagèrent, la forcèrent^ même,
malgré sa répugnance, à se faire inoculer. Soit sa dis-
position naturelle, soit la crainte que lui donnait la
1 Le vaccin.
I
.46 MÉMOIRES DE MON PÈRE,
maladie, et particulièrement sa mère, elle fut grave-
ment incommodée, surtout par la visite que lui rendit
cette dernière, à qui l'on cachait soigneusement cette
opération. La petite vérole rentra et fut au moment
de causer de grands ravages.
Pour réparer ces imprudences, on en commit une
plus grande encore : on avait annoncé, longtemps
d'avance, sa présentation à la cour; le jour en fut
fixé, et pour ne pas donner l'éveil sur cette inocula-
tion, qui eût fort compromis sa famille, car il était
expressément défendu d'en faire aucune à Paris, on
l'obligea d'aller à Versailles, quoique à peine en con-
valescence; ce qui devait la tuer la sauva. Cette pré-
sentation fut si pénible pour elle, sous tous ' les
rapports, qu'elle lui donna un violent accès de fièvre
et une abondante transpiration ; cette transpiration fit
sortir l'humeur, rentrée en partie, et rétablit tout à
fait sa santé.
xvn
LE CRUCIFIX DU PAPE
J'avais été assez heureux pour Vendre, pendant
mon ministère, quelques services à Sa Sainteté. Le
nonce m'en témoignait de la reconnaissance; je lui
demandai, pour ma récompense, un crucifix béni
par le pape : il me le promit. J'attachais beaucoup de
prix à la bénédiction et bien peu à la matière ; cepen-
dant, je l'avoue, je pensais que ce crucifix serait digne
du Souverain Pontife et du ministre du roi très-chré-
tien.
MÉMOIRES DE MON PÈRE. il
11 se fit attendre longtemps. Enfin, un jour on
m'apporte, delà part de monseigneur, un paquet long
de sept à huit pouces et gros à proportion; je pensai,
et je ne me trompais pas, que c'était le crucifix.
« Pour qu'il soit si petit, me disais-je, il faut qu'il
soit d'une matière bien précieuse. C'est trop bon de la
part du Sainl-Père, mais ce n'est pas à moi à me
plaindre de sa munificence. » — Pendant que je fai-
sais ces réflexions et que j'étais embarrassé d'avance
de l'obligation où j'étais d'accepter un si beau pré-
sent... j'ouvris le paquet, fait avec beaucoup de soin.
J'y trouvai un crucifix de... quinze sous, au plus.
On devine ma surprise et mon léger désappointe-
ment : ils furent suivis de longs éclats de rire de moi
et de ceux qui avaient été témoins de mes réflexions,
et, pour cette fois, je dirai de mes prétentions.
Le nonce ayant appris que ce présent avait été trouvé
peu magnifique, se hâta de m'en faire donner un
autre... Celui-là valait au moins cent sous. '
XVIII
L'ORANGE DE MALTE
Un des hommes les plus élégants, les plus agréables,
les plus à la mode de ma jeunesse, celui dont les
jeunes gens copiaient avec empressement les manières
et les costumes, le duc de Périgord, alors le comte
Àrchambaud de Périgord, est dans le plus triste état.
Sa tète s'est fort affaiblie : c'est la suite de ses succès
et de ses excès; sa fortune s'est altérée : c'est la suite
MB
18 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
de l'affaiblissement de sa tèle, el l'ou vient de saisir
el de vendre jusqu'au dernier de ses meubles. Son
frère, le prince de Talleyrand, conserve fort bien sa
tète, lui, quoiqu'il ait sept ou huit ans de plus, quoi-
qu'il soit d'une complexion bien plus faible, et
quoiqu'il n'ait pas tenu une conduite plus régulière.
Ce frère si riche, si fastueux, pouvait empêcher la
banqueroute, et il ne l'a pas fait; cela prouverait que
si sa tèle est bonne, son cœur n'est guère bon. Ce-
pendant, il faut en convenir, il lui a donné... de
très-bons conseils; mais l'éloquent sermon de ce
bizarre prédicateur a été peu fructueux.
Dans le temps du mariage de la fille du duc de
l'érigord, la comtesse .lust de Noailles, il avait, pour
présent de noces, donné magnifiquement, à sa nièce
chérie.. . une orange. Il est vrai qu'elle était de Malle.
XIX
CONSEIL .V CHAULES X
W MOMENT DU PROCES DES M1MSTRES
Je viens de retrouver une lettre que je proposai à
Charles X d'écrire aux deux Chambres, pendant le
procès de ses ministres, après la révolution de
juillet 1850. Alors, je m'affligeais du silence du roi,
pendant que ses ministres couraient risque d'être
condamnés à mort pour lui avoir obéi et pour avoir
signé, malgré eux, des ordonnances qu'ils désapprou-
vaient, et je pensais qu'une lettre dans le genre de
MÉMOIRES DE MON TÈRE. 49
celle que je lui fis passer à Holyrood, pourrait leur
sauver la vie et faire honneur à son cœur.
Je la lui envoyai par une occasion que je croyais
sûre : j'ignore si elle lui est parvenue; mais, ce que
je sais, c'est qu'il ne l'a pas écrite.
Ce n'est pas la première fois, comme on l'a vu,
qu'il a refusé de tenir compte de mes avis et de suivre
mes conseils; il a quelquefois regretté, sans doute,
d'en avoir fait si peu de cas.
Je n'en avais, comme on s'en doute, parlé à qui
que ce fût, afin que cette démarche parût être du fait
de son inspiration propre.
Voici ce projet que j'envoyai, je le répète, à
Charles X, au mois de septembre 1830.
« Septembre 1830.
« Volontairement ou involontairement, mes inten-
tions ont été et sont encore entièrement méconnues :
je n'ai jamais eu, plus que mon frère Louis XVIII, la
pensée d'une contre-révolution; j'en donne ma parole
de roi : tous ceux qui m'ont approché, même avant
mon avènement à la couronne, peuvent l'assurer, eux
et tous les ministres qui ont travaillé avec moi : l'un
d'eux ne doit pas être suspect, il a donné sa démission
lors du licenciement de la garde nationale; je lui
parlai avec confiance avant cette époque ; et, depuis
bien des années, il peut dire s'il ne m'a pas toujours
entendu parler de mon sincère attachement à la Charte
et aux institutions accordées par mon frère.
■■■■■
■■■■■■■m
50 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
« Mais je voyais cette Charte violemment compro-
mise; les événements ont justifié mes prévisions : j'ai
voulu, en usant de l'article XIV, la défendre et la
consolider.
« Je voyais ma dynastie menacée depuis long-
temps... les faits ont prouvé que je n'avais pas tort;
j'ai regardé comme un devoir bien plus pour le bon-
heur de la France que pour l'avantage de ma famille,
de résister à ceux qui voulaient la renverser; mais on
ne peut me supposer d'avoir eu le projet d'attaquer
Paris avec six ou sept mille hommes. Si j'avais moins
aimé ma patrie, j'aurais pu lutter avec ma garde, une
partie de l'armée et une partie du royaume; mais le
sang avait déjà trop coulé pour mon cœur. Puisse la
France, par mon nouvel exil et parle sacrifice que je
lui ai fait de mon trône, trouver le bonheur, le repos
et la gloire que je lui ai toujours désirés !
« Je pensais qu'aucun gouvernement, surtout en
France, ne pouvant contre-balancer l'effet d'un levier
aussi puissant que celui de la presse portée à ce point
de licence où nous la voyons, — le présent, le passé,
l'avenir diront si je n'avais pas raison, — j'ai voulu
suspendre les journaux pour chercher, pour trouver
un moyen d'accorder à la presse une liberté raison-
nable et possible.
« Quoi qu'il en soit, tout ce qui s'est fait a été fait
par moi seul : les minisires accusés n'ont eu que le
tort de signer les ordonnances par respect, par soumis-
sion à mes volontés; la responsabilité n'en peut donc
peser sur eux. Ne la fait-on pas d'ailleurs peser sur
moi, cette responsabilité, et la déchéance du trône, en
admettant que je l'aie encourue, ce que je nie; n'est-
MÉMOIRES DE MON PERE. 51
elle pas une réparation lelle qu'il soil inutile d'en
chercher une autre?
« S'il en est autrement, je m'offre avec confiance à
la place des victimes innocentes; elles ont risqué leur
vie pour moi, il est juste que je donne la mienne pour
elles, sachant imiter le courage de mon malheureux
frère; je saurai sans crainte et sans regret porter ma
tête sur l'échafaud, où Louis XVI a terminé sa doulou-
reuse existence ; ainsi que lui et jusqu'à mon dernier
soupir, je prierai pour la France, à laquelle je suis si
sincèrement dévoué... Un jour viendra où elle rendra
justice à mes intentions; elle n'oubliera pas la prospé-
rité qu'elle nous a due pendant tant d'années et même
pendant tant de siècles. »
Je viens aussi de retrouver les papiers dont j'ai
parlé antérieurement et qui prouvent l'ordre que
j'avais laissé dans la maison du roi, au lieu de toutes
les dettes dont on l'avait surchargée :
Excédant de dépenses 402,078 fr.
Disponible 959,510
Le tout signe : La Bodili.erie.
De plus, une lettre également signée de lui, où il
me disait : — « J'ai trouvé de bons chefs dans les di-
visions, et l'ordonnance du 24 janvier 1827, que l'on
vous doit, monsieur le duc, a beaucoup contribué, par
suite de son exécution ponctuelle, à la régularité ac-
tuelle des recettes et des dépenses de la maison du roi. »
Ces témoignages d'approbation sont assez satisfai-
sants, venant d'un successeur qui, pour l'ordinaire,
blâme assez volontiers l'administration antérieure à
■
■
pp
■
52 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
la sienne, et d'un homme aussi habile en finances que
M. le baron de la Bouillerie.
RECHERCHES HISTORIQUES
SDR LA CONSOMMATION DU SUCRE
Hier, 4 mai 1856, dans l'une des salles de l'Hôtel
de Ville, j'ai prononcé le discours qu'on a lu précé-
demment. L'assemblée était composée de sept ou huit
cents personnes. Elle a, comme de coutume, été très-
indulgente, Irès-bienveillante, et mon discours, écouté
avec beaucoup d'attention, a été fort applaudi, malgré
son expression religieuse.
Un des discours qui suivirent ma petite allocution,
vantait beaucoup les missions étrangères, mais c'é-
taient les missions protestantes, et l'on n'y disait pas
un mot des missions catholiques.
Or il faut savoir que l'Angleterre paye des sommes
énormes à ces missionnaires qui ne servent que sa
politique et s'occupent très-peu de la religion, tandis
que nos missionnaires, dénués de presque tous moyens,
la propagent aux dépens de leur repos et souvent de
leur vie. Aussi, malgré leur pauvreté et malgré l'im-
portance que donne partout la richesse, sont-ils beau-
coup plus considérés, beaucoup plus respectés que
leurs antagonistes chez les peuples païens et sauvages
où ils portent la lumière de l'Évangile.
Le président royaliste, légitimiste et catholique, a
été un peu surpris de voir des demi-républicains le
MÉMOIRES DE MON PÈRE. Kî
féliciter de son discours et l'assurer de leur attache-
ment, de leur estime et de leur vénération.
Dans cette séance, l'un des orateurs a présenté des
détails curieux sur la consommation du sucre en France
à différentes époques.
Il résulte de ces recherches que, sous Henri IV, le
sucre était encore si rare en France qu'il se vendait à
l'once chez les apothicaires, comme aujourd'hui le
quinquina : en 1700, la consommation totale de la
France ne dépassait pas encore un million de kilo-
grammes. Le débit de celte denrée s'accrut tellement,
dans le dix-huitième siècle, qu'en 1789 on en con-
somma vingt-trois millions de kilogrammes : les
guerres de la Révolution et les droits exorbitants dont
Napoléon frappa les sucres exotiques réduisirent la
consommation, en 1812, pour tout l'empire français,
qui se composait alors de quarante-quatre millions
d'habitants, à sept millions de kilogrammes. Après la
paix, en 1815, cette consommation était déjà re-
montée à seize millions de kilogrammes, et elle aug-
menta successivement jusqu'en 1822 jusqu à cin-
quante-cinq millions; en 1825, la guerre d'Espagne
ayant fait augmenter les prix, la consommation fut
un instant réduite à quarante millions, mais elle
monta bientôt à soixante et un millions de kilo-
grammes. La France ayant alors trente-deux mil-
lions cinq cent mille habitants, on a calculé que c'était
deux kilogrammes et demi ou cinq livres par per-
sonnes. Malgré celte progression rapide, il paraît que
nous sommes encore loin de celle des États-Unis, qui
consomment cinq kilogrammes de sucre par tête, de
l'Angleterre, qui en consomme sept, et de l'île de Cuba,
H
5i MÉMOIRES DE MON PERE.
où, dit M. Humboldt, ceux qui n'ont pas vu de leurs
yeux l'énorme quantité de sucre qui s'emploie dans
l'Amérique espagnole, doivent être étonnés que la
France entière n'en consomme, pour ses propres be-
soins, que trois ou quatre fois autant que l'île de Cuba,
dont la population libre n'excède pas trente-quatre
mille habitants.
XXI
UiNE FEMME QUI VEND SES DENTS
Étant ministre, j'appris qu'une jeune personne
avait eu la courageuse tendresse, le touchant dévoue-
ment de se faire arracher des dents superbes pour
subvenir aux besoins de sa pauvre mère qui mourait
de faim.
Ému de ce récit, je lui écris pour l'engager à venir
me voir, bien décidé à récompenser cet amour filial,
et à lui donner ainsi qu'à sa mère de quoi faire cesser
ce noble et douloureux sacrifice.
Ces dents qu'elle vendait si cher devaient orner une
bien jolie bouche; cette bouche devait accompagner
de bien beaux yeux, des yeux où brillait tout l'enthou-
siasme de la vertu et du dévouement... Bref, cette
conduite vraiment héroïque avait tellement surexcité
mon imagination, que je me formais de cette femme
l'idée la plus agréable, la plus intéressante, la plus
séduisante, en un mot.
Elle entre : quel est mon désappointement en voyant
une pauvre fille contrefaite, presque borgne, affreuse
enfin; ses dents, il est vrai, étaient fort belles. La folle
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 55
du logis avait oublié qu'une femme laide peut avoir
de belles dents.
Ce désenchantement ne diminua pas ma bonne vo-
lonté d'être utile à cette pauvre fille, mais il calma
mon enthousiasme, et je m'en consolai en pensant que
j'aurais un peu plus de mérite à ma bonne action.
XXII
FÊTE CARILLONNÉE
J'arrivais dans une terre en Bourgogne où j'avais un
procès avec trois communes qui réclamaient tous mes
bois avec leur produit depuis longues années, le tout
montant à trois millions. Mon serviteur me fit remar-
quer que toutes les cloches étaient en branle pour fêter
mon arrivée, et qu'on me carillonnait comme on l'eût
fait il y a cinquante ans.
Pénétré de reconnaissance pour un accueil auquel
je devais si peu m'attendre, surtout après la révolu-
tion de juillet, j'allais faire complimenter le maire,
remercier les habitants, récompenser généreusement
les sonneurs, quand il me vint un modeste doute.
Fort prudemment je me décidai à obtenir un plus-
ample informé : j'appris alors que je n'étais pour rien
dans tout ce tapage et qu'il s'adressait au saint du
lendemain.
Cela me rappelle une petite anecdote dont les cloches
font encore le sujet.
Un jour qu'elles s'agitaient et résonnaient de leur
mieux dans les airs, le concierge de mon père entre
chez lui tout rouge, tout essoufflé, tout irrité. c< Qu'avez-
II
■
50 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
vous donc, lui dit mon pore? — Vous n'entendez pas,
monsieur le vicomte? — Si fait, sûrement, car il fau-
drait être sourd pour ne pas entendre le bruit effroyable
de la belle sonnerie du village; mais qu'est-ce que cela
me fait? — Imaginez-vous, monseigneur, que c'est pour
un de vos voisins qui vient de mourir. — Eh bien ! il a
eu peut-être tort d'aller dans l'autre monde, mais on
a raison de sonner pour lui dans celui-ci. — On a
grand tort, c'est un honneur qui n'est dû qu'au sei-
gneur du lieu : ah ! si monsieur le vicomte venait à
décéder, je ne dis pas, nous sonnerions alors de grand
cœur! »
xxm
LES INTÉRÊTS D'UN QUARTERON D'ŒUFS
La ville de Montmirail, où je suis en ce moment,
vient de perdre une personne fort âgée qui l'habitait
depuis longtemps. Elle était d'une bonne famille,
mais très-pauvre, et elle avait été obligée, dans sa
jeunesse, de travailler pour vivre. Il en était bien
autrement à l'époque de son décès : elle a laissé
deux cent mille francs. Cette fortune est due à beau-
coup d'économie... — d'autres emploiraient peut-être
un terme moins doux — et à un talent de placement
qu'elle poussait très-loin. Ainsi, l'on a trouvé dans ses
papiers :
« Prêté à *** un quarteron d'œufs, sous la condi-
tion, s'il ne les rend pas dans un mois, d'y joindre un
quarteron de noix. »
C'est ainsi qu'on fait de bonnes affaires.
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 57
XXIV
LE CHATEAU DE M. DE POLIGNAC
Je suis allé voir le château du prince de Polignac,
éloigné d'environ deux lieues de Montfbrt-l'Amaury :
il est assez considérable, mais il n'a rien de remar-
quable par lui-même; ce qui l'est davantage, c'est un
village charmant composé d'une quarantaine de jolies
maisons. M. de Polignac les a fait construire pour les
donner aux propriétaires de l'ancien village qu'il veut
détruire. Ce village lui déplaisait, je ne sais pourquoi,
car il ne cachait aucun point de vue. Les constructions
nouvelles sont nulles pour l'agrément du château ; aussi
je ne comprends 1 pas cette dépense qui a dû être extrê-
mement considérable.
L'ex-ministre y est fort regretté, fort désiré, car il y
avait fait beaucoup de bien; et s'il y revient, il y trou-
vera la réception la plus flatteuse et la plus touchante.
Jules César disait : « J'aimerais mieux être le pre-
mier dans un village que le second dans Rome. »
11 eût été à désirer pour lui-même et pour la France
que le prince de Polignac en eût dit autant, et qu'il
ne se fût pas éloigné de ce joli village qu'il a construit
à si grands frais.
xxv
NOTRE CHÈRE RÉVOLUTION
Un journal donne aujourd'hui avec détails les dé-
penses depuis la "révolution de juillet jusqu'en 1 S55 .
K ,
58 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
Le total se monte à six milliards sept cent soixante-
huit millions neuf cent quatre-vingt-trois mille francs,
et il ajoute : « Telle est la situation en l'honneur de la-
quelle la nation française est invitée en ce moment à
se réjouir dans les fêtes ordonnées pour les trois glo-
rieuses journées. »
Avant de quitter Paris, le conseil nommé par
M. l'archevêque, afin de distribuer des secours aux
orphelins du choléra, a entendu un rapport fort inté-
ressant à ce sujet.
11 restait à payer une trentaine de mille francs pour
le superbe reliquaire en argent destiné à renfermer
les restes de saint Vincent de Paul. Odier, le joaillier,
a intenté, avec les formes les moins convenables, un
procès pour les faire payer sur-le-champ à monsei-
gneur l'archevêque.
Le prélat a fait un appel à la charité de ses ouailles,
et cinq mille francs au delà de la somme nécessaire
lui ont été donnés... M. de Quélen les a employés au
profit 3es orphelins du choléra.
XXVI
MONSIEUR LE COMTE DE MONTESQUIOU
Encore un malheur, et celui-ci m'est fort sensible :
c'est la mort de mon beau-frère, le comte de Montes-
quiou, grand chambellan de Napoléon.
La plus tendre amitié nous unissait depuis plus de
cinquante ans, et, malgré une marche fort différente
en politique et des opinions très-opposées, nous n'a-
vons jamais eu ensemble la moindre altercation. Sûrs
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 59
l'un de l'autre, nous étions réciproquement fort in-
dulgents pour la politique. Jl nous a rendu tous les
services qui dépendaient de lui sous l'Empire, et je
lui ai été le plus utile que j'ai pu sous la Restauration.
Les événements, les circonstances l'avaient insen-
siblement poussé dans un sens; mes sentiments et
j'ajouterai la Providence m'avaient conduit dans une
autre route ; mais nous ne nous en estimions et nous
ne nous en aimions pas moins.
Cette séparation m'est pénible, et la religion, seul
baume pour de pareilles plaies, vient l'adoucir :
il a fini très-chrétiennement, très-religieusement, ce
qui ne doit pas étonner, d'après les principes qu'il
avait toujours eus; c'est aussi ce qui soutient sa pieuse
compagne, ainsi que les amis ou les parents qui pen-
sent comme elle.
Ce coup bien douloureux rouvre pour moi des plaies
encore saignantes. En moins d'un an, j'ai perdu mon
gendre, qui mérite bien tous nos regrets; ma belle-fille,
qui les excite vivement tous les jours, ainsi que son
charmant enfant, mort dans la même semaine; mon
neveu, le marquis de Valence; en ce moment, je perds
mon excellent ami, et, dans la même année, j'ai
tremblé pour les jours de trois de mes petits-enfants.
Sans la consolante idée d'une autre vie bien diffé-
rente de celle-ci, d'une heureuse immortalité, d'une
éternelle réunion à ceux que l'on pleure, comment
supporterait-on tant de peines, tant de chagrins!...
Nous voyons, hélas ! comment sans elle on les sup-
porte, ou plutôt comment on ne les supporte pas. Le
fardeau paraît-il trop lourd, on se jette de côté.
Les suicides se sont multipliés d'une manière ef-
&■»
60
MEMOIRES DE MON PERE.
frayante depuis quarante ans que la sombre philoso-
phie a remplacé la bienfaisante religion. L'année 1 795
en a offert plus de treize cents dans la seule ville de
Versailles, dont la population est peu considérable;
comme s'il n'y avait pas eu assez de bourreaux dans
ces temps de calamités, le suicide en augmente le
nombre. On eût dit qu!on trouvait dans le tombeau un
asile contre la mort.
Mon pauvre beau-frère a joué un rôle assez consi-
dérable pendant l'Empire pour que je puisse entrer
dans quelques détails à son sujet.
11 était fils du marquis de Montesquiou, premier
écuyer, avant la révolution de 1789, de Monsieur,
comte de Provence, frère de Louis XVI.
Il n'avait pas un esprit aussi brillant que son père,
auteur de plusieurs pièces de théâtre fort agréables,
et de beaucoup de vers charmants, mais il avait des
qualités plus solides.
Voyant en 1790 que son père adoptait entièrement
des idées démocratiques qui lui paraissaient dange-
reuses, il désira la place de ministre plénipotentiaire à
Dresde pour s'éloigner de lui.
Ce premier pas décida de toute sa vie.
11 le sépara de tous ceux qui émigrèrent et restèrent
attachés à l'ancienne monarchie.
Quand Bonaparte eut pris le titre d'empereur, le
nouveau monarque chercha à s'entourer des noms les
plus connus et des familles les plus marquantes de
l'ancien régime : il nomma le comte de Montesquiou
à la place du prince de Talleyrand, qui ne l'a jamais
pardonné ni à l'Empereur ni à mon beau-frère.
C'est un tort de plus qu'il a eu à l'égard de ce der-
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 01
nier, car non-seulement M. de Montesquiou n'avait fait
aucune démarche, mais il n'avait pas eu la moindre
pensée qu'on pût songer à lui.
Lorsque la Restauration arriva, il fut, comme
on peut s'en douter, trailé assez froidement par le
nouveau roi Louis XVIII et par son frère le comte
d'Artois.
Cependant on commençait à le voir avec plus de
bonté, et je n'étais peut-être pas étranger à ce chan-
gement, car je tâchais de lui rendre sous le roi, tous
les services qu'il m'avait rendus sous l'Empereur,
lorsqu'un nouvel événement contribua pour longtemps
à empirer sa position déjà si difficile auprès des princes.
Il était aide-major général de la garde nationale de
Paris depuis plusieurs années, et le marquis Dessoles
en était le major général.
Au 20 mars, M. Dessoles lui fit dire, au milieu de
la nuit, qu'il partait avec le roi, contraint d'aban-
donner Paris à l'approche de Napoléon; qu'il lui
remettait par ordre de Monsieur, comte d'Artois,
colonel général, le commandement de cette garde.
Il fut obligé d'obéir, et de se trouver le lendemain à
l'arrivée de son ancien patron, qui ne manqua pas de
le rétablir sur-le-champ dans son ancienne dignité.
On se doute qu'au second retour des princes, il ne
fut pas vu de bien bon œil, ni par eux, ni par leurs
partisans, car un autre incident était encore venu
accroître le mécontentement.
La comtesse de Montesquiou, qui avait été nommée
malgré elle gouvernante du roi de Rome, quelques
années avant la Restauration, voulut, par dévouement,
suivre son pupille, forcé de quitter la France et d'aller
62 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
à Vienne, auprès de son grand-père, l'empereur
d'Autriche.
Le comte Anatole de Montesquiou, mon neveu, était
allé voir sa mère, quelque temps avant que Napoléon
quittât l'île d'Elbe pour revenir en France. '
On prétendit qu'Anatole avait eu connaissance de
ces projets de retour, et qu'il n'était allé à Vienne que
pour enlever le roi de Rome et le ramener à son
père.
M. deTalleyrand, par suite de son animosité, enga-
gea l'empereur d'Autriche, auprès duquel il se trou-
vait comme ambassadeur de Louis XVIII, à le faire
arrêter pendant quelques jours.
La supposition était de toute fausseté, mais on ne
put le prouver assez clairement pour qu'il ne restât
pas quelques soupçons qui ont nui au père et aux en-
fants sous la Restauration.
C'est ce même Anatole qui est chevalier d'honneur
de la reine actuelle 1 , ce qui n'a pas peu contribué à
confirmer les bruits qui avaient couru dansle temps;
et cependant, mon neveu n'a accepté cette place auprès
de madame la duchesse d'Orléans, il y a six ou sept
ans, qu'avec l'autorisation de Charles X, et ce fut moi
qui la demandai.
Mon beau-frère, bon fils, bon père, bon mari, bon
parent, bon ami, homme de beaucoup d'esprit et de
capacité, s'est toujours acquitté avec talent de toutes
les places dont il a été chargé; chéri de tous ceux qui
l'ont approché, il est regretté par tous ceux qui l'ont
connu.
1 Marie-Amélie.
m ■
■
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 63
Je le sens, et je le sentirai jusqu'à mon dernier
moment, la perte d'un ami de cinquante années est
un grand événement dans la vie et laisse un grand vide
dans le cœur.
Son second fds, le comte Alfred de Montesquiou, est
marié à la fille d'un Français qui s'est rendu célèbre
dans l'Inde : le général Perron, ayant épousé la fille
d'un petit souverain, était devenu souverain lui-même;
il avait une armée à lui avec laquelle il a fait longtemps
une guerre opiniâtre aux Anglais. Après plusieurs
défaites, il fut assiégé et pris dans une de ses places
fortes, où il avait renfermé ses trésors; il revint en
France, ne rapportant que dix millions avec des poi-
gnées de diamants et des monceaux de châles su-
perbes.
A la vérité, M. de Bourienne, ancien secrétaire de
Bonaparte et alors envoyé à Hambourg, eut l'attention
de le débarrasser d'une bonne partie de ses châles.
L'entrée en était défendue en France; mais il lui
permit d'en emporter la moitié, à condition qu'il lui
laisserait l'autre.
Cette manière d'exercer ses fonctions ne lui a pas
réussi, car il a perdu à la Bourse ce qu'il avait si peu
légitimement gagné ; et il est mort banqueroutier,
après avoir eu une fortune très-considérable.
C'est du général Perron que je tiens l'anecdote des
châles.
Je viens d'avoir connaissance d'un événement qui
m'a paru si intéressant, que j'en insère ici le louchant
récit.
«^
(li
MÉMOIRES DE MON PÈRE.
XXVII
L'INCENDIE SUR LA MER
ou
LES PEUX NÈGRES DE LA GOELETTE LES SIX-SŒUIÎS
Il était nuit, le ciel était serein, la mer était calme.
Vingt-huit personnes étaient à bord. Tout semblait
promettre une traversée beureuse : l'air était balsa-
mique et pur; le chant des matelots se mariait douce-
ment au bruit des vagues, et le capitaine Hondoul,
tranquillement assis auprès de madame Mulfit, une
passagère du bâtiment, devisait du pays natal; à
quelques pas d'eux, tout à coup un cri de terreur est
parti du milieu des ondes; une flamme brillante a
jailli; le feu, par une imprudence inexplicable, venait
de prendre à la goélette, et l'incendie se propageait
avec une rapidité effrayante.
Tout ce que l'énergie a de plus actif et de plus puis-
sant est mis à l'instant même en œuvre pour combattre
l'affreux danger. Hélas ! inutiles efforts ! — La mer
venait de s'élever, et l'horizon était obscurci; l'em-
brasement s'étendait vainqueur; la flamme monte,
grossit, roule, serpente, et bientôt un cercle magique
enveloppe le bâtiment; il brûle, il s'enfonce dans la
mer, il n'est plus.
C'était en avril 1829, aux jours variables du prin-
temps; un canot échappé aux ravages de l'incendie
avait seul offert un rayon de salut à l'équipage des
Six-Sœurs; les passagers s'y étaient entassés pêle-mêle :
MÉMOIRES DE MON PERE. 65
nouveau désespoir! Ils s'aperçoivent que dans leur
embarcation, trop petite pour les contenir tous, il ne
resterait plus assez de place au pilote pour agir et les
arracher au naufrage, s'il s'élevait la moindre tem-
pête, et déjà les flots mugissaient, et déjà grondait le
tonnerre. C'en est fait! le canot trop plein que nul
bras ne peut diriger va disparaître sous les vagues. Le
capitaine et ses marins délibèrent à la hâte sur le parti
à prendre. Quelques victimes sont nécessaires au salut
général. 11 faut débarrasser l'embarcation des indi-
vidus qui la surchargent. Deux d'entre eux vont périr
les premiers. Puis, s'il en faut plus, on verra. Mais,
qui sacrifier? Qui choisir?
Et comment jeter impunément à la mer ces vigou-
reux enfants du Sénégal, dont le corps pesant et la
force athlétique opposeraient la plus énergique résis-
tance à des volontés homicides? Point de doute, ils se
débattraient, et une pareille lutte, au milieu d'un frêle
bateau qui, au moindre mouvement, peut être sub-
mergé, ne larderait pas à les livrer tous aux abîmes
de l'onde. L'orage redoublait de violence : il n'y a pas
un moment à perdre; une nouvelle décision est prise;
Hondoul t le sang glacé dans les veines, se couvre le
visage de ses mains : la femme et l'enfant périront!
Un nègre avait ouï la sentence; il frappe sur l'épaule
de son frère de couleur; ils échangent à voix basse
quelques paroles vives et brèves qui s'adressent à
madame Mulfit : « Lui et moi, dit-il, faire place à
maîtresse; vous revoir patrie. »
Puis il se tourne vers le capitaine et continue d'un
ton solennel :
« Jure à moi de sauver maîtresse! Et nous... tout
u. 5
■■H
H^^^^BHMHBM
6 r, MÉMOIRES DE MON PÈRE.
de suite... à la mer. — Non ! interrompit ma-
dame Mulfit, que ces mots venaient d'éclairer : je
n'accepte pas ce dévouement admirable; mes nègres
sont jeunes et braves; leur force peut vous secourir,
mais moi!... inutile et à charge... C'est à moi,
messieurs, à mourir; veuve... je m'offre... Je suis
prête. Une prière seulement; que mon enfant soit
sauvé! qu'il soit le vôtre, capitaine!... »
La pauvre mère, tout en larmes, arrachant son fils
du sein de la nourrice, l'élevait en ce moment dans
ses bras, et, à la lueur des éclairs, le présentait au
chef du navire... Passagers et matelots, tous adop-
taient l'enfant de la veuve.
« Pauvre petit!... Nous l'embrasser!... » s'écrient
avec transport les deux nègres en pressant de leurs
noirs visages la blanche ligure de l'enfant. « Adieu!
petit maître! A là-haut! » et du doigt ils montraient le
ciel ; puis, aux longs éclats de la foudre, ils s'élancent
à la mer : tous deux roulent au fond des gouffres.
Prodige inespéré! Il ne faudra plus de victimes : ce
dévouement sublime a désarmé la colère céleste; le
vent tombe etl'orage a fini. . . L'embarcation est sauvée.
Je trouve dans un cahier d'une société dont je suis
président honoraire, quelques petits détails qui m'ont
paru assez intéressants :
MEMOIRES DE MON PERE.
C7
NOTICE-
des LIEUX D'OU L'ON TIRA DANS LE PRINCIPE QUELQUES-UNES DES PLANTES
QUI SERVENT A LA VIE, QUELQUES FRUITS QUI GARNISSENT NOS TABLES, ET
QUELQUES FLEURS OUI ORNENT NOS JARDINS.
L'abricot provient de l'Arménie (Asie);
L'ail, d'Orient, — les amandiers, de Mauritanie (Afrique du Nord);
L'anis, d'Egypte;
L'artichaut, de Sicile et d'Andalousie;
L'asperge et l'aveline, d'Asie;
L'aster ou reine-marguerite, de la Chine;
Le café, de l'Arabie (Asie) et des îles Antilles (en Amérique);
Le cacao, du Mexique et du Pérou;
La châtaigne, de Lydie (Asie Mineure);
Le chou blanc, du Nord;
Le chou-fleur, de Chypre (ile de la Méditerranée);
Le cerfeuil, d'Italie;
Les cerises, du Pont (Asie Mineure);
La capucine, du Mexique et du Pérou;
Le chou rouge et le chou vert , des Romains, qui les avaient reçus
d'Egypte;
Le citron, de la Médie (Asie);
Les citrouilles, d'Astrakan (Russie);
Le coing, de l'Asie ;
Le concombre, de l'Espagne;
Le cresson, de l'île de Crète, aujourd'hui Candie ;
L'échalotte, d'Ascalon, ville de Syrie (Asie);
L'épinard, de l'Asie Mineure;
La figue, de la Mésopotamie (Asie);
Le fenouil, des îles Canaries;
Le froment, d'Asie ;
Le girofle, des îles Moluques dans la mer des Indes;
La grenade, d'Asie;
Le haricot, des Indes (Asie);
Le jasmin, de l'Asie;
La laitue, de l'île de Cos (ile de la Méditerranée);
Le laurier, de lîle de Crète ;
Les lentilles, de France;
Le lis, de S; rie;
Le marronnier sauvage, de l'Inde ;
^B
I
es MÉMOIRES DE MON PÈRE.
Le melon, de l'Orient ou de l'Afrique ;
Le narcisse, d'Italie;
Les navets, de France ;
Les noisettes, du Tout;
Les noix, de l'Asie;
L'œillet, d'Italie;
Les oignons, d'Egypte;
Les olives, de Grèce ;
Les oranges, de l'Inde ou de Tyr (en Asie);
La pèche, de Perse;
Le persil, d'Egypte ou deSardaigne;
La pomme, de Normandie (France);
La pomme de terre, du Brésil (Amérique du Sud).
La poire, de France;
La prune, de Svrie;
Le raisin, d'Asie;
Le ricin, des Indes (Asie);
Le riz, d'Ethiopie (Afrique);
Le raifort, delà Chine;
Le sarrasin, d'Asie;
Le seigle, de la Sibérie (Russie);
Le sureau, de Perse;
Le tabac, d'Amérique ;
Le thé, de la Chine;
Le topinambourg, de l'Amérique ;
La tulipe, de la Cappadoce (Asie).
XXVUi
ANECDOTES SUR L'EMPEREUR
Nous possédons pour un mois la comtesse de Mon-
tesquiou, sœur de madame de Doudeauville. C'est
l'ancienne gouvernante du fils de Napoléon, et elle
nous raconte à son sujet des anecdotes qui nous inté-
ressent.
Peu de temps avant la cassation du mariage de l'Em-
pereur avec l'Impératrice Joséphine, cette dernière la
fit entrer dans un cabinet très-retiré, en lui disant
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 69
qu'elle avait des choses importantes à lui faire voir, et
elle retira du fond de son secrétaire un papier qu'elle
y conservait précieusement; c'était le procès-verbal de
son mariage avec Bonaparte, dont beaucoup de gens
mettaient en doute l'existence, assurant du moins que
ce mariage n'avait jamais été fait devant l'Eglise.
Ce procès-verbal portait que la bénédiction nuptiale
leur avait été donnée par le cardinal Fescb, en pré-
sence des témoins nécessaires; et tous avaient signé.
On ignore comment, d'après un acte aussi authen-
tique, ce mariage a pu être cassé par le conseil de
l'archevêque, chargé de pareilles affaires.
On pourrait aussi s'étonner que, après de telles
preuves d'authenticité, l'empereur d'Autriche ait con-
senti à donner sa fille à un homme vraiment marié ;
mais doit-on s'étonner de quelque chose en politique!
Une autre anecdote assez piquante, et que je ne crois
pas avoir racontée ailleurs, est ce qui se passa à l'oc-
casion de ce mariage.
Bonaparte conduisit madame de Beauharnais, qu'il
voulait épouser, chez le notaire de cette dernière, à
qui elle voulait parler de ce projet. Le notaire, qui ne
le connaissait pas, et qui était un très-honnête homme,
parla vivement à sa cliente contre ce mariage, lui re-
présentant à quel point son choix était mauvais. 11 in-
sista et lui fit observer qu'elle pourrait en faire un
meilleur; en épousant un officier de fortune, elle
s'exposait à faire dire que c'était un vrai mariage de
garnison.
Elle ne fut pas arrêtée par toutes ces bonnes rai-
sons. Sous le rapport de la fortune, elle n'eut pas trop
à se repentir d'avoir épousé le petit officier. Cet évé-
70
MEMOIRES DE MON PERE.
nement est assez piquant; mais, ce qui l'est peut-être
encore davantage, c'est que Napoléon, qui avait tout
entendu du cabinet voisin, et qui devait être très-irrité
de cette violente opposition du notaire, le choisit pour
celui de la cour lorsqu'il fut empereur.
On voit par cet exemple qu'il avait vraiment beau-
coup de grandeur, de noblesse et de générosité dans
les sentiments ; qu'il savait rendre justice au véritable
mérite, et laisser de côté toute rancune mesquine.
J'y vois une preuve de plus qu'il- n'aurait pas mal
reçu la lettre que je lui envoyai quand je refusai la
place de chambellan, lettre que je finissais en lui di-
sant « qu'il me pardonnerait de donner à ses nouveaux
sujets l'exemple de la fidélité. »
Madame de Montesquiou est peut-être la seule per-
sonne pour laquelle Napoléon ait eu de la considéra-
tion, et à laquelle il en ait témoigné.
Il ne la rencontrait jamais sans lui ôter son chapeau
avec beaucoup de respect.
11 disait quelquefois : « Si j'avais à ma cour dix ou
douze femmes comme madame de Montesquiou, je ne
serais pas embarrassé pour les placer. »
Cependant elle était loin de ramper devant lui. 11
lui fit proposer la place de dame dhonneur de la se-
conde impératrice; elle refusa : « J'ai été trop atta-
chée à la première, lui dit-elle, pour vouloir occuper
une pareille place auprès de celle qui lui a succédé. »
Le fils me ramène à la mère. On reprochait à ma-
dame Lcetitia son excessive économie ; elle répondit :
« Il faut bien que j'épargne; n'aurai-je pas tôt ou tard
sept ou huit souverains qui me tomberont sur les
bras, a
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 71
On connaît ce trait d'économie assez étrange : Une
de ses nièces, personne très-pieuse, qui demeurait
chez elle depuis peu de temps, désirait se confesser.
La bonne tante y consentit, et elle trouva qu'il était
de sa dignité que le prêtre vînt dans son logis ; mais il
n'y avait pas de confessionnal. On le lui dit ; cette dif-
ficulté ne l'arrêta pas :
« Il n'y a qu'à prendre, répondit-elle, la guérite de
la sentinelle qui est à la porte. »
Le curé trouva plus simple de faire transporter un
confessionnal de son église.
L'Empereur était extrêmement violent, extrêmement
emporté envers tous ceux qui le connaissaient; c'était
son humeur, et puis il croyait en imposer ainsi. Ce-
pendant il ne s'est jamais impatienté contre madame
de Montesquiou ; une seule fois, alors qu'elle lui avait
apporté une réponse qui le contrariait vivement, il
parcourait la chambre en gesticulant, en déclamant
dans sa fureur, comme c'était son usage; mais sans
cesse, il s'interrompait pour lui dire : « Cela ne
s'adresse pas à vous... Vous avez fait ma commission
comme je le voulais; ce n'est pas votre faute si on vous
a fait une sotte réponse. »
Ses colères étaient si iortes, si terribles, si terri-
fiantes, qu'un homme considérable qui lui était at-
taché fut saisi d'effroi à ce point d'en tomber malade;
et qu'un autre, qu'il traitait ordinairement avec
bonté, en mourut dans la semaine.
Un jour de vendredi saint, il arrive pour dîner;
ma belle-sœur était auprès de lui. Tout le dîner était
maigre, et il en murmura en disant que le maigre lui
faisait toujours mal.
m
m
> ■■
n MÉMOIRES DE MON l'ÈRE.
« Si cela est, lui dit-elle, pourquoi ne demandez-
vous pas du gras?
— C'est à cause de vous, madame la dévote, » lui
répondit-il en riant.
Un jour qu'elle tenait le petit Napoléon sur ses ge-
noux, il lui dit en plaisantant : « A vos yeux, c'est un
petit ange; s'il mourait, il irait droit au ciel. Je dois
donc trembler de le voir entre vos bras.
— Avec de pareilles idées, reprit-elle en plaisan-
tant aussi, vous avez, en effet, fort mal choisi la gou-
vernante de votre fils. »
Le maréchal Duroc fut tué dans la campagne de
1815. Napoléon s'occupa lui-même de ses funérailles;
le curé auquel il en parlait lui faisait de grands com-
pliments sur son génie, sur ses victoires, sur sa gloire.
Il répondit fort simplement : « Je suis un instrument
entre les mains de la Providence ; elle s'en est, servi,
elle s'en sert. Mais lorsqu'il ne lui sera plus néces-
saire, elle le brisera ou le jettera de côté. »
Il n'avait jamais deviné plus juste, et, plus d'une
fois, à Sainte-Hélène, il a dû se rappeler ces paroles.
XXIX
LE LOUP PÊCHE
On sait que, du temps du cardinal de Retz, on a
péché un gros esturgeon dans le Petit-Morin.
De mon temps, on y a fait une pêche plus extraor-
dinaire encore : celle d'un énorme loup.
Voici l'histoire :
Mes gardes avaient tendu un piège à loups dans un
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 73
bois qui borde le Petit-Morin. L'un d'eux, en faisant
sa visite hier matin, ne trouva plus son piège : il crai-
gnit d'abord qu'on ne l'eût volé; mais quelques traces
de sang lui persuadèrent qu'il avait été entraîné par
quelque animal qui s'y était trouvé pris. Ces traces de
sang le conduisirent à la rivière, et il imagina que
l'animal, voulant retourner à un grand bois voisin,
avait essayé de la traverser, et qu'arrêté par le piège
qu'il traînait après lui, il s'y était... noyé.
On vint me raconter toutes ces conjectures. J'avais
peu de confiance dans ces calculs, tout ingénieux
qu'ils fussent; néanmoins je permis de fouiller la
rivière.
C'est ce qu'on a fait, et effectivement on y a trouvé
un gros loup avec le piège qui était resté à sa patte.
Celte pêche, d'une espèce nouvelle, a fait l'amuse-
ment du pays.
xxx
AUTRES ANECDOTES
Je racontais plus haut des anecdotes concernant
Napoléon ou ce qui l'approchait; en voici deux de
plus :
Je les ferai suivre de quelques autres traits, re-
parties et bons mots que j'ai lus ou entendus raconter.
Les ana ont été dans un temps fort à la mode. Je de-
mande grâce pour le goût d'autrefois.
Tout le monde sait combien l'archichancelier Cam-
bacérès tenait ridiculement à l'étiquette. Un soir, la
comtesse Alexandre de la Rochefoucauld, dame d'hon-
74 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
neur de l'impératrice Joséphine, arriva à son assem-
blée avec une robe à courte queue : Cambacérès, piqué
de cette familiarité, lui reprocha ce manque d'égards.
Madame de la Rochefoucauld lui répondit d'un ton
assez haut pour être entendue de tout le monde :
« Je prie Votre Altesse de m'excuser; je sors de chez
l'impératrice, et je n'ai pas eu le temps de m'ha-
biller. »
M. de Talleyrand avait invité à dîner le général L**\
Celui-ci tardant trop à venir, on se mit à table; il
arriva au milieu du premier service, et il s'excusa de
son relard, en disant qu'il avait été retenu une heure
par un pékin. « Car, monseigneur, ajouta-t-il, nous
avons la coutume, nous autres soldats, d'appeler pékin
tout ce qui n'est pas militaire. — C'est comme nous,
répliqua le prince, nous appelons militaire tout ce
qui n'est pas civil. »
Deux hommes assis aux deux bouts opposés d'une
table prirent querelle l'un contre l'autre :
«Monsieur, dit le plus irrité, si j'étais à côté de
vous, je vous donnerais un soufflet; ainsi, tenez-le pour
reçu. — Monsieur, repartit l'autre, si j'étais à côté
de vous, je vous passerais mon épée au travers du
corps; ainsi, tenez-vous pour mort. »
« Ne trembles-tu pas de me saigner? disait le grand
Condé à un jeune chirurgien qui s'apprêtait à lui tirer
du sang. — Moi' monseigneur? c'est à vous de trem-
bler, » répondit le frater.
M. le président de*** était fort gros, mais fort spi-
rituel. Un jour, au parterre de l'Opéra, quelqu'un,
incommodé de sa taille, lui dit brutalement : « Quand
on est si rond, on ne devrait pas venir ici. — Monsieur,
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 75
lui répondit doucement le président, il n'est pas donné
à tout le monde d'être plat. »
M. de iMalesherbes venait de donner au roi sa dé-
mission de la place de secrétaire d'Etat; ce ministre
rencontra dans les appartements un chirurgien fa-
meux, mais très- familier :
« Vous nous quittez donc, pater? lui dit le docteur.
— Oui, frater, » répondit M. de Malesherbes.
Un jeune homme payé par les ennemis de Lamotte
pour siffler sa tragédie d'Inès, fut tellement attendri à
la scène des enfants, qu'il dit en pleurant à un de ses
camarades du parterre : « Tiens, mon ami, siffle pour
moi, je n'en ai pas la force. »
Madame Denis, nièce de Voltaire, voulant apprendre
l'anglais, disait toujours bread. « Mais, madame, les
Anglais prononcent bred. — Bread! hredl à quoi cela
sert-il, dit-elle, de changer ainsi les noms? Ces Anglais
sont bien ridicules ! Pourquoi ne pas dire tout simple-
ment eu pain ! »
On se rappelle la lettre que le cardinal Maury adressa
à Bonaparte et qui lui valut, à son rappel en France,
la pension de trente-six mille francs et les regards
favorables du maître. Peu de temps après son retour à
Paris, se trouvant chez une dame de beaucoup d'es-
prit, il vit son portrait très-bien gravé : « Rien ne
pouvait être plus flatteur pour moi, lui dit-il, que de
voir mon portrait chez vous. — Monseigneur, lui ré-
pondit cette dame, je l'ai eu avant la lettre. »
« N'avez-vous pas de honte, disait un habitué au
maître du café des Variétés, de servir à vos pratiques
trois petits morceaux de sucre, pesant à peine une
once, lorsque tous vos confrères en donnent quatre
■
76 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
très-forts qui valent presque un quarteron? — De gros
morceaux de sucre ! répéta le maître du café, je n'ai
jamais donné dans ce charlatanisme-là. »
Un diseur de bonne aventure qui rendait ses oracles
en plein air, fut un jour arrêté et traduil devant le
tribunal de police correctionnelle. « Tu sais donc lire
dans l'avenir? lui dit le président, homme de beau-
coup d'esprit, mais trop plaisant pour un magistrat.
— Oui, monsieur le président, répondit gravement
le sorcier. — En ce cas, tu sais le jugement que nous
allons prononcer? — Certainement. — Eh bien ! que
t'arrivera-t-il ? — Rien. — Tu en es sûr? — Oui,
vous allez m'acquitter. — T'acquitter ! — Sans doute.
— Et pourquoi? — C'est que, si vous aviez dû me
condamner, vous n'auriez pas ajouté l'ironie au mal-
heur. »
Le président déconcerté se tourna vers les juges, et
le sorcier fut acquitté.
M. le comte de *** avait beaucoup d'-espiût, mais il
était très-distrait. Le désir de voir ce "qu'il y avait de
curieux à Rome l'engagea à en faire le voyage. Le pape,
informé de son arrivée, ne négligea rien pour satis-
faire sa curiosité, et lui fit montrer ce qu'il y avait de
plus beau et de plus intéressant. Il lui demanda en-
suite s'il était satisfait. « On ne peut davantage, ré-
pondit le voyageur; il ne me manque plus, saint-père,
que de voir le cérémonial qui s'observe pendant la
vacance du saint-siége. — Ah ! pour ceci, reprit le
pape, je vous ferai, je vous l'avoue, attendre le plus
longtemps que je pourrai. »
Un barbier coupa feu monseigneur l'évêque d'A-
miens en le rasant. 11 s'en allait, très-honteux, après
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 77
avoir reçu son payement. Le prélat le fit rappeler, et,
lui donnant une autre pièce de monnaie, lui dit :
« Vous avez été payé pour la barbe, il faut que je vous
paye aussi pour la saignée. »
Un souverain, despote d'autrefois, disait un jour à
un de ses courtisans : « Vous devez faire tout ce que je
vous commande, dussé-je vous dire de vous jeter à la
rivière. » Ce qu'entendant le courtisan, il courut vers
la porte. «Où allez-vous donc si vite? lui demande le
monarque. — Apprendre à nager, répond l'autre. »
Un sultan, toujours d'autrefois, fait venir un bar-
bier et lui dit en lui montrant deux pistolets : « Si tu
me coupes, je te tue. » La barbe fut faite et très-bien
faite. «Tu devais avoir bien peur? lui dit le grand-
seigneur. — Pas du tout, reprend le barbier : si j'avais
eu le malheur de faire une coupure au sublime visage
de Votre Hautesse, je l'aurais sur-le-champ tellement
prolongée, que je lui aurais fait passer la fantaisie et
la possibilité de m'occir. »
A la fin de la campagne de 1761, MM. les comtes
de Fougères et de Luzernes, lieutenants généraux,
commandaient la maison du roi à l'armée. Un garde
du corps que des affaires instantes rappelaient dans
sa province vint leur présenter sa démission et les
prier de lui accorder son congé et ses certificats de
service. « Quoi ! monsieur, lui dirent ces deux géné-
raux, vous quittez le service du roi pour aller planter
vos choux? — Oui, messieurs, répondit froidement
l'honnête militaire, je vais bêcher mon jardin de ma-
nière à ce qu'il n'y vienne ni luzerne, ni fougère. »
Le célèbre Vaucanson, pour le dernier acte de
Cléopâtre, tragédie deMarmontel, avait fait un ser-
■ ".
I
78
MÉMOIRES DE MON PÈRE.
pent mécanique qui, au moment où cette reine vou-
lait se donner la mort, s'élançait en sifflant et lui per-
çait le sein. A la première représentation de cette
pièce, on demanda à un étranger ce qu'il en pensait :
« Je suis, répondit-il, de l'avis du serpent. »
M. de Fontenelle se trouvant à table avec deux jeunes
sols assez avantageux, il fut, au dessert, question des
différentes manières d'exposer la même chose en fran-
çais. Nos deux étourdis lui demandèrent sur le ton
badin s'il était mieux de dire : Donnez-nous à boire,
que : Apportez-nous à boire. M. de Fontenelle leur
répondit en souriant. « Il faut dire : Menez-nous
boire. »
On a dit qu'il y avait d'illustres scélérats, mais qu'il
n'y avait pas d'illustres avares. Cette opinion de ma-
dame de Lambert est bien contredite par l'exemple
du célèbre duc de Marlborough. Cet homme, avide de
gloire, était encore plus avide de richesses, et, pour
satisfaire ce honteux besoin, il ne reculait devant
aucun moyen. Un homme qui désirait obtenir une
place lucrative alla le prier de la demander pour
lui. « Si je l'obtiens, lui dit-il, j'ai mille guinées dont
milord pourra disposer à sa volonté, et je lui donne
ma parole de n'en parler à personne. — Donne-m'en
deux mille, répondit le duc, et va le dire, si tu le
veux, à tout le monde. »
Sous le règne de Philippe III, deux cordeliers espa-
gnols louaient Dieu, en allant au supplice, de ce qu'il
les avait trouvés dignes de sceller de leur sang la
vérité de l'Evangile. Le roi, en les entendant, dit :
« Voilà des hommes bien malheureux d'être punis
pour une chose dont ils paraissent si fort persuadés. »
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 7!>
Le saint-office, scandalisé d'une pareille compassion,
voulut bien se contenter de faire tirer au roi une pa-
lette de sang qui fut brûlée par le bourreau.
Un jeune homme fort sot parlait d'un livre intitulé :
L\irt de faire des gens d'esprit et des grands hommes.
« Il est malheureux, dit un plaisant, que le père de ce
jeune homme n'ait pas connu cet ouvrage. »
Piron ayant pbiisanté un homme qui n'entendait
pas raillerie, celui-ci lui demanda raison de ses sar-
casmes. « Soit, » dit Piron. On part pour aller se
battre hors de Paris. Piron, pressé par la soif, s'ar-
rête dans un café et boit abondamment de la bière.
Son adversaire arrive en sueur au lieu du rendez-
vous; ne voyant pas celui qu'il a défié, il court de
tous les côtés pour le découvrir, mais inutilement.
Harassé, il rentre chez lui et meurt d'une fluxion de
poitrine. Quelques jours après, on demandait au
poëte comment il s'en était tiré avec son adversaire.
« Fort bien, répondit Piron ; je l'ai enrhumé. »
M. de Nedouchel était extrêmement anglomane. Un
jour, il était à cheval à la portière de la voiture du roi,
qui allait à Choisy; il avait plu, et M. de Nedouchel,
trottant dans la boue, éclaboussait le roi, qui, mettant
la tête à la portière, lui dit : « Monsieur de Nedouchel ,
vous me crottez au mieux. — Oui, sire, à l'anglaise, »
répondit d'un air très-satisfait de lui-même M. de
Nedouchel, qui, au lieu des mots : Vous me crottez
au mieux, avait entendu : Vous trottez au mieux.
Dans la guerre de 1 75G, le maréchal de Broglie ob-
servait un jour avec une grande attention la position
des ennemis. Un de ses aides de camp, officier très-
distingué, vint lui demander s'il n'avait pas d'ordre à
■
■■IBBI^H
'
80 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
lui donner. « Allez-vous-en au diable ! » lui dit le ma-
réchal, impatienté d'être troublé dans ses observations;
puis, se reprenant aussitôt : « Revenez, dit-il affec-
tueusement à l'officier; vous êtes si brave que vous
seriez capable d'y aller. »
Le vénérable Pie VII traversant au Louvre la grande
galerie des tableaux, la foule se prosternait sur son pas-
sage pour recevoir sa bénédiction. Deux fats, croyant
faire une chose admirable, affectèrent de se'tenir de-
bout et de ricaner quand le pontife s'approcha d'eux.
« Messieurs, leur dit Pie VII, la bénédiction d'un
vieillard n'est point à dédaigner. »
Bonaparte ayant chargé un de ses généraux de tâ-
cher d'effrayer le pontife pour le faire consentir à ce
qu'il désirait, le Saint-Père répondit à cet officier, qui
le trouva faisant le plus modeste repas : « Monsieur,
un souverain qui n'a besoin pour vivre que d'un écu
par jour n'est pas un homme qu'on intimide aisé-
ment. »
Henri Cazey, cousin de la reine Elisabeth, se pro-
menait un jour, en rêvant, dans les jardins du palais,
au-dessous des fenêtres de la reine. Sa Majesté l'aper-
çoit et lui demande en plaisantant : « A quoi pense un
homme quand il ne pense à rien? — Aux promesses
d'une femme, répondit Cazey. — C'est très-bien, mon
cousin, reprit Elisabeth, je ne disputerai pas avec
vous. » Quelque temps après, Cazey sollicite les hon-
neurs de la pairie, qu'elle lui avait promis. « Bon, lui
dit-elle, ce sont des promesses de femme. » Cazey en
mourut de chagrin.
Il est d'usage, dans plusieurs campagnes, de voir à
l'église les hommes d'un côté et les femmes de l'autre.
MÉMOIRES DE MON PÈRE. ' 81
Un religieux, prêchant devant de bons paysans, fut
interrompu, au milieu de son sermon, par quelqu'un
des auditeurs qui babillait ; ce bruit lui causant des
distractions, il en fit ses plaintes. Une femme se lève
aussitôt, et, croyant devoir venger son sexe, qu'on ac-
cuse à tort de babil et de caquetage, s'écrie : « Au
moins, mon révérend, ce n'est pas de notre côté. —
Tant mieux, ma bonne, tant mieux, cela finira plus
tôt. »
On racontait à un Gascon une chose extraordinaire ;
il souriait, a Quoi ! Monsieur, lui dit-on, vous ne me
croyez pas? — Pardonnez-moi; mais je ne répéterais
pas votre histoire, à cause de mon accent. »
La ci-devant grande-duchesse de Berg, la princesse
Caroline, ne souffrait qu'avec impatience la vue de sa
belle-sœur, femme du roi de Naples Joseph ; elle fré-
missait d'envie chaque fois qu'elle-même était obligée,
en public, de la traiter de Majesté.
Un jour qu'elle se plaignait vivement à Bonaparte
de ce qu'il n'avait pas songé à lui donner une cou-
ronne, celui-ci lui répondit avec sang-froid : « Vos
plaintes m'étonnent, madame ma sœur; on dirait, à
vous entendre, que je vous ai privée de la succession
du feu roi notre père. » Et sur ce il lui tourna le dos.
Une dame de Saint-Chaumont, petite ville de la gé-
néralité de Lyon, qui avait quelque intérêt à se mé-
nager la faveur de l'intendant, M. Boullon, avait soin
de lui envoyer en cadeau de superbes dindes de ce
pays, où elles sont estimées pour leur grosseur et la dé-
licatesse de leur chair. Il y avait quelque temps qu'elle
n'avait fait de présent de ce genre, lorsque, invitée
chez lui, elle en vit servir une énorme sur la tahle.
h. 6
I
■
8 2 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
« Monsieur l'intendant, vous avez là une bien belle
dinde. — Ah! madame, répliqua-t-il naïvement, vous
êtes la reine des dindes. »
Une petite histoire toute récente nous a beaucoup
divertis. Une jeune Sœur converse du couvent-pen-
sionnat que nous avons fondé à Monlmirail soigne,
avec beaucoup d'attention, la supérieure malade; on
lui dit d'aller demander un petit potage pour elle.
Elle court avec empressement à la cuisine et demande :
« Vite, vite, un tripotage pour la chère mère ! »
On fut quelque temps à deviner ce que pouvait vou-
loir dire cette ordonnance du médecin, et l'on rit
beaucoup lorsqu'on eut découvert le quiproquo de la
jeune ingénue.
XXXI
LOUIS XVIII ET LA CONFESSION
Beaucoup de gens pensent que Louis XVIII était très-
peu religieux; j'ai toujours pensé le contraire, et ces
jours-ci j'en ai acquis une preuve de plus. Quelqu'un
qui était dans l'intimité de madame la comtesse du
Cayla, amie intime de ce prince, me racontait :
«qu'un jour, étonnée de ce qu'elle n'allait pas,
comme à son ordinaire, le mercredi, passer sa jour-
née avec le roi, cette dame lui dit : « 11 fait ses dévo-
« tions, ainsi qu'à toutes les grandes fêtes de l'année,
« et il passe la veille de ces fêtes dans la retraite. »
Une autre fois, Louis XV11I racontait à madame du
Cayla sa conversation avec le fameux Martin, et il lui
disait qu'effectivement cet homme lui avait parlé
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 85
d'une pensée coupable qu'il avait eue dans sa jeunesse,
et qu'il n'avait jamais confié cette pensée à personne
qu'à son confesseur, a Eh bien, reprit-elle, le confes-
seur n'a-t-il pas pu être indiscret ? »
Louis XVIII se fâcha à cette question , en disant,
qu'il n'y avait pas d'exemple d'une indiscrétion de ce
genre et qu'elle n'était pas possible. Il ajouta avec
raison que c'était une des grandes preuves de la vérité
de notre religion.
En effet, un secret, même indifférent, confié à
quatre personnes, est bientôt publié, et des milliers
de secrets les plus importants ont été confiés à des
millions de prêtres, dont quelques-uns étaient des scé-
lérats, comme pendant notre première révolution,
sans qu'il en soit jamais résulté la moindre indiscré-
tion.
La chose est si prouvée, si avérée, que même les
impies n'ont presque jamais osé la révoquer en doute.
xxxn
M. LE COMTE DE CHABROL ET M. DE MOATDEL
M. le comte de Chabrol a été, sous Charles X, mi-
nistre de la marine et des finances. J'ai eu hier avec
lui une conversation de deux heures qui m'a fort in-
téressé.
Il me racontait la manière dont MM. de Villèle et
de Corbière avaient décidé, avaient forcé ce prince,
presque malgré lui, à casser la garde nationale de
Paris en 1827.
Ayant beaucoup de peine à vaincre sa résistance
■
u MÉMOIRES DE MON PÈRE.
contre un parti aussi violent, ils lui dirent que, s'il
n'y consentait pas, ils donneraient leur démission et
paraîtraient le lendemain à la Chambre en habits de
députés.
M. de Chabrol m'assura que, un an après cette dis-
solution, il avait été question de faire rentrer M. de
Villèle au ministère. Ses amis l'avaient engagé à venir
à Paris dans cette intention, et des libéraux aussi mar-
quants que prononcés, qui voyaient avec effroi s'ap-
procher la révolution, y consentaient.
Deux obstacles s'opposèrent à ce projet : »
D'abord la prétention de M. de Villèle à obtenir la
présidence du conseil, que le prince de Polignac vou-
lait conserver, et la volonté même du roi.
Il avait peut-être senti le joug un peu trop pesant
que M. de Villèle lui avait imposé; et d'ailleurs, vou-
lant à cette époque gouverner par lui-même, il tenait
à s'entourer d'hommes disposés à lui obéir seulement.
Aussi dit-il à M. de Chabrol, qui était resté à son
poste et qui avait alors sa confiance : « Villèle me de-
mande une audience; il l'aura, mais je ne lui parlerai
que de sa famille, de sa terre et de sa santé : de poli-
tique, pas un mot. »
Le lendemain, M. de Villèle rencontra le même M. de
Chabrol, et celui-ci lui demanda s'il avait été content
du roi. « Enchanté, répondit l'autre; il m'a témoigné
une entière confiance et m'a parlé de tous ses projets.
— Vous m'étonnez beaucoup, reprit M. de Chabrol ;
Sa Majesté m'a assuré'le contraire. » On devine l'em-
barras de cet homme d'État, qui s'était perdu à force
de finesse.
Pour prouver son crédit, pendant qu'il était encore
MÉMOIRES DE MON PERE-, 85
en place, il fit donner, par une mesure bien singu-
lière et bien fausse, le cordon bleu à son ami, M. de
Corbière et à M. de Peyronnet, les deux minisires
contre lesquels la France était le plus animée.
On peut résister à l'opinion. On doit quelquefois
même la braver; mais il ne faut jamais la narguer, et
c'est ce que M. de Villèle fit plus d'une fois, ainsi que
Charles X, dans celle dernière année, où tant de
fautes furent commises.
M. de Chabrol, eh me parlant de ces cordons si mal
placés, me racontait une circonstance qui prouve
facilité bien plus que la force de son caractère.
11 en fit de vifs reproches à M. de Villèle, et malgré
leur intimité ordinaire, h la suite de cette explication,
ils restèrent très- froidement pendant quelques jours.
« Quand il fut question au conseil de cette nomina-
tion, me dit-il, je demandai la parole ; tout le monde,
le roi lui-même, parut très-inquiet de ce que j'allais
dire. On s'attendait à de sévères remontrances, à de
jusles représentations ; tous furent bien surpris lorsque
je me bornai à demander qu'on étendît cette faveur à
quelques amiraux. »
Cela ressemble un peu à l'histoire d'Arlequin, qui
racontait qu'un grand homme, un homme très-consi-
dérable, avait voulu lui donner des coups de pied dans
le ventre. « J'ai bien su l'en empêcher, ajoutait-il. —
C'est bien heureux, bien habile; et comment avez-
vous fait? — Je me suis retourné. »
M. de Chabrol, lui aussi, s'était retourné.
■
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86
MÉMOIRES DE MON PÈRE.
XXXIII
LE COMTE DE MONTBEL
Le comte de Montbel, dernier ministre de Charles X,
est devenu fou à Vienne ; on m'a raconté à ce sujet des
détails assez singuliers, qu'on tenait de M. de Mel-
ternich .
Une jeune et jolie Autrichienne, d'une grande nais-
sance, mais sans fortune, se décida à l'épouser.
Le lendemain de ses noces, il va trouver M. de Met-
ternich, et lui dit qu'il s'aperçoit qu'il vient de con-
tracter une alliance fort déraisonnable; que n'ayant
pas de pain à donner à ses enfants, il était décidé à
vivre avec sa femme comme avec une sœur. Le mi-
nistre de l'empereur lui répondit qu'il aurait dû faire,
la veille du mariage ces réflexions, qui le lendemain
étaient un peu tardives.
Cependant, il lui donna une lettre de recommanda-
tion pressante pour M. de Blacas. Le nouveau marié
partit pour Prague avec sa jeune femme, à qui il devait
obtenir une place auprès de Mademoiselle. En che-
min, M. de Montbel témoigna une vive inquiétude : il
prétendit qu'on ne l'appelait à Prague que pour le
faire mourir sur l'échafaud. On eut la plus grande
peine à le faire arriver au but de son voyage.
A Prague, il renouvela l'expression de ses craintes,
et il assura qu'il n'y resterait que si M. de Blacas le
laissait coucher dans sa chambre.
A peine le duc de Blacas, qui y avait consenti, était-
il couché, à peine son valet de chambre avait-il emporté
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 87
la clef, après avoir, suivant son usage, fermé la porte
à double tour, que M. de Montbel courut à la fenêtre
pour se jeter dans la cour.
M. de Blacas se précipite à bas de son lit pour l'en
empêcher ; alors le pauvre comte se jette sur des rasoirs
qu'il aperçoit et veut se couper le cou.
Nouveaux efforts du duc pour s'y opposer et pour se
garantir lui-même des blessures que le malheureux
M. de Montbel pouvait lui faire en se débattant.
Cette terrible lutte eut lieu toute la nuit, jusqu'au
moment où le valet de chambre vint désemprisonner
son maître; dans ce vaste château il n'y avait pas de
sonnettes, et par conséquent nul moyen de se faire
entendre de ses gens.
Le comte, alors, a été saisi et conduit à Vienne dans
une maison de santé, avec un peu d'amélioration dans
son état 1 .
xxxiv
MADAME JACOTEAU
LA PEINTURE SUR ÉS1A1L
Je viens de voir un tableau en émail sur porcelaine
de madame Jacoteau, bien connue par son rare talent
dans ce genre. Ce tableau, qui est une copie de
Raphaël représentant le sommeil de l'enfant Jésus,
ayant auprès de lui la Vierge et un petit saint Jean,
est aussi grand que l'original, c'est-à-dire qu'il a deux
pieds de largeur sur un et demi de hauteur.
' M. de Montbel, promptement guéri, est décédé en 1861, au château
de Frohsdorff.
8S MÉMOIRES DE MON PÈRE.
Cette proportion énorme pour cette espèce de pein-
ture est bien au-dessus de ce qu'on faisait autrefois.
Cet ouvrage est charmant, et pour le dessin, et
pour l'expression, et pour le coloris. Il rappelle par-
faitement le modèle, et il a sur lui l'avantage de pou-
voir durer deux ou trois fois plus longtemps.
Louis XVIII a dit à l'auteur, avec beaucoup de grâce,
après avoir admiré cette admirable production : —
«Nous en sommes fiers, et Raphaël en serait jaloux. »
Madame Jacoleau m'a assuré, — et je le crois, —
que la France était le seul pays où l'on eût autant per-
fectionné la peinture sur émail.
Par ordre de ce prince, elle avait commencé les
portraits des rois de France. Charles X avait ordonné
de continuer ce travail. Louis XVIII les portait alter-
nativement sur une superbe boîte, où il les renouve-
lait à volonté.
xxxv
LES RÉVOLUTIONS COUTENT CHER
Les révolutions coûtent cher aux particuliers, plus
cher encore aux gouvernements : M. de Rothschild
en a fait la triste expérience, '1 y a cinq ans; il disait
ces jours-ci. à quelqu'un de ma connaissance que la
révolution de juillet 1830 lui avait coûté trente-
cinq millions, non pas pour la faire, comme M. Laffitte,
mais parce qu'elle avait été faite. Celui-ci, qui en a dit
son meâ cidpâ, a été complètement ruiné par elle;
l'autre en a été seulement un peu gêné ; mais il a re-
gagné depuis, et au delà les sommes que ces événe-
ments lui ont coûté.
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 89
Quelle fortune que celle qui peut supporter impu-
nément une pareille perte ! Aussi les banquiers sont-ils
maintenant de véritables puissances. Napoléon le pen-
sait- si bien, qu'il n'a jamais voulu entrer dans la voie
des emprunts; il disait : — « Les banquiers devien-
draient mes maîtres, et ce sont eux qui décideraient de
la paix ou de la guerre. »
xxxvi
LES ÉPINES DE M. DE CAZLS
On cite un mot assez plaisant de M. de Sémonville,
ci-devant grand référendaire : il avait embelli le jar-
din du Luxembourg de la plus belle collection de
roses que l'on connaisse; à ce propos, il disait gaie-
ment ces jours-ci : — « Quant à mon successeur,
M. de Cazes, il ne nous a encore préparé que la plus
belle collection d'épines. »
XXXVII
MADAME LA COMTESSE DE SIMIANES
La société vient de faire une perle qui lui sera sen-
sible, celle de madame la comtesse de Simianes;
remplie d'esprit, de grâce et d'agréments de tout
genre, elle avait, dans sa jeunesse, occupé d'elle la
cour et la ville, et les jeunes aussi bien que les vieux,
car elle était aimable et cbarmante pour tous. Avant
la révolution de 89, elle était alors au suprême degré,
ce qu'on appelait une femme à la mode. Elle brillait
au milieu de cette société à part d'bommes et de
femmes qui, par leurs manières et leur esprit, domi-
rf***"
90 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
liaient les noms les plus illustres, les personnes les
plus riches et les plus grands personnages.
Rien de pareil ne se trouve maintenant : il n'y a
plus à la mode que l'ambition, l'intrigue, et par-
dessus tout, l'amour de l'argent.
A la tête de cette société, madame de Simianes
donnait partout le ton ; la reine elle-même consultait
l'oracle et se conformait à ses arrêts, aussi bien que la
dernière de celles qui voulaient ne pas quitter cette
sphère de bon goût.
Madame de Simianes régnait, en France, bien plus
que Marie-Antoinette elle-même. Son empire s'étendait
bien plus loin, car beaucoup de jeunes gens prirent
part à la guerre d'Amérique pour mériter ses applau-
dissements. Que n'eussent-ils pas tenté pour mériter
son cœur! J'en vis un grand nombre à leur retour de
cette guerre; ils ne parlaient que d'elle, et comme du
temps des chevaliers de la Table ronde, ils avaient fait
de sa pensée et de son image l'âme, l'espoir, l'en-
couragement de cette chevaleresque expédition.
Après avoir vu périr la plus grande partie de ses pa-
rents et de ses amis, elle s'était retirée à la terre de
Cyrée, qui lui avait été laissée par M. du Châtelet, et
qui est célèbre par le long séjour de Voltaire avec une
autre dame du Châtelet, parente de celui que je viens
de nommer.
Madame de Simianes avait remplacé sa brillante
existence par de bonnes œuvres, et ses succès flatteurs
par une solide piété; aussi, elle était aimée dans ce
village comme jadis à Paris, et elle y est regrettée
comme partout où on l'a connue.
Sa fin a eu cela de remarquable, qu'une personne
MÉMOIRES DE MON PERE. 91
qui lui était attachée depuis son enfance est morte
quelques heures après elle, dans son château .
La même chose était arrivée peu auparavant, à la
mort de madame la princesse de Poix.
Elle avait une ancienne femme de chambre qui lui
était extrêmement dévouée; malade, mais sans danger,
elle fut tellement frappée de la mort de son excellente
maîtresse, qu'elle la suivit le même jour au tombeau.
Madame de Simianes avait toujours conservé le sou-
venir d'un petit événement dont j'ai peut-être déjà dit
un mot; elle en parlait souvent avec une espèce de
vénération.
Elle devait figurer un soir à la cour, dans un qua-
drille, avec madame de Doudeauville, que ma mère,
un peu inconsidérément peut-être, avait introduite
dans ce monde brillant et dissipé, quoiqu'elle n'eût
que quinze ans; et pendant que moi, tout aussi jeune,
je voyageais en Italie.
Léonard, fameux coiffeur d'alors, était arrivé très-
tard chez ma femme, en lui disant que les autres dan-
seuses l'avaient retenu plus longtemps qu'il ne fal-
lait : il fit entendre que c'était par jalousie de leur
part; « mais, ajouta-t-il, vous n'y perdrez rien, ma-
dame, et je vais employer tout mon art à vous mettre
en état de rivaliser de beauté avec les autres dames
du quadrille. »
Madame de Simianes entra pendant cette toilette qui
occupait tant le coiffeur, et devait aussi, naturel-
lement, occuper celle dont l' amour-propre avait été
mis si vivement en jeu... Elle la trouva, au lieu de
cela, lisant tranquillement et sans distraction, les
vêpres de la fêle du jour.
92
MÉMOIRES DE MOK PÈRE.
XXXVIII
M. BOSIO ET M. IIUVÉ
Le gouvernement de Juillet va faire placer au mo-
nument expiatoire de la rue d'Anjou, monument qui
a été achevé pendant mon ministère, un beau morceau
de sculpture de Bosio ; il représente l'apothéose de
Louis XVI. Cette action m'a surpris. On ne devait pas
s'y attendre, en voyant ce qui se passe sur une des
places de Paris.
Ce même gouvernement fait détruire à grands frais
la chapelle considérable, en voie de construction, déjà
fort avancée, sur le terrain où a été assassiné le duc
de Berry. Cet édifice, élevé en expiation d'un crime
isolé, comme disaient les libéraux, n'a aucun rapport
avec la politique; il aurait dû être respecté par la Bé-
volulion. Mais M. le duc de Berry a donné le jour à
M. le duc de Bordeaux, et les hommes du pouvoir nou-
veau, en se montrant les ennemis du père, ont voulu
prouver qu'ils n'étaient pas les amis du fils.
J'ai visité ces jours-ci un monument bien impo-
sant et qui fait honneur à l'architecte, M. Huvé. Ce
monument est, à mon avis, bien supérieur à la
Bourse, que nous avons fort admiréejusqu'ici. L'artiste
qui en a fait les plans est jeune encore, et a toujours
montré autant de délicatesse que d'habileté.
Pendant la Bestauralion, il refusa souvent des
places avantageuses que je voulais et pouvais lui faire
obtenir; il trouvait que ses collègues les méritaient
mieux que lui. Il a été récompensé de sa généreuse
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 93
modestie, et j'en jouis d'autant plus, que la modestie
est fort rare aujourd'hui et que plus rares encore sont
les succès.
Il y a une vingtaine d'années, ce même M. Huvé,
désirant concourir pour le prix d'architecture proposé
tous les ans par l'Académie, resta, suivant l'usage,
enfermé pendant plusieurs heures pour s'occuper du
projet proposé. Un premier travail ne l'ayant pas satis-
fait, il en recommença un second, qui le laissa en-
.core mécontent de lui-même. Les deux ouvrages
pourtant obtinrent les deux premiers prix ; plusieurs
, des juges prétendirent que ces prix ne pouvaient être
accordés à la même personne. Cependant la majorité
décida que ces prix n'étaient pas accordés aux artistes,
mais à leurs œuvres.
xxxix
LES CORSETS
Un jour, Napoléon reçut la visite d'un individu qui
avait obtenu une audience. Cet étranger fut introduit
par son mameluck, et, comme le fidèle serviteur res-
tait, son maître lui dit qu'il n'avait plus besoin de
lui.
11 eut besoin de lui répéter celte injonction pour le
faire sortir de la salle de réception.
Quand le visiteur fut parti, Bonaparte fit venir le ma-
meluck : « Àh çà ! lui dit-il, qui t'engageait à rester
ainsi dans ma chambre, et presque malgré moi?
— Mon inquiétude pour les jours de Votre Majesté,
répondit le mameluck; l'homme que vous avez reçu
94 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
est un Corse, et les gens de cetle nation sont capables
de tout. »
L'empereur sourit.
XL
M. VILLEMAIN
Dans un examen public, un jeune élève subissait
depuis quelques minutes les sarcasmes de M. Ville-
main, parce que, soit défaut de mémoire, soit timi-
dité, il n'avait pu faire une seule réponse satisfai-
sante aux questions de l'examinateur.
« Eh bien, lui dit enfin ce dernier, se faisant l'écho
d'une vieille et plate plaisanterie, vous me direz peut-
être combien il y a d'arches au Pont-Euxin? »
L'enfant, blessé, releva la tête : «Autant, monsieur,
que d'éditions à V Histoire de Cromwell, » répondit-il
au plaisant, qui ne plaisanta plus. C'était l'œuvre sans
aucun succès de M. Villemain.
Ce mot me rappelle une autre scène digne d'une
comédie.
J'arrive un jour chez madame Récamier pour lui
parler d'une affaire assez importante. J'y trouve
M. Villemain ; j'imagine que, comme il m'a précédé,
il ne tardera pas à s'en aller. Mais mon espoir est
trompé; il reste avec une persévérance qui m'étonne,
m'ennuie et m'impatiente. Cependant j'étais décidé à
avoir le dernier, en le laissant partir le premier;
enfin, au bout d'un temps assez long, il se lève, prend
congé et part.
Je témoigne alors à madame Récamier ma surprise
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 95
de cette ténacité. « Elle n'est rien moins que surpre-
nante, me dit-elle en riant; il en disait assurément
autant de vous. Il était occupé à me lire un de ses
écrits quand vous me fîtes demander si vous pouviez
entrer; je répondis affirmativement, parce que j'aime
beaucoup à vous voir, et parce que je croyais, vu
l'heure avancée, que vous ne resteriez qu'un instant.
Le contraire arrivant, j'avais envie de rire de voir
avec quelle opiniâtreté vous luttiez à qui ne céderait
pas la place. »
Je commençai par m'excuser de mon indiscrétion
et par lui reprocher son silence; mais je finis par
prendre part à ses rires, en pensant à la singulière
figure que nous avions faite l'un et l'autre pendant près
d'une heure. Cette ridicule scène avait eu du moins
l'avantage de divertir celle qui en était spectatrice.
XLI
UN VOLEUR NORWÉGIEN
On vient d'arrêter en Nonvége un fameux brigand
nommé Oulie-Hielan. Par sa taille, par sa force, par
son esprit aventureux, il rappelle les héros de nos
épopées chevaleresques, quoiqu'il ne fût pas aussi
preux. Dans d'autres temps, et secondé par d'autres
circonstances, il serait devenu peut-être un Alexandre,
un César, un Napoléon. Il avait formé une petite
troupe capable d'exécuter des hauts faits qui devaient
illustrer son nom et sa mémoire; malheureusement il
n'avait ni de quoi la payer ni de quoi l'armer. Il fut
obligé de demander aux passants les moyens de sub-
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90 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
venir à toutes ces dépenses ; mais c'était toujours avec
une extrême politesse pour les hommes et une exces-
sive galanterie pour les femmes qu'il avait recours à
ces emprunts forcés. Il était aussi beau que brave, et
jamais un mauvais propos ne sortait de sa bouche.
Lorsqu'il arrêtait une voiture, il donnait la main aux
voyageurs pour les aider à descendre, et prenait des
voyageuses le plus grand soin, les faisant asseoir le
plus commodément qu'il pouvait, à l'abri de la pluie
et du vent, pendant que ses compagnons visitaient en
détail les malles et les coffres.
Il n'était pas moins bienfaisant que galant; et s'il
prenait beaucoup aux riches, il donnait beaucoup
d'argent aux pauvres.
Dans une circonstance, il lui arriva de se donner
lui-même, et voici comment :
Le besoin de se cacher l'avait retenu six semaines
chez une bonne femme qui l'aimait beaucoup sans le
connaître; car, plein de vigueur et de bonne volonté,
il travaillait plus que trois ouvriers ordinaires.
Celte femme ne pouvait payer les impôts, et on lui
annonça qu'on allait la mettre en prison. Oulie-
Hiélan, touché de son désespoir, lui dit : « J'irai à
votre place. Je suis Oulie-Hiélan; ma tète est mise à
prix, allez me dénoncer. Vous aurez la récompense
promise, et, quanta moi, je saurai me tirer d'affaire
ensuite. »
Il obligea sa pauvre hôtesse $ réaliser ce plan,
quoique cette femme lui témoignât toute la répu-
gnance qu'elle éprouvait à employer un pareil moyen;
mais enfin elle fit ce qu'il voulait : elle le livra aux
autorités du pays. Il fut enchaîné et partit pour la
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 97
ville, au milieu de vingt soldats venus pour l'arrêter.
Le soir de la première journée, il les régala, et les
enivra si bien avec de l'eau-de-vie qu'il avait em-
portée, qu'il les endormit tous; alors il sortit douce-
ment; et, brisant ses fers, car il était, ainsi que je l'ai
dit, d'une force prodigieuse, il parvint à s'échapper.
Repris une seconde fois, et ce fut la dernière, il
fut conduit à Christiania; mais, arrivé aux portes, la
multitude des curieux attirés par, son renom fut
telle, qu'il ne pouvait pénétrer dans la ville.
Les clames, qui avaient tant entendu parler de lui,
de ses égards et de ses bons procédés pour les per-
sonnes de leur sexe, s'intéressèrent si vivement à lui,
qu'elles prolestèrent en sa faveur auprès du gouverne-
ment suédois, offrant même mille dollars pour sa
rançon, s'il promettait de renoncer à son genre de vie.
« Dites aux dames de Christiania, répondit cet
homme extraordinaire, que je suis plus fier de l'in-
térêt qu'elles me témoignent que de la couronne de
Suède; dites-leur qu'il me serait impossible de m'ac-
coutumer à une autre manière de vivre, et que je suis
incapable de leur faire une promesse que je ne saurais
pas tenir. »
Les voleurs suédois ne sont pas les seuls honnêtes.
L'Angleterre, de ce côté, ne se trouve pas au-dessous
de la Suède. Il y en a même en France, comme le
prouve l'anecdote suivante :
Un de ces honnêtes gens rencontra un jour une
femme qui pleurait en allant au marché, où elle de-
vait trouver son créancier, qui lui demandait avec
menaces cinq cents francs qu'elle n'avait pas.
Notre charitable voleur les lui donna, et je laisse à
!.. 7
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98 MÉMOIRES DE MON PÈRE,
penser les transports de reconnaissance qu'excita sa
générosité ; mais ce n'était pour lui qu'un prêt. 11 at-
tendit le créancier au détour d'un bois, et, comme
celui-ci était devenu son débiteur, il l'obligea à lui
restituer la somme.
Je sens que les casuistes n'approuveraient pas tout
à fait cette manière de procéder; mais les chevaliers
d'industrie, accoutumés à prendre le bien d'autrui,
se regardent comme de petits saints quand ils ne font
que reprendre le leur.
XLII
LE PROCÈS DES MINISTRES DE CHARLES X
M. le comte de Ponlécoulant, pair de France, me
donnait ces jours-ci des détails qui prouvent plus que
tout ce qu'on peut dire les dangers que nous avons
courus lors de ce jugement à la chambre des Pairs.
M. de Pontécoulant était employé particulièrement
à l'instruction de cette fameuse affaire.
Celui qui commandait les cinq ou six cents hommes
chargés de nous garder et de nous défendre contre la
fureur des factieux l'avait assuré que nous pouvions
être tranquilles, et que nous n'avions rien à craindre.
Mais le matin même du jugement, il vint le trouver
et lui dit que les dispositions de sa troupe étaient tel-
lement alarmantes, qu'il y avait tout à redouter pour
nous; si nous ne condamnions pas les ministres à mort;
et qu'il ne pouvait répondre de rien, sinon de mourir
le premier en nous protégeant.
Ses paroles étaient si positives, et son air si effrayé
MÉMOIRES DE MON PÈRE.
!)!)
et si effrayant, que M. de Pontécoulant s'occupa, pen-
dant cette dernière séance, à faire son testament.
Il est bien honorable pour la Chambre des pairs,
comme je l'ai dit ailleurs, je crois, que, malgré ces
terribles menaces et ce péril imminent, il ne se soit
trouvé que trois votes pour la mort, sur près de cent
soixante membres présents.
XLI1I
LA BARBE ET LE MESSIE
En voyant la barbe longue et touffue du fils aine du
duc de Fitz-James, qui était allé lui faire sa cour,
Charles X s'écria : « Quelle singulière toilette ! Quelle
mascarade! Est-ce que vous vous êtes fait juif?»
S'apercevant que son visiteur était quelque peu mor-
tifié de cette apostrophe, il reprit gaiement, en faisant
allusion à l'attente des royalistes : « Ah ! oui, parce
que vous attendez le Messie... n'est-ce pas?»
XLIV
LA V.VNITÉ AU MOULIN
Jusqu'où ne vont pas la prétention et la vanité de
nos jours ?
Je ne voyais plus que des chevaux et des mulets
dans mes moulins que j'ai visités, et autrefois ces
animaux y étaient fort rares. J'en ai demandé la rai-
son : on m'a répondu que c'était parce que messieurs
les garçons meuniers se trouvaient humiliés de mener
des ânes, et qu'on avait été obligé de remplacer ceux- ci
par des animaux plus dignes de ces messieurs.
100
MÉMOIRES DE MON PÈRE.
XLV
LE LUXE AU MOYEN AGE
En quinze ans seulement, de 1136 à 1154, il y
eut plus de onze cent quinze châteaux bâtis en Angle-
terre. L'on croit que le luxe s'est extrêmement accru
depuis cent cinquante ans , c'est une erreur : il était
plus grand à cette époque qu'on regarde comme à demi
barbare.
Au repas de noces du comte de Cornouailles, en
1245, l'on servit trente mille plats, et, en 1251,
soixante bœufs furent fournis, par le seul archevêque
d'York, pour le mariage de Marguerite d'Angleterre
avec Alexandre, troisième roi d'Ecosse.
Lorsque Thomas Becket voyageait, il élait suivi d'en-
viron deux cents cavaliers, écuyers, pages, clercs et
officiers de sa maison; il élait accompagné de huit
chariots tirés chacun par cinq forls chevaux, remplis
de provisions de tout genre, et de douze chevaux de bât,
portant son argent, sa vaisselle d'or et ses autres bijoux.
Les fêtes et les habits étaient d'une magnificence
inconcevable. On vit paraître dans un tournoi mille
chevaliers vêtus d'une robe uniforme faite de soie qui
était alors fort chère et fort recherchée, et le lende-
main, ils se montrèrent avec d'autres vêtements non
moins riches.
Un des habits de Richard II, roi d'Angleterre, lui
coûta soixante mille marcs d'argent.
A côté de ce luxe, on trouve une note d'Edouard II
qui tranche d'une manière remarquable avec ces sottes
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 101
dépenses: c'est te mémento d'une minime somme de
cinq schellings, empruntés à son barbier pour jouer
à croix ou pile.
Les repas étaient très-soignés et offraient des raffi-
nements que nous ignorons aujourd'hui, car on y trou-
vait la recherche trop célèbre de la cuisine romaine.
Les écrivains actuels et les philosophes du siècle
passé, remplis d'orgueil et de suffisance, se persua 1
dent que, grâce à leur esprit et à leurs talents, la
langue française a pris beaucoup d'extension en Eu-
rope. Rien n'est moins exact. En Angleterre, par
exemple, où le français est si peu répandu aujour-
d'hui, il était autrefois le langage reçu à la cour, à la
ville et même dans les campagnes : les actes et les lois
étaient écrits en français.
XLVI
LES RÉGICIDES DEPUIS 1789
Il vient de paraître une brochure de M. l'abbé de
Pradt qui est fort curieuse. Celte fois il prêche très-
bien en disant le contraire de ce qu'il a répété sou-
vent : « La philosophie antireligieuse a perdu sa
cause, dit-il; la philosophie antiroyaliste aura le même
sort. On revient au trône comme on est revenu aux
autels. »
En Europe, les États qui n'ont eu ni philosophie,
ni partis, la Prusse, l'Autriche, l'Espagne et d'autres
encore sont restés vierges de régicides : c'est dans les
autres surtout, comme chez nous, que surgissent les
Lacenaire, lesFieschi, lesAlibaud.
'«.■; I '»-*
102 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
L'abbé de Pradt donne ainsi la liste des attentats
contre les personnes royales depuis 1 789 :
Gustave IU, roi do Suède 1792
Louis XVI 1795
Marie-Antoinette 1793
Leur fils, le Dauphin 1794
Madame Elisabeth 1794
Le duc d'Orléans , 1794
Paull" < 1805
Le duc d'Enghien 1804
Le duc de Ber-y 1820
Le prince de Condé, 1830
Murât, roi de Naples 1815
Sultan Sélim 1806
Louis XVIII, blessé à Dilligen 1 795
Bonaparte attaqué par Aréna 1800
La machine infernale 1804
Georges, roi d'Angleterre, par le baron de la Salha. . 1815
Louis-Philippe par Bergeron 1832
— par Fieschi 1835
— parAlibaud 1836
— par Meunier 1838
— • par Darmès 1840
DÉTRONEMENTS.
Pie VI, mort à Valence ...
Pie VIL.
La maison d'Espagne.
La maison de Suède
Napoléon et toute sa famille
Charles X et toute sa famille
Le roi des Pays-Bas
Le duc Charles de Brunswick
L'empereur Nicolas à Varsovie . . . -
MORTS EN EXIL.
Le prince de Condé .
Les deux princesses, tantes de Louis XVI
Les épouses de Louis XVIII et de Charles X. ....
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 103
XLVII
LONDRES ET LE CLERGÉ ANGLAIS
L'accroissement de la ville de Londres est bien re-
marquable. Elle avait, au commencement du dix-
huilième siècle, une population à peu près égale à
celle de Paris, mais cette capitale de l'empire bri-
tannique est devenue le centré de l'industrie natio-
nale et du commerce général de la Grande-Bretagne
avec toutes les parties du monde. La Tamise présente
une forêt de mâts depuis le port de Londres jusqu'à
Woolwich : la surface de cette ville couvre cinq lieues
carrées.
Le nouveau recensement de 1 834 fait connaître que
la population actuelle de Londres s'élève à un million
six cent mille cinquante habitants.
Les rues et les places publiques de cette métropole
sont éclairées au gaz. On compte cinquante mille lu-
mières au gaz hydrogène dans les maisons particu-
lières. L'éclat de chacune de ces lumières est égal à
celui de cinq cents chandelles de suif : la préparation
du gaz destiné à l'éclairage de cette ville nécessite la
consommation annuelle de cinq cent mille quintaux
métriques de charbon de terre.
Les conduits du gaz qui n'ont qu'un demi-pouce de
diamètre donnent une lumière égale à celle de vingt
chandelles. La force éclairante de ces conduits est de
cent chandelles lorsqu'ils ont un pouce de diamètre,
et de quatre cent vingt chandelles lorsque leur dia-
mètre est de deux pouces.
■■1
101
MEMOIRES DE MON PERE.
XLVIII
REVENU COMPARÉ DU CLERGÉ
DAAS LES ILES BRITANNIQUES ET DANS PLUSIEURS AUTRES PARTIES DU MONDE
Les dîmes, payées annuellement sur les revenus de
la terre, au clergé anglican, s'élèvent à 8,975,525
livres sterling ou 154,555,125 francs; les revenus
des terres appartenant aux évèchés et aux chapitres
sont de 18,575,000 francs. Les mines de charbon de
terre et de fer donnent, au même clergé, un produit
annuel de 12 millions de francs. On doit ajouter à ces
sommes considérables 95,502,500 francs, qui pro-
viennent des dîmes payées par les villes, des sommes
allouées en sus des dîmes, aux curés et aux desservants
des paroisses, des allocations destinées aux construc-
tions et aux réparations des églises et des produits des
fondations des collèges et des écoles, pour l'éducation
ecclésiastique s'élevant à un total de 260,010,925 fr.
Le clergé français reçoit annuellement 20,250,000
francs pour une population de 55 millions de catho-
liques.
Le clergé espagnol possède un revenu de 28 millions
de francs pour une population de 1 1 «allions d'âmes.
Le clergé italien, qui dessert 17 millions de catho-
liques, reçoit du pays 19,500,000 francs par an.
Le clergé, pour une population dans laquelle les
catholiques comptent pour 20 millions d'âmes, coûte
24 millions de francs à l'Autriche.
La Hollande, dont la population n'est que de 2 mil-
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 105
lions 500,000 habitants, dépense 4 millions de francs
par an pour son clergé protestant.
Le clergé de Belgique, pour 5 millions de catho-
liques, ne reçoit que 5 millions de francs.
Le clergé protestant de la Suède reçoit, pour une
population de 5,400,000 âmes, un revenu annuel de
près de 6 millions de francs.
La Russie ne fournit à son clergé grec, pour 54 mil-
lions de disciples, qu'un revenu annuel de \ 2 ,500,000
francs; le clergé protestant du même empire coûte
annuellement 10 millions de francs pour 8 millions
de personnes appartenant à cette croyance.
Ce tableau démontre que les clergés protestants
coûtent, dans les divers pays de l'Europe, en raison
de leur population, plus que le double, comparative-
ment aux clergés catholique ou grec, et que le clergé
anglican occasionne, à lui seul, dans les Iles-Britan-
niques, une dépense annuelle qui, prise isolément,
est plus grande que celle qu'occasionnent, en masse,
tous les clergés de toutes les autres parties de l'Europe,
ainsi que de l'Amérique.
On a dit, dans le parlement britannique, que les
richesses du clergé sont nécessaires pour établir et
accroître dans le peuple l'esprit religieux et conserver
la morale évangélique. D'après ce principe, le peuple
anglais devrait être six fois plus religieux que le
peuple français, et dix fois plus religieux que le peuple
russe.
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106
MÉMOIRES DE MON PÈRE.
XLIX
DÉTAILS STATISTIQUES
Je lis dans quelques rapports de plusieurs sociétés
dont je suis président ou président honoraire, quel-
ques articles assez intéressants, par exemple que le
nombre des lois ou ordonnances, depuis quarante-six
ans, s'élève à 76,758 ;
25,565 sous l'Assemblée constituante;
14,418 pendant le Consulat, l'Empire et les Cent-
Jours;
54,554 sous Louis XVIII et Charles X ;
Et enfin 6,425 depuis l'avènement de Louis-Phi-
lippe I er .
Les assurances contre l'incendie s'élèvent, en
France, à 8,500,000 francs, et en Angleterre, à
14 millions de francs. Pendant l'année 1855, il a été
publié chez nous 525 ouvrages de philosophie et de
théologie générale, 105 de jurisprudence, 275 de
politique, 282 de sciences naturelles ou médicales,
74 de sciences exactes, 84 sur les beaux-arts, 178 sur
les arts industriels, 758 sur l'éducation, 290 sur
l'histoire, 685 de littérature, romans et théâtre,
299 de poésies, et 216 en langues étrangères.
Il en résulte 82,288 feuilles typographiques; en les
multipliant par 1,500, moyenne approximative du
tirage, on a eu un résultat de 128 millions.
A Paris seulement, il y a 547 journaux quotidiens,
hebdomadaires, mensuels et trimestriels. D'après le
nombre de toutes ces feuilles imprimées, qui con-
somment 500,000 rames de papier, on composerait,
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 107
en les ajoutant les unes aux autres, pendant une seule
année, un immense ruban qui aurait 55,000 lieues
de longueur, c'est-à-dire plus de trois fois et demi
le tour de la terre.
La durée de la vie aux États-Unis est bien moindre
qu'en France, depuis l'enfance jusqu'à l'âge mûr;
mais au delà, l'avantage resterait aux Américains. On
comptait, en 1850, 508 centenaires dans les États de
l'Union.
La mortalité dans le Nord et le Sud est plus considé-
rable que dans les climats tempérés, et dans les villes
plus que dans les campagnes.
On vit plus longtemps dans l'état de mariage que
dans le célibat. Les femmes de vingt-cinq ans qui sont
mariées, ont à peu près, en moyenne, trente-six ans à
vivre; celles qui ne le sont pas n'en ont que trente et
un; _ 70 femmes mariées sur 100 arrivent à cin-
quante ans, — 52 seulement parmi celles qui ne le
sont pas. 11 en est de même des hommes : 48 hommes
dans l'état de mariage arrivent à soixante ans contre
22 célibataires, — 27 contre 11 à soixante-dix ans, —
et 9 contre 5 à quatre-vingts.
La mortalité, sur les vaisseaux négriers, est ef-
froyable : 5 vaisseaux, partis ensemble d'Afrique pour
la Havane, avec, chacun, de 200 à 1,000 esclaves, ont
offert les résultats suivants :
Le premier avait perdu 162 esclaves pendant la tra-
versée; le second, 192; le troisième, 408; le qua-
trième, 600, et, sur le cinquième, tout était mort.
Malgré tous les efforts, la traite continue toujours ;
depuis cinq ou six ans, il est parti du seul port de la
Havane à Cuba, 252 vaisseaux négriers pour la côte
■1
■■
I
I
108
MEMOIRES DE MON PERE.
•l'Afrique; les Anglais, qui tirent parti de tout, en
ont pris 106.
Les Américains des Etats-Unis, si amateurs de la
liberté, favorisent ce honteux trafic et ne veulent pas
abolir chez eux l'esclavage.
La consommation de viande est bien plus considé-
rable chez les Anglais que chez nous : elle est actuel-
lement, à Londres, de 110,000 bœufs, pesant envi-
ron 800 livres chacun ; de 50,000 veaux, du poids de
140 livres à peu près; de 25,000 agneaux et de
200,000 cochons.
Dans les vastes plaines, depuis Buénds-Ayres jusqu'à
l'océan Atlantique, il existe 1 2 millions de bêtes à cornes
et 5 millions de chevaux, appartenante des particuliers.
Depuis l'embouchure de l'Orénoque jusqu'au Mara-
caïbo, on compte environ 1,200,000 bœufs, 180,000
chevaux et 90,000 mulets, qui errent librement dans
les vastes plaines de ce pays. Le nombre des chevaux
sauvages est immense dans la grande vallée du Missis-
sipi, et principalement dans le pays des Osages.
L'âne aussi s'est beaucoup multiplié en Amérique.
Si un cheval égaré tombe au milieu d'un troupeau
d'ânes sauvages, ceux-ci l'entourent, le mordent et le
frappent jusqu'à ce qu'ils l'aient tué. Ils se montrent
cruels à ce point, apparemment parce qu'ils sont ja-
loux de sa beauté et de sa supériorité; ainsi, l'âne que
nous croyions si humble, est aussi coupable de vanité.
Les cochons, les chèvres et les moutons se sont mul-
tipliés considérablement dans le nouveau monde. Cette
énorme quantité d'animaux de toute espèce, est le
produit de quelques couples apportés par les Espa-
gnols, au seizième siècle.
MÉMOIRES DE MON PÈUE.
109
LA CHINE ET L'ANGLETERRE
De l'Amérique je passe à la Chine, auprès de la-
quelle les États européens sont de vraies miniatures.
Cet empire contient environ 541 millions d'habitants,
à quoi il faut ajouter une armée permanente de
1,182,000 hommes pour la Chine et de 1,200,000
hommes pour la Tartarie.
Le revenu de la Chine est d'environ 691 millions,
ou à peu près 2 francs par tète, ce qui est bien moins
considérable que les impositions de nos États euro-
péens, moins riches peut-être, moins industrieux et
sûrement moins étendus.
Chaque habitant, en France, paye par tête 54 fr.
Vantez après cela notre civilisation, nos talents admi-
nistratifs, nos régimes constitutionnels, et, par-dessus
tout, les gouvernements à bon marché !
Le commerce intérieur est, en Chine, si important,
si considérable, qu'on y fait très-peu de cas du com-
merce extérieur. Un unique port, celui de Canton, est
ouvert aux étrangers, et encore sont-ils soumis à mille
vexations, et même exposés à toute sorte d'humilia-
tions.
L'Angleterre est la mieux traitée, c'est-à-dire la
moins mal traitée.
Le thé est le grand objet de ce commerce. Elle en
consomme près de 52 millions de livres, et la con-
sommation du reste du monde civilisé ne s'élève qu'à
22 millions.
■
w^
1
1
110 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
Le thé vert est beaucoup moins sain que le thé noir,
soit parce qu'il est d'une moindre qualité, soit parce
que sa préparation est moins soignée, soit parce que
les Chinois, pour lui rendre l'aspect et la couleur
qu'il a souvent perdus, l'exposent de nouveau à la
chaleur et le mêlent avec du bleu de Prusse ou autres
substances délétères.
Notre vin de Champagne s'y vend assez favorable-
ment; mais c'est l'opium surtout qui y est très-re-
cherché, quoiqu'il y soit et peut-être parce qu'il y
est prohibé. Il en entre en Chine pour plus de
70 millions de francs. Sa prohibition est fondée sur
un principe moral. L'opium produit sur ceux qui en
font un usage habituel et immodéré une espèce
d'ivresse qui affaiblit leur intelligence et les conduit à
l'idiotisme, en abrégeant leur existence.
Les impôts ont éprouvé, en Angleterre, une aug-
mentation bien considérable depuis cent vingt ans.
En 1704, ils étaient de 142 millions de francs; en
1820, de 1,400,000,000 de francs, mais ils ont été
beaucoup réduits depuis.
Georges III, dans les vingt-huit premières années de
son règne, dépensa 11,251,000,000 de francs, dont
3,550,000,000 d'emprunt.
La prospérité de l'Angleterre a été en augmentant,
ainsi que ses impôts, et les hommes d'État qui, de-
puis la perte de ses possessions en Amérique, ont sans
cesse annoncé sa banqueroute, avec le terrible boule-
versement qui devait en être la suite, se sont complè-
tement trompés.
Son commerce est si immense, et ses douanes sont
si productives (500 millions environ, au lieu de cent
MÉMOIRES DE MON PÈRE. Hl
et quelques seulement, chez nous), que ses charges,
quoique énormes, sont moins pesantes que les nôtres.
Mais une vraie plaie pour l'Angleterre est la taxe des
pauvres ; elle s'élève à plus de 200 millions, et si elle
était aussi forte dans tout le royaume que dans le comté
de Sussex, elle serait de 25 francs par habitant. A ce
taux, la France payerait pour cet objet 800 millions.
Ces secours immenses à domicile favorisent la pa-
resse et découragent le travail, puisque l'ouvrier de
toute espèce est sûr, en se donnant la moitié moins de
peine, d'avoir le même payement, ce qu'il ne gagne
pas par ses mains lui étant fourni par cette caisse des
pauvres. L'Angleterre, en 1811, a secouru, on pour-
rait dire soudoyé, 2,774,094 habitants; en 1821,
5,591,475; en 1851, 5,914,500.
La quantité de café entré en Europe pendant l'an-
née 1855 s'élève à 210,600,000 livres; la plus
grande quantité est entrée par Hambourg.
LI
DEUX SOUFFLETS ET UN TRAPPISTE
Nous lisons dans ce moment, en famille, un ouvrage
qui nous intéresse beaucoup : c'est le voyage du trap-
piste Gérambe à Jérusalem. Ce livre est rempli de dé-
tails attachants et qu'on ne trouve pas dans les autres
itinéraires de ce genre.
On m'a raconté de l'auteur de cet ouvrage une
anecdote assez piquante. Avant d'être moine, il était
baron, et avant d'être trappiste, il était chambellan
de l'empereur d'Autriche. Poussé par le désir de
112 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
quitter le monde et de finir ses jours dans la relraile,
il vint trouver le supérieur de la Trappe et lui fit part
de son projet.
Celui-ci lui répondit que ce projet était inexécu-
table ; qu'il fallait, pour le cloître, des vertus et des
habitudes qu'il ne pouvait avoir acquises dans la haute
société où il avait vécu. « Jl faut surtout, ajouta-t-il,
une humilité à toute épreuve. » Gérambe lui répond
qu'il est prêt à tout, qu'à tout il est préparé. « Je vais
vous prouver le contraire, » répond le saint abbé, et
aussitôt il lui applique deux forts soufflets.
Le fier baron baisse les yeux et ne dit mot.
Le supérieur, émerveillé autant que touché, lui
saute au cou et le reçoit dans sa maison, en lui disant
qu'il est vraiment digne de consacrer sa vie à servir
Dieu et à louer le Seigneur dans l'humble congréga-
tion choisie par lui.
A la révolution de 1850, qui a supprimé les cou-
vents de cet ordre, le père de Gérambe obtint de faire
le pèlerinage de Jérusalem, et c'est le récit de ce pè-
lerinage qui nous inspire tant d'intérêt. Le public par-
tage cet intérêt, car déjà l'on s'occupe d'une seconde
édition.
Le général Bonaparte avait parcouru d'une manière
un peu moins tranquille une partie de ces contrées.
Si, devenu empereur, il m'avait fait l'honneur de me
consulter, je lui aurais conseillé de bien belles choses,
surtout dans ce pays où ont échoué les formidables
croisades de l'Europe entière, et les forces, ainsi que la
prudence, de saint Louis. Au lieu de faire une guerre
injuste , maladroite et malencontreuse à son ami ,
l'empereur Alexandre, il se serait réuni à lui pour
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 113
chasser les Turcs, pour délivrer de leur joug la Pales-
tine, et pour expulser de l'Inde les Anglais, en suivant
les traces d'Alexandre le Grand.
Napoléon avait beaucoup de bon sens ; il l'a prouvé
dans beaucoup de circonstances et par beaucoup de
mots remarquables. Il disait souvent avec un soupir,
en songeant à la puissance de la légitimité : « Ah !
si j'étais seulement mon petit-tils. »
Il parlait avec une sérieuse conviction de son pré-
décesseur Charlemagne et de son oncle Louis XVI. On
lui faisait un jour compliment sur la forte organisa-
tion de l'Empire; il répondit : « Je fais du stuc; le
temps seul peut faire du marbre. »
Il appréciait tellement les noms historiques que,
ayant un jour, aux Tuileries, demandé à quelqu'un
comment il s'appelait, et ce quelqu'un lui ayant ré-
pondu : Montmorency, il s'inclina en disant : « Je
vous demande bien pardon. »
lu
CORVISART ET NAPOLÉON
LES DEUX CHARLATANS
Le docteur Corvisart jouissait d'une grande liberté
auprès de Napoléon. Entrant un jour dans une salle
des Tuileries où était l'empereur, au milieu de ses
courtisans, ce dernier diL en riant à ceux qui l'en-
touraient : a Voilà le plus grand charlatan de l'Em-
pire. — Sauf une exception, reprit le médecin en
riant aussi. — C'est vrai, s'écria gaiement Napoléon,
■ ■
114
MÉMOIRES DE MON PÈRE.
je passe encore avant lui; mais c'est une nécessite et
presque une obligation. Le charlatanisme est encore
plus utile en gouvernement qu'en médecine. »
lui
LES TAXES EN ANGLETERRE
J'ai déjà parlé des impositions énormes de l'Angle-
terre En 1605, elles n'étaient que de 15 millions de
francs, et maintenant elles s'élèvent à 1,178,000,000
sans compter les frais de perception, qui sont de 100
à 1 50 millions de francs, les taxes sur les pauvres, qui
sont de plus de 200 millions, et celles pour l'entretien
des routes, des établissements publics et des paroisses,
qui sont considérables.
J'en parle de nouveau pour avoir l'occasion de rap-
porter un passage du discours de lord Brongham,
orateur renommé :
« Nous payons des taxes sur tout ce qui entre dans
la bouche, couvre le dos ou est placé sous nos pieds ;
des taxes sur tout ce qui est agréable à voir, à en-
tendre, à sentir, à goûter; des taxes sur tout ce qui
est sur terre, sous l'eau ou sous terre; sur tout ce qui
vient de l'étranger ou qui croît chez nous ; des taxes
sur les matières brutes; des taxes sur la valeur qui
leur est donnée par l'industrie de l'homme; des taxes
sur les sauces qui provoquent notre appétit et les
drogues qui nous rendent la santé, sur l'hermine qui
couvre le juge et la corde qui étrangle le criminel, sur
le bouquet de la mariée et sur les clous de cuivre du
cercueil. Au lit, debout, au levant, au couchant, il
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 115
faut payer, toujours payer... L'écolier fouette sa toupie
taxée; l'imberbe conduit son cheval taxé, avec une
bride taxée, sur une route taxée. L'Anglais à l'agonie,
versant une médecine, qui a coûté sept pour cent,
dans une cuiller qu'il a payée quinze pour cent, se
rejette sur un lit d'indienne qui a payé vingt-deux
pour cent; il fait son testament sur un papier timbré
qui coûte huit livres sterling, et il expire dans les
bras d'un apothicaire qui a payé cent livres pour avoir
le droit de le faire mourir. Ses propriétés sont taxées
de deux à dix pour cent ; on exige des droits énormes
pour l'enterrement dans le cimetière. Ses vertus sont
transmises à la postérité sur un marbre taxé, et c'est
seulement lorsqu'il est réuni à ses ancêtres qu'enfin il
ne paye plus de taxes. »
Les taxes étaient un peu moins considérables chez
les anciens, et les fêtes qu'on donnait au peuple
étaient plus multipliées et plus magnifiques, sans être
bien satisfaisantes. Au lieu des tristes boxeurs ou des
combats de coqs qu'on voit dans le riche pays dont je
parlais plus haut, il y avait d'immenses combats de
lions, d'éléphants, et même, hélas! de gladiateurs.
Sous le clément Trajan, dix mille de ces derniers
s'égorgèrent pour le plaisir de ces Romains si vantés.
Cinq cents lions et dix-huit éléphants furent mis à
mort sous Pompée, et le prince que j'ai cité précé-
demment porta la magnificence jusqu'à faire com-
battre onze mille animaux de même espèce.
L'Angleterre offre un phénomène singulier pour la
durée de la vie humaine.
Au commencement de ce siècle, un tiers de la popu-
ation laborieuse du pays était employée à des travaux
■■
■
11(J MÉMOIRES DE MON PÈRE.
industriels, et deux tiers à des travaux agricoles. Cette
proportion est maintenant exacte en sens inverse. La
mortalité aurait dû augmenter beaucoup par des tra-
vaux peu sains, et elle a beaucoup diminué. De 1700
à 1780, elle était de 1 sur 57; de 1810 à 1820, elle
n'a plus été que de 1 sur 60. Ce résultat est dû à des
habitudes de vie plus régulières et plus commodes,
ainsi qu'aux progrès des sciences médicales et autres.
LIV
LES INDES ANGLAISES
Je viens de lire des détails sur ces colonies, qui
m'ont paru fort intéressants.
En voici un extrait :
« Le domaine direct de la Compagnie anglaise des
Indes est évalué à 70,000 lieues carrées, contenant
80 millions de sujets. Si l'on y ajoute les territoires
qui, sans être directement possédés par la Compagnie,
se trouvent dans sa dépendance, la superficie de l'en-
semble dépasserait 140,000 lieues carrées.
L'origine de cette immense possession remonte à
l'année 1698, époque où la Compagnie des marchands
anglais trafiquant aux Indes orientales acheta d'un
nabab du pays, moyennant une rente de 1 , 1 00 roupies,
un terrain, situé sur la rive orientale du Gange, de trois
milles de longueur sur un mille de largeur. Cet es-
pace de terre, qui renfermait alors trois misérables
petits villages, est l'emplacement qu'occupe aujour-
d'hui la ville de Calcutta, peuplée de 600,000 habi-
tants.
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 117
C'est de ce point, devenu leur principal comptoir,
que les marchands de Londres sont partis pour con-
quérir l'Inde entière en moins d'un siècle et demi.
Quiconque a lu l'histoire de leurs conquêtes succes-
sives sait par quel moyen elles furent préparées et
exécutées.
Burke appelait celte histoire la page noire de la na-
tion anglaise. « Il n'y a pas eu dans l'Inde, dit-il, un
seul État, un seul souverain, un seul prince, mis en
contact avec la Compagnie, qu'elle n'ait trahi ou
vendu; pas un seul traité conclu avec elle, qu'elle n'ait
rompu à la première occasion; pas un indigène qui
lui ait accordé sa confiance sans être ruiné par elle.
Cette Compagnie n'a jamais obtenu un succès sans
mériter et acquérir l'exécration du pays et l'horreur
de l'humanité. »
Pour donner une idée de la conduite atroce des
Anglais envers un peuple tout à fait inoffensif, je vais
citer quelques fragments de lettres d'un militaire bien
connu .
« Mes soldats sont pleins d'ardeur; ils ont les poches
pleines d'or, fruit du pillage
« Le colonel Montrésor a été bien heureux à
Buhlon. 11 a battu, incendié, saccagé et détruit tout
le pays »
Dans un autre endroit, il « recommande de tailler
en pièces et de chasser comme des bêtes fauves tous
les naturels du pays »
Il ajoutait : « J'ai pris le bagage de Don-Diah et
j'ai jeté dans la rivière de Malqunba cinq mille per-
sonnes qui s'y sont noyées. »
Ce guerrier qui, marchant sur les traces d'Attila et
■i
I
■
118
MÉMOIRES DE MON PÈRE.
de Gengiskan, faisait chasser, tailler en pièces et noyer
des populations entières les plus policées et les plus
tranquilles du monde, c'était le fameux duc de
Wellington, autrefois colonel de Wellesley.
Il me paraît difficile d'avoir une grande confiance
dans un peuple qui compte son intérêt pour tout, et
pour rien, l'humanité, la justice, la probité, la mo-
rale et la religion.
Malheur au peuple qui a cette nation pour ennemie,
et malheur bien plus grand à celui qui, comme nous,
l'a pour amie!
LV
LETTRES VENDÉENNES
On vient de me lire un article des Lettres vendéennes
qui s'exprime ainsi :
« Partout où il y avait des dangers à courir, du dé-
vouement à montrer, de la gloire à gagner, il se
trouvait des la Rochefoucauld Beaucoup d'entre
eux, hommes ou femmes, ont péri dans la Vendée.
« Dans la cabane du pauvre Vendéen, le nom de la
Rochefoucauld, du duc de Doudeauville est souvent
béni. Il était devenu le dispensateur des grâces et des
bienfaits qui découlaient sans cesse du cœur de nos
Bourbons. Souvent d'honorables misères ont eu re-
cours à lui; souvent, presque toujours, elles ont été
consolées et secourues à sa recommandation. Dans un
moment où tout ce qui a du pouvoir est en butte à
l'envie et à la calomnie, le duc de Doudeauville n'a
reçu que des bénédictions Je m'arrête J'ai été
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 119
obligé par lui, je dois arrêter l'essor de mes louanges;
mais j'ai dû le nommer pour le bénir.
« Je me reprocherai de n'avoir pas cité le nom de
madame la comtesse de la Rochefoucauld parmi ceux
de tous les martyrs de la Vendée. Pendant que son
mari était à l'armée de Condé, aussi belle que jeune,
elle suivit, avec un courage remarquable, les armées
vendéennes.
« Elle fut prise et mourut sur l'écliafaud avec tant
de calme, qu'on entendit le peuple répéter sur son
passage : « Elle est aussi courageuse que belle. » Six
demoiselles de la Rochefoucauld, tantes et sœurs de
son mari, montrèrent la même énergie. Cinq furent
massacrées dans la Vendée ou noyées à Nantes; une
seule survécut. Une autre sauva son père dans la forêt
.d'Aisne où il allait mourir de faim. Elle alla sans
hésiter, en se dévouant à une mort qui paraissait cer-
taine, demander pour lui du pain à un soldat répu-
blicain. Non-seulement il lui en donna, mais il par-
vint à sauver son père ainsi qu'elle. . . »
LVI
AUTRES LETTRES
Je viens de lire dans la Gazette de France une
lettre bien louchante de mon fils au sujet de ma ma-
ladie. Elle est remplie d'illusions dictées par sa ten-
dresse, mais qui font honneur à son cœur.
Je me plais à la transcrire ici.
120
MÉMOIRES DE MON PÈRE.
Hontmirail, ce 11 aoùl 1840.
« Monsieur,
« Les nouvelles que j'ai reçues de mon excellent,
de mon vénérable père, ont hâté mon retour des
Pyrénées. Ceux qui savent combien je l'aime com-
prendront tout ce que j'ai dû souffrir en retrouvant,
couché sur son lit qu'il ne peut plus quitter sans per-
dre connaissance, cet homme de bien, ce citoyen par-
fait, ce Français ami de son pays, loyal à l'ancienne
manière. Sublime et résigné au milieu de ses cruelles
souffrances, pas un murmure ne lui échappe, et l'éga-
lité, l'affabilité de son caractère, n'en sont pas un seul
instant altérées.
« Mon bon père trouve dans la religion ces adou-
cissements et cette force d'âme qu'elle seule peut
donner.
« Sera-t-il permis à un fils profondément affligé de
l'état dans lequel il retrouve le meilleur et le plus
respectable des hommes, de conjurer tous ceux que ce
bon père a obligés, de joindre leurs prières à celles de
sa famille, pour obtenir du ciel le retour d'une santé
si précieuse, et la force dont il a besoin pour supporter,
avec la même égalité d'âme, d'aussi longues et d'aussi
pénibles souffrances.
« Puissent les vœux qui s'élèvent vers le Tout-
Puissant de toutes les parties de la France, puissent
ces vœux fléchir le ciel et nous obtenir de lui le re-
tour d'une santé si précieuse! Si ma demande, mon-
sieur, ne vous paraît pas indiscrète, je vous prie de
rendre ma lettre publique.
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 121
« Je serai profondement reconnaissant envers ceux
des autres journaux qui voudraient bien la repro-
duire. Il s'en trouvera, je l'espère. La souffrance n'a
point d'opinion, et mon vertueux père, quand il a
trouvé l'occasion d'obliger quelqu'un, n'a jamais songé
à lui demander la sienne.
« Recevez, etc.
Le vicomte de la Rochefoucauld.
Je viens, moi aussi, de faire paraître dans les jour-
naux une lettre que je vais reproduire ici. Il est pro-
bable que ce sera mon dernier écrit, ma dernière
action politique. Bien que cette lettre soit remplie de
sentiments très-opposés à ceux du Constitutionnel, je
l'ai vue paraître dans ce journal, accompagnée des
phrases suivantes :
« Nous disions hier que la portion la plus éclairée
et la plus notable de l'opinion légitimiste envisageait
au point de vue national les circonstances présentes,
et condamnait hautement tout ce qui pourrait ressem-
bler à une manœuvre de parti. Nos paroles reçoivent
une solennelle confirmation dans la lettre suivante,
publiée par M. le duc de Doudeauville. Cette lettre
ajoutera encore à la haute estime que la France en-
tière a vouée au noble duc 1 . »
« Montmirail, 20 aoùtl8i0.
« Monsieur,
« Désirant toujours être bien connu de mes compa-
triotes si bienveillants pour moi, je me permets, dans
1 Constitutionnel du 22 août 1840.
122 MÉMOIRES DE MON PERE.
les circonstances difficiles où nous nous trouvons,
cette profession de foi ou plutôt ce testament politique
qui ne sera peut-être pas sans utilité. Il prouvera que
toute nuance d'opinion s'efface en France, lorsqu'il
s'agit d'honneur et de patrie ; il montrera aussi ce
que sont réellement les royalistes si souvent méconnus
et calomniés; il contribuera peut-être aussi à empê-
cher la guerre, en faisant voir aux souverains étran-
gers combien le sentiment national a encore chez nous
de racines, et quelles seraient les ressources du pays
en cas d'attaque, chacun, je le pense, étant comme
moi disposé aux plus grands sacrifices pour repousser
toute injuste agression.
« J'ai été royaliste depuis que j'existe; je le serai
jusqu'à ma mort, mais ce sentiment a toujours été
chez moi la conséquence d'un vif amour pour la
patrie.
« En 1 792 , je quittai les Autrichiens et les Prussiens,
en voyant qu'ils voulaient envahir mon pays au lieu
de le secourir.
« Pendant le règne de Napoléon, j'ai été plus en-
thousiaste qu'aucun autre de ses victoires; et pourtant,
n'ayant, comme on veut bien le reconnaître, d'autre
ambition que celle de faire le bien, je n'acceptai que
la place de membre du conseil général de mon dépar-
tement, place que j'ai toujours occupée depuis cette
époque.
« En 1827, je donnai à l'instant ma démission de
la place la plus enviée pour tâcher d'empêcher la
dissolution, aussi injuste que fausse, de la garde na-
tionale.
aEn 1828 ou 1829, je conseillai à Charles X de
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 123
nommer un ministère sage, à la tête duquel eût été
M. Casimir Périer.
«Il y a quatre ou cinq ans, dans la seule lettre que
j'écrivis à ce bon roi pour lui faire connaître la vé-
rité, je lui mandais : « Sire, j'ignore les vues de la
«Providence sur votre auguste petit-fils; il ne peut
« régner ni par les étrangers, ni par les conspirations,
« mais par l'opinion seule. » On devine si je pense de
même.
« Ces sentiments exempts d'intrigues, et, je l'espère,
vraiment français, sont ceux de beaucoup de mes
semblables, nommément de tous ceux qui m'entou-
rent.
« Pour les montrer autrement que par des phrases,
j'offre, malgré les pesantes charges de quatre géné-
rations, dix mille francs pour la guerre générale, si
malheureusement ejle a lieu d'ici à un an; plus tard,
vraisemblablement, je ne serai plus.
« Je me flatte d'être assez connu pour qu'on ne se
méprenne pas sur les intentions d'un vieux royaliste,
toujours ami de son pays.
« Je fais des vœux ardents pour la paix ; elle est
aussi désirable pour l'Europe que pour la France, car
qui peut prévoir le terrible embrasement que pro-
duirait la première étincelle ?
«J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble
et très-obéissant serviteur.
DUC DE DOUDE AU VILLE. .
124
MÉMOIRES DE MON PÈRE.
ESQUISSES STATISTIQUES ET HISTORIQUES
PAR COMMU.NE
SUR LE CANTON DE MONTMIRAIL (MARNE)
Archéologie. — La commission centrale d'archéo-
logie a classé parmi les monuments religieux remar-
quables les églises de Montmira.il, de Rieux et de
Verdois.
BERGÈRES-SOUS-MONTMIRAIL (450 habitants en 1840).
État ancien. — Bergères était de la généralité de
Champagne, et ressorlisçait de l'élection de Sézanne.
On y comptait quarante-huit feux en 1720, et il exis-
tait sur son territoire une chapelle sous l'invocation
de saint Jean, et une ancienne fortification à Bout-à-
vent.
Histoire. — Barthélémy et Collard frères, seigneurs
de Bergères, dotèrent en 1223 le couvent de la Grâce.
Vers 1550, la famille de Soisy, seigneurs de Soigny,
l'étaient aussi de Bergères, au moins en partie, car
Charles de Soisy, marié à Jeanne de Rouillier, et père
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 125
d'Alexandre de Soisy, seigneur de Soigny, est qualifié
seigneur des Granges, des Bordes et Bergères. — En
1663, Claude de Narbonne, baron de Mareuil, cheva-
lier de l'ordre du roi, marié à Éléonore de la Bivière,
était seigneur de Bergères, Corfélix et Boissy-le-Bepos;
c'est lui qui, en compensation de certains droits d'usage
auxquels la commune renonça, fit reconstruire l'église
et le pont. L'église fut rebâtie sur un plan plus res-
treint, parce qu'une maladie contagieuse avait beau-
coup 'diminué la population. Charles de Valois, fils
naturel de Charles IX et de Marie Touchet, connu sous
le nom de comte d'Auvergne et de duc d'Angoulème,
étant veuf de Charlotte de Montmorency, épousa
à soixante-dix-sept ans mademoiselle de Narbonne,
qui n'en avait que vingt-trois; aussi elle le perdit
après sis ans de mariage; sa viduité dura soixante-trois
ans, qu'elle passa en grande partie au château de Ma-
reuil, près Orbais. En 1661, elle fut choisie par le
roi pour accompagner en Italie la jeune duchesse de
Florence ; elle mourut au château de Montforl, le
10 août 1715. Charles de Valois a joué un rôle assez
grand dans l'histoire pour que nous en disions ici
quelques mots : il est né à Fayct, en Dauphiné, en
1575; il fut d'abord destiné à la religion de Malte, et
il a été en effet grand prieur de France en 1586. Il
fut un des premiers seigneurs qui, après la mort de
Henri III, s'empressèrent de reconnaître Henri IV pour
son successeur. 11 quilta l'ordre de Malte pour épouser
Charlotte de Montmorency. Sa position élevée, son
esprit vif, son caractère entreprenant le rendirent un
homme précieux pour les mécontents, qui parvinrent
à le circonvenir et à l'entraîner dans leurs intrigues
■■
126
MEMOIRES DE MON PÈRE.
.h' I
séditieuses. Henri IV voulut l'éloigner, et lui proposa
de voyager en Asie pendant trois ans, pour y étudier
les monuments de l'Orient. Celte mission devait con-
venir à un prince qui avait aimé la lecture avec pas-
sion et qui avait l'esprit très-cultivé. Cependant il re-
fusa, fut arrêté, conduit à la Bastille, et jugé par le
parlement, qui le condamna, par arrêt du 1 er fé-
vrier 1605, à perdre la vie. Sa sœur utérine, la mar-
quise de Verneuil, obtint du roi que sa peine fût
commuée en une prison perpétuelle. Charles trouva
dans son goût pour les lettres quelques adoucisse-
ments à son triste sort; enfin, après douze ans de cap-
tivité, Henri IV et Marguerite de Valois étant morts,
il fut tiré de prison par la reine Marie de Médicis, qui
se l'attacha, et l'employa utilement contre les partis
qui cabalaient contre son autorité. Il justifia sa con-
fiance; il obtint d'elle le gouvernement de Paris et de
l'Ile-de-France : en 1620, il quitta le titre de comte
d'Auvergne pour celui de duc d'Angoulême. Il se dis-
tingua à la bataille d'Arqués, aux journées d'Ivry et
de Fontaine-Française, et commanda en chef la pre-
mière des trois armées que Louis XIII mit sur pied
contre les rebelles. Il donna des marques de valeur et
d'habileté dans les guerres de Languedoc, de Lorraine,
de Flandre : il mourut en 1650; il n'eut pas d'en-
fants de son mariage avec mademoiselle de Nar-
bonne, mais il avait eu du premier trois fils; il eut
en outre deux filles naturelles. L'aîné de ses fils,
Henri de Valois, comte de Lauraguais, vécut en dé-
mence, incapable de tout emploi; Louis, le second,
avait été destiné à l'épiscopat et désigné pour l'évêché
d'Agde. Il y avait dix ans qu'il portait l'habit ecclé-
MÉMOIRES DE MON PIRE. 127
siastique, lorsque son frère le cadet, François de Va-
lois, mourut à Pézenas en 1622; alors, au lieu d'en-
trer dans les ordres, il reçut en commande l'abbaye de
la Victoire, qu'il résigna pour épouser Henriette de la
Guiche. Il prit, lors de son mariage, les qualités de
comte d'Aletz, baron de Coucy et de Folembray, sei-
gneur de Sézanne, etc. Bientôt son père obtint .pour
lui la survivance du duché d'Angoulème et du comté
de Ponthieu : de Son mariage il eut aussj trois fils,
qui tous moururent en bas âge, et une fille qui de-
vint folle après avoir épousé le duc de Joyeuse. Ce-
pendant il laissait encore deux enfants naturels, An-
toine de Valois, surnommé le chevalier d'Angoulème,
lequel mourut à cinquante-deux ans, l'année même
de sa légitimation, et effaça par sa mort la dernière
trace de cette race des Valois qui semble avoir attiré
sur elle une juste réprobation.
De la maison de Narbonne, Bergères passa à diffé-
rents propriétaires successifs, notamment à M. de
Persan, puis à Etienne Guérard, à son gendre M. de
Malleville, qui compromit sa fortune dans ses entre-
prises de verrerie; et enfin, par acquisition, à M. le
comte Lefebvre de Plainval, dont la famille l'habile
encore aujourd'hui.
Bergères avait sur son territoire plusieurs fiefs, no-
tamment le Moulin-Henri, qu'habitait Charles de Soisy
en 1599, et après lui, en 1629, Claude de Bouvent, et
les Bordes, dont la seigneurie appartint successive-
ment à la famille de Soisy, de Narbonne, de Saluées.
■
-,
,-m
MEMOIRES DE MON PÈRE.
BOISSY (295 habitants en 1846).
Etat ancien. — Généralité de Champagne, élection
de Sézanne; on comptait soixante-six feux en 1720.
Histoire. — En 1158, les arbitres des évoques de
Troy.es et de Soissons traçaient à Fontaine-Aubron,
hameau de cette paroisse, les limites des deux dio-
cèses. Bois,sy était le siège d'un bailliage ressortissant
du Châtelet de Paris; et les officiers, dont la juridiction
s'étendait sur Corfélix, recevaient leurs commissions
de l'abbesse et des religieuses de Farmoutier,' dames
en partie de Boissy.
En 1530, Robert de Ravignan, demeurant à Ver-
gine, près Saint-Florentin, fut assassiné sans doute sur
le territoire de cette juridiction, car sur la requête
de son beau-père Gignon le Thierrivot et de Jean de
Troyes, seigneur de Hautefeuille, son oncle, maître
Morice, seigneur de Boissy-le-Repos, pour les dames
de Farmoutier, informa contre le nommé Devisus,
archer de la bande de M. le maréchal de la Marche.
En 1599, la haute Vaucelle était habitée par Henri
de Saluées, de cette ancienne famille de Savoie qui
posséda les seigneuries de Marchais, près Montmirail,
et des Bordes, en la paroisse de Bergères.
CHABXEVIUE (400 habitants en 1840).
État ancien. — Généralité de Champagne, élection
de Sézanne. Charleville comptait en 1720 soixante-six
feux. Des caves et des puits que l'on découvre en
creusant la terre donnent à penser que ce village a
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 129
été autrefois plus considérable. On y montre une ferme
qui paraît avoir été un ancien couvent.
Histoire. — Le baron Daru, un des fils du labo-
rieux ministre de l'Empire, et propriétaire actuel du
domaine le Clos-le-Roy, a fait édifier un joli pavillon
qu'il habite.
Ce domaine fut, en 1775, la demeure d'Adolphe
Largentier, né à Troyes, qui, s'élant rendu adjudi-
cataire des fermes du roi sous Henri IV, amassa une
opulente fortune. 11 lit bâtir le magnifique château
de Cbapclaine, incendié peu de temps après sa con-
struction.
En 1670, Martin deBoubers, seigneur d'Antilly, de
la famille des seigneurs de Rieux et de Doussigny,
habitait Charleville.
CORFÉLIX (251 habitants en 1846).
État ancien. — Mêmes généralités et élections que
Charleville. En 1720, on comptait quarante-trois feux
à Corfélix.
Histoire. — Les clames de Farmoulier y avaient
juridiction comme à Boissy-le-Rcpos, et partageaient
également les droits de la seigneurie avec le baron de
Mareuil, qui se qualifiait seigneur de Boissy-le-Repos,
Corfélix et Bergères, ainsi qu'on le voit dans une sen-
tence du 21 mars 1002, au profit de Charles de Nar-
bonne, baron de Mareuil.
La ferme de Saint-Brisson fut un lief qui donna
son nom à une famille autrefois bien connue en Cham-
pagne. Au quinzième siècle, Robine de Saint-Brisson,
fille de Geoffroy de Saint-Brisson et de Jeanne de Mor-
130 MÉMOIRES DE MON PÈBE.
nay, s'allia en premières noces à Robert d'Estouville,
et en secondes noces à ce Pierre de Mornay qui sa-
crifia sa fortune au service du duc d'Orléans contre
la maison de Bourgogne, et qui en fut récompensé
par le gouvernement du duché d'Orléans, dont il fut
honoré en 1401 .
CORROBERT (275 habitants on 1846).
Etat ancien. — Corrobert, qui ne comptait que
trois feux en 1720, était de la généralité de Soissons,
et dépendait de l'élection de Château-Thierry.
Histoire. — Vers la fin du dix-septième siècle, nous
trouvons à Corrobert ou Corribert, élection de Châ-
teau-Thierry, Olivier de Pompery, de cette famille des
seigneurs de Lozet qui; le siècle suivant, habitait le
château des Marais, dans la vallée du Morin, près
Mon tmi rail, et Jean du Grafs, seigneur du mont Saint-
Père. Est-ce bien le Corrobert, près Montmirail ? Nous
observerons seulement que Corribert, dans le canton
de Montmox, était de l'élection d'Épernay, et que vers
la même époque Daniel Guillaume, sieur de la Plante
et de Courcelles, y habitait le fief de Courcelles, an-
cienne forteresse qui avait dépendu du domaine de
Mareuil.
COURBETAUT (240 habitants en 1840).
Etat ancien. — Courbetaut ou cour Bertrand-sous-
Montmirail, comme on le lit dans un titre de 1265,
faisait partie de la généralité de Champagne, élec-
tion de Sézanne; on y comptait cinquante-huit feux
en 1720.
MÉMOIRES DE MON PERE. 131
Quelques fondations, à l'entrée de la forêt de Beau-
mont, font penser que l'ancien couvent, de la Grâce
était environné d'habitations aujourd'hui détruites.,
qu'un couvent de religieux existait en dehors de celui
des religieuses, comme c'était primitivement d'usage.
La tradition enseigne qu'un petit moulin à blé, qui
se trouve peu éloigné de la Grâce, était originaire-
ment un moulin à fouler les draps, dont il existait à
Montmirail une fabrique importante; mais que cette
industrie, lors des guerres de religion, fut trans-
portée à Sedan, sans doute parce qu'une partie des
ouvriers appartenait à la religion réformée.
Histoire. — Notre-Dame de la Grâce était un an-
cien couvent de religieuses de Cîleaux, converti plus
tard en simple prieuré, qui fut, lors de la Révolution,
acheté par Louis Brochot, receveur du prieuré; ce
n'est plus aujourd'hui qu'une ferme du domaine de
Bergères, appartenant à la famille Lefebvre de Plain-
val. Il fut fondé au commencement du treizième
siècle et doté par Jean, comte de Chartres, Mathieu de
Montmirail, Guidon deNeuilli, Enguerrand deCoucy,
Benoît de Noyers, et par Barthélémy et Collard frères,
seigneurs de Bergères; le sire Erard et la femme de
Philippe de Méringes donnèrent une rente sur le
moulin de Méringes. Béné de Saint-Quentin, chantre
de Saint-Étienne, donna une maison à l'abljcsse. Cette
fondation fut confirmée par Bobert, évoque de Troyes,
par le comte Thibault de Champagne, et par les papes
Nicolas et Grégoire. Enfin, en mars 1265, Jean de
Châteauvilain vendit aux religieuses de la Grâce une
terre qu'il possédait à la cour Bertrand (Courbetaut)
sous Montmirail.
::J*i
■
152
MÉMOIRES DE MON PERE.
Biographie. — Engermer, savant helléniste, est né
à Courbetaut en 1225; il fut nommé lecteur de Con-
stanlinople, place très-distinguée alors. Il écrivit, lors
de la translation des reliques de sainte Hélène de Co-
rinthe à Troyes, l'histoire de cette sainte, en l'ornant
de tant de légendes et rapports merveilleux que la
Sorbonne crut devoir le mettre à l'index en 1718.
FROMENTIÈRES (575 habitants en 1848).
Etat ancien. — Fromentières, qui paraît avoir tiré
son nom de son propre sol (le froment y était d'une
qualité remarquable), comptait en 1720 soixante et
onze feux et dépendait de l'élection de Chàlons.
Histoire. — Nous y trouvons, en 1 720, comme sei-
gneurs : 1° messire Largentier, de cette famille dont
il a été question à l'article deCharleville; 2° le com-
mandeur; 5° mademoiselle de Cormiers.
En 1798, l'abbé Aubert, curé de Fromentières, fut
enlevé de sa paroisse, ainsi que le curé de Léchelle et
celui de Maclaunay ; les deux premiers furent déportés
à Cayenne. L'abbé Aubert a écrit de son voyage une
relation pleine d'intérêt.
JANVILLERS (190 habitants en 1846).
Etat ancien. — De la généralité de Soissons et de
l'élection de Château-Thierry ; Janvillers comptait
trente-deux feux en 1720.
Histoire. — Le 27 mai 1609, Nicolas de Soisy, sei-
gneur des Marets, et Charles de Soisy, sieur des
Granges, firent reconnaître leur noblesse par les habi-
MÉMOIRES DE MON PERE. 135
tants de Bergères et Janvillers, ce qui prouve qu'ils
avaient des propriétés à Janvillers, et qu'ils y récla-
maient l'exemption des tailles.
En 16*28, Jacques de Boubers, seigneur de Bieux,
épousa Louise de Condé, fille de Jean de Condé, sei-
gneur de Janvillers, et de Anne de Gallois : ce jeune
de Condé se remaria en secondes noces à Françoise de
Leharée, veuve de Boubers, belle-mère de sa fille.
En 1682, François Boucet, demeurant à Margny,
se qualifiait seigneur de Janvillers, mais sans doute
pour partie, car Janvillers était alors habité par
Charles de Goulard, sieur de Yilleray.
Enfin, messire Louis du Vezier, sieur de Vaucour-
tois, demeurant à Artillot, paroisse de Neuvy, est qua-
lifié, dans un acte de 1752, seigneur d' Artillot, Jan-
villers et Margny.
LA VILLENEUVE-LEZ-C1IARLEVILI.E [263 habitants en 1846).
État ancien. — Généralité de Champagne, élection
de Sézanne; en 1720, on y comptait trente- neuf feux.
Histoire. — Le château de Chaplon, aujourd'hui à
la famille de la Briffe, était auparavant a celle de Cham-
pagne et plus anciennement à celle de Geps. François
de Geps, seigneur de Flavigny, Prix et Chapton,
épousa, en 1661, Madeleine-Louise de Saint-Yon, fille
de messire Hiéronne de Saint-Yon, seigneur du parc
de Laschy, maître d'hôtel ordinaire du roi. La famille
de la Briffe devint propriétaire de Chapton, par le
mariage de M. le comte de la Briffe avec une demoi-
selle Champagne, héritière des biens de cette maison.
154
MÉMOIRES DE MON PÈRE.
J
LE CAULT (CGO haUunts eu 184G),
Etat ancien. — Généralité de Champagne; élection
de Sézanne. Le Ganlt comptait cinquante-cinq feux
en 1 720.
Edifices. — La Maison-Dieu, ancien bâtiment dé-
truit appelé aussi la tour de la Reine ou de la com-
tesse Blanche, ou la tour du Recoude. Les murs en
étaient fort épais : il en reste encore quelques ruines.
Cette tour dépendait du domaine d'Esternay ou de
Pleurs; elle était elle-même le chef-lieu d'une sei-
gneurie d'où Soigny relevait ; elle fut aliénée, ainsi
que les terres qui en dépendaient, moyennant des
rentes dont quelques-unes se payent encore. Un sou-
terrain qui a son entrée dans le bois de Garlande
conduit au château deLaschy. On l'appelle la chaussée
de la Reine ou de la comtesse Rlanche. L'édise est
fort ancienne; on remarque sur les vitraux des fleurs
de lis et une reine à genoux devant des prélats. Les
armes du Dauphin, ainsi que les armes de France,
sont sculptées dans une des chapelles.
Histoire. — Une grande partie de la forêt du
Gault fut donnée, en 1394, par le roi de Navarre,
comte de Champagne, à l'abbaye de Notre-Dame du
Reclus. La seigneurie, pour ce qui ne fut pas du
domaine de Sézanne, paraît avoir dépendu d'Esternay,
et a ainsi appartenu au maréchal Fabertetà la maison
de Caylus. Sous la Restauration, madame la marquise
d'Aurillac, en sa qualité d'ancienne dame d'Esternay,
obtint en justice la restitution d'une partie considé-
rable de tailles dans la forêt .
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 155
Le Gault comptait plusieurs fiefs sur son territoire :
Désiré, le Recoude, Montvinot. .
André du Val, archer de la garde du seigneur de
Désiré, épousa, en 1508, Damienne de Soubsmar-
monl : il en eut deux fils qui obtinrent, en 1557, des
lettres patentes portant privilège de prendre dans la
forêt du Gault du bois pour bâtir, ainsi qu'en avait
usé André du Val, leur père; en 1599, Abraham et
François, fils de Charles du Val, seigneur de Désiré,
et de demoiselle Marie de Troyes, furent soumis à une
enquête, d'où il résulta qu'ils avaient fait le service
du roi en toutes occasions, et que même dans les der-
niers temps ils étaient montés à cheval, avec équipage
digne de leur qualité. La postérité d'Abraham s'étei-
gnit en la personne de Salomon du Val, seigneur de
Recoude; l'autre branche se perpétua et s'enrichit,
car lorsque Marie de Saulx, veuve de François du Val,
seigneur de Désiré, se remaria, en 1605, à Alexandre
Saultray, le fief de Mornay fut réservé à Jacques du
Val, son fils aîné, qui devint ainsi seigneur de Mornay
et de Thaas du vivant de sa mère, tandis que ses deux
frères furent titulaires, l'un du fief de d'Ogues, et
l'autre de celui de Charmesseaux. Cependant Désiré
passa à la maison de Saint-Brisson, ensuite à une
famille Iïarlé; ceux-ci étaient deux frères : l'un d'eux
se maria à une demoiselle de la province de Picardie,
qui ne put s'habituer au séjour de Désiré. Ce domaine
fut revendu ; il appartient aujourd'hui à M. Frérct,
petit-fils, par sa mère, de M. de Leymerie, dont nous
parlerons à l'article de Soigny. Le Gault doit à la
bonne administration de M. Frérot, son maire, une
belle école et d'excellents chemins. Le canton de Mont-
■
136 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
mirail, qu'il représente au conseil général, lui doit
aussi l'achèvement et le classement de plusieurs routes
importantes.
En 1596, Antoine du Sauvage, qui épousa Françoise
du Bellay, dame de Douilly, se qualifiait seigneur de
Joisel et de Montvivot.
LÉCHELLE (296 habitants en 1846).
Etat ancien. — Léchelle, qui comptait soixante feux
en 1 720, dépendait de la généralité de Soissons, élec-
tion de Château-Thierry. Une contrée de son terri-
toire, nommée l'Abbaye, porte à croire que là existait
un monastère dépendant de celui de Chézy-1' Abbaye.
Il ne faut pas confondre Léchelle, près Montmirail,
avec Léchelle-les-Provins, qui fut une seigneurie im-
portante et qui donna son nom à une branche de la
famille Champagne, après avoir appartenu à Jean de
Bouzier, et, en 1506, à Jeanne de Condé.
Léchelle près Montmirail fait partie du domaine de
Montmirail.
LE THOULT (357 habitants en 1846).
Monuments. — L'église est romane et sous l'invo-
cation de saint Nicolas.
Etat ancien. — Généralité de Champagne, élection
deSézanne; en 1720, on y comptait cinquante-cinq
feux.
HisToinE. — Ce n'est pas cette paroisse qui donna
son nom à la famille du premier président, de l'his-
torien et du jeune de Thou, immolé avec Cinq-Mars à
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 137
la politique de Richelieu. Celle-ci descendait de Jean
de Thou, seigneur de Bignon, près Orléans, vivant
sous Philippe de Valois, qui a dû emprunter son nom
à une paroisse appelée Thou, dans le Loiret.
Quant au Thoult-sur-Morin, celui qui nous occupe,
il appartient à cette famille Lacroix de Chevrières qui
prit le nom de Saint-Vallier, parce que Jean de la
Croix avait acheté, en. 1584, de la maison de Poitiers,
la terre de Saint-Vallier en Dauphiné, terre qui fut
érigée en comté en 1687, en faveur de Félix de la
Croix, capitaine des gardes. Le membre de cette
famille ancienne, qui réside au Thoult, s'y est créé
une' agréable habitation avec parc à l'anglaise.
LE VÉZIER (342 habitants en 1840).
État ancien. — Dépendait de la généralité de Sois-
sons et de l'élection de Château-Thierry.
Histoire. — Nous ignorons si la famille le Vézier,
qui, au quinzième siècle prit le nom de la terre de
Pippémont, en Picardie, parce que Jean le Vézier
épousa, en 1410, Jeanne de Beauquesne, qui lui
apporta cette terre, doit son nom au village qui nous
occupe.
Au commencement du onzième siècle, messire Louis
du Vézier, sieur de Vaucourtois, demeurant à Artillot,
paroisse de Neuvy , laissa pour unique héritière Louise-
Angélique du Vézier, qui épousa François de Nogent,
sieur deMornay, habitant le château de Mornay, pa-
roisse de Baudemont. Dès avant cette époque, la sei-
gneurie du Vézier avait passé, au moins en partie, à
Nicolas Rafflin, ancien avocat au Parlement de Paris,
158
MEMOIRES DE MON PÈRE.
chef du conseil souverain des princes de Gonzagues,
et de Henriette de Lorraine, seigneur de Courbetin,
en partie de Meilleraye et de la Chapelle-Véronge; et
il avait marié sa fille, Angélique-Marguerite, en pre-
mières noces, à Charles de Goyer, seigneur de la Bois-
sière, et en deuxièmes noces, à Jean de Boubers, sei-
gneur de Bieux; l'abbé Bafflin, son frère, était curé
de Mécringes.
MACLAUNAY (110 habitants en 1846).
On se demande si ce nom est écossais? Une contrée
de la commune de Bieux, située près de Fontaine-
Armée, hameau qui se rapproche des limites du terri-
toire de Maclaunay, se nomme les Ecossais, et dans une
charte de Troyes (1620)., on lit Mascou-Aunay.
État ancien. — Généralité de Champagne, élection
de Sézanne. Maclaunay comptait vingt-quatre feux en
1720. Le fief de Bel-Air était sur son territoire.
MÉCRINGES (225 habitants en 1846).
Et.\t ancien. — Généralité de Champagne, élection de
Sézanne; en 1720 on y comptait cinquante et un feux.
C'est sur le territoire de Mécringes que fut fondé,
en 1208, par le bienheureux Jean de Montmirail, la
Maison-Dieu de la Chaussée, dont la chapelle est
aujourd'hui convertie en une grange.
On pense que l'ancien château de Mécringes tenait
à l'église paroissiale, et qu'il communiquait avec elle
par une porte sur laquelle était une inscription qui
en fut détachée il y a quelques années.
A une époque qu'on ne peut préciser, trois frères,
IH^I
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 139
connus sous le nom d'Hervé, habitaient trois châteaux
dans la même paroisse, l'un à Mécringes, l'autre aux
Cerceaux, l'autre à Dorât : les fondations de ces der-
niers existent encore. Les Cerceaux étaient un fief qui
appartenait, en dernier lieu, au couvent de la Grâce.
On raconte aux veillées que chaque nuit, un revenant
apparaît au bois Dorât, où il garde un trésor caché
dans les décombres. Est-ce par dérision que le chemin
qui y conduit s'appelle la rue de Gueux?
Histoire. — On voit Philippe de Mécringes figurer
parmi les fondateurs de l'abbaye de la Pitié, près
Ramerupt. En 1228, messire Érard et dame Philippe,
femme de Philippe sire de Mécringes, donnent, ainsi
que nous l'avons déjà vu, au couvent de la Grâce, une
rente de blé sur le moulin de Mécringes ; l'abbaye de
l'Amour- de-Dieu, commune de Troissy, qui fut réunie
en 1764, au prieuré de Montmirail, avait été fondée,
en 1252, par Hugues de Châtillon, comte de Saint-
Paul, et par Philippe de Mécringes. En 1561, Mé-
cringes devait appartenir à Aubert de Coucy, dont on
parlera à l'article de Tresnay, car il ne mourut qu'en
1588, et nous lisons dans un titre de 1561 qu'une
veuve Douant de la Chaussée-sous-Montmirail vend à
Marguerite la Rousse, de Coussermont, un quartier et
demi de terre, en lieu dit le Bordel-Moquart, mouvant
de M. Aubert de Coucy, tenant à Jean Michon d'une
part, et au chemin dudit M. Aubert. L'église de la
Grâce avait aussi des droits sur cette paroisse, car la
même Marguerite la Rousse achète, au mois de no-
vembre de la même année, sept quartiers de terre
aux Chaillots-le-Bordel de Mestringe, mouvant de la
Grâce, à demi-terrage.
1*0 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
Sur une petite dalle de l'église on lit : « Ci-gît
Antoinette de Poix, âgée de seize mois moins trois
jours ; laquelle est décédée le 5 décembre I 666.
Aujourd'hui, le domaine de Mécringes dépend de
celui de Montmirail.
MONTMIRAIL (hons mirabilis) (2,545 habitants en 18W).
Ville chef-lieu <lc canton.
On écrivait autrefois Montmirel et Montmirel en
Brie, sans doute pour le distinguer de la baronnie de
Montmirel en Perche (Sarlhe).
Minéralogie. — On y trouve des carrières de
pierres diverses, meulières, siliceuses, de sable, etc.,
beaucoup de pétrifications dans les torrents, et des
coquillages fossiles très-variés.
Monuments. — L'église de Montm irail est notée par
la commission centrale archéologique; et le château
est remarquable surtout par sa situation, son parc, la
vue dont on v jouit.
Ltat ancien. — Montmirail, élection de Château-
Thierry, diocèse de Soissons, coutume de Vitry, comp-
tait, en 17*20, trois cent quarante-quatre feux. Ses
écarts : Montcoupot, trente-deux; Monlléan, seize; et
Ville-Moyenne, trente-quatre.
L'histoire féodale de la seigneurie de Montmirail
en Brie, plus intéressante peut-être que celle de .beau-
coup de localités sur lesquelles on a publié des notices,
est cependant peu connue. Nous ne croyons pas qu'il
existe nulle part un tableau de ses divers propriétaires;
nos recherches nous permettront d'en offrir la série
complète. Comme toutes les familles qui s'y sont suc-
cédé ont eu une assez grande illustration, notre étude
MÉMOIRES DE MON T'ÈRE. 141
n'a pas été stérile; on en jugera- par les documents
réunis ici, qui ne sont, d'ailleurs qu'une esquisse
pour ceux qui seraient tentés. un jour d'en écrire l'his-
toire. Montmirail était une ancienne châtellenie rele-
vant de la tour de Château-Thierry, jusqu'en 1(345,
époque à laquelle Pierre de Gondy, duc de Retz, obtint
qu'elle relèverait de la grosse tour du Louvre. Louis II
de la Trémouille, marquis de Noirmoutiers, reçut, le
8 février 1659, des lettres patentes qui transféraient
sur sa baronnie de Montmirail le titre et la dignité de
duché-pairie, dont le roi l'avait récompensé en 1050.
Les seigneurs de Montmirail ont toujours pris les qua-
lités de châtelain de Montmirail, baron de Trosnay
(Trosnay étant une paroisse de canton, nous y ren-
voyons pour ce qui concerne ce fief). Parler de tous
les fiefs anciens qui font aujourd'hui partie du do-
maine de Montmirail nous mènerait beaucoup trop
loin, mais nous ne pouvons néanmoins passer sous
silence Nogentel, ainsi que les châteaux de Vauclerois,
Tichecourt et Ville-Moyenne.
Nogentel, près Château-Thierry. — On distinguait
le vicomte, qui dépendait de Montmirail, de la sei-
gneurie, qui relevait de la Grange-Gaucher. Le feu-
dataire du vicomte rendait hommage à son suzerain à
la Forte-Maison ; les mômes bornes qui séparaient le
duché de Château-Thierry de la baronnie de Montmi-
rail séparaient le vicomte de la seigneurie de Nogen-
tel, vers 1519. Le vieux château de la Forte-Maison
était abandonné, lorsque des calvinistes, attirés à la
Ferté-sous-Jouarre par le prince de Condé, s'y reti-
rèrent, et y établirent un prêche, qui ne fut supprimé
qu'après la révocation de Ledit de Nantes. La Forte-
■
■
I
■
*42 MÊM01UES DE MON PÈRE.
Maison appartenait alors à la famille de la Mothe; en
1695, Salomon de la Mothe, demeurant à Troisny,
en était seigneur, et François de Grimbert était vicomte
de Nogentel, qu'il habitait ; quant à la Grange-Gaucher,
elle n'avait d'autre marque de suzeraineté qu'une
grosse pierre au milieu d'un vaste enclos.
Vauclerois. — Ce fief paraît avoir donné son nom
à une famille qui eut une certaine illustration au sei-
zième siècle. Balthazard de Vauclerois, fils du seigneur
de Vauclerois, épousa en premières noces, vers 1520,
Marguerite d'Enghien, veuve de Féry de Vaudemont,
et en secondes noces Magdeleine de Capoulet ; Hiérôme
de Vauclerois s'allia, en 1624, à Marguerite de Cobre-
ville, fille du grand prévôt des Ardennes; et en 1664,
Pierre de Vauclerois épousa la fille du baron de Neu-
flèze, de cette famille si connue en Champagne sous
les noms de Avise, Neuflèze, Maupas et du Tour. Plu-
sieurs Vauclerois furent gentilshommes ordinaires de
la chambre et gouverneurs de Chàteau-Porcien. L'un
d'eux le fut de la ville de Reims, en 1595. L'hôtel de
ce fief est aujourd'hui la demeure des jardiniers du
château de Montmirail.
Tigecourt. — Il aurait appartenu, au quinzième
siècle, à une famille de Tigecourt qui posséda le fief
de Teschy en la paroisse de Chalmaison, car Jean du
Houx, marié en 1490 à Catherine de Brichanteau,
recueillit Taschy dans la succession de Anne de Tige-
court, sa mère, fille de Pierre de Tigecourt, seigneur
de Taschy. Plus tard, Tigecourt fut acheté par Jean
Balaham, marchand de grains à Château-Thierry, qui
fit bâtir, en 1520, dans celte ville, la maison remar-
quable du Mouton-d'Or, près du pont, sur l'emplace-
MÉMOIRES DE MON PÉRI. 143
ment de l'ancien fort Saint- Jacques. François Balaham,
greffier des requêtes au palais, seigneur de Tigecourt,
Mont-Coupot et du Plessis-Bellcville, maria, en 1588,
sa fille à Nicolas de la Croix, vicomte de Lemoine,
baron de Rupereux, chevalier de l'Ordre du Roi,
maître d'hôtel de Marguerite de Navarre; son fils
aîné, Charles de la Croix, seigneur de Tigecourt,
s'allia à la fille de Jean de Cliamprond, président du
Parlement de Paris et de Magdeleine de Montmirail
(celle-ci était fille du seigneur de Chambourcy.) Tige-
court est aujourd'hui une ferme du domaine de Mont-
mirail; c'est là qu'est la sablière qui attire l'attention
des naturalistes par les nombreux coquillages qu'on
y découvre.
Ville-Moyenne était autrefois un village fort consi-
dérable, ayant eu une mairie dont le siège fut trans-
féré à Montmirail; car, en 1689, Ricard, juge de la
mairie dp Ville-Moyenne à Montmirail, a paraphé les
registres de baptêmes, mariages et décès de Mécrin-
ges; en 1668, Jean-Jacques de Sirmont, seigneur de
Néron, demeurant à Ville-Moyenne, élection de Châ-
teau-Thierry, et en 1605, nous y trouvons Claude et
Antoine de Maurienne.
Montmiuail, comme toute la Champagne, a été ex-
posé à de fréquentes dévastations. On se rappelle la
bataille de Montmirail, qui se donna le 11 février
1814 sur la limite du département, entre celte ville
et Marchais (Aisne); et le 14, les combats de Vau-
champs et de Champ-Aubert. La guerre avait laissé
dans tous les endroits les souvenirs les plus présents
et les plus pénibles; celle des Lorrains, qui avait
duré de 1648 à 1651, sous la minorité de Louis XIV,
Ui MÉMOIRES DE MON PÈRE.
avait porté le ravage et la désolation dans toute la
partie du Soissonnais et de la Brie qui en avait été le
théâtre.
L'église paroissiale de Saint-Martin était sur l'empla-
cement du cimetière actuel, à quelque -distance au
nord-ouest de la ville. Cette église, qui ne fut détruite
que lors de la Révolution, devait être fort ancienne,
car Hugues, surnommé Thierry, parce qu'il rendit
imprenable le château fort (Château-Thierry), dont il
était comte et auquel il donna son nom, s'étant mis
sous la protection de saint Martin, voulut réparer les
désordres qu'il avait causés ou soufferts à la guerre; il
dota notamment, en 1060, les églises de Saint-Martin
de Charly, Saint-Martin de Montmirail, Saint-Martin
de la Ferté-Gaucher et autres'.
Les châteaux détruits de Tigecourt, Ville-
Moyenne, etc.
Les fortifications, dont les ruines forment encore
les clôtures et les terrasses de quelques jardins.
La Maison-Dieu, ou maladrerie, fondée par le bien-
heureux Jean de Montmirail, à la Basse Chaussée ;
aujourd'hui l'église est une grange.
Le château de Montmirail, rebâti par Louvois.
La maison de la Mission, qui est l'hôpital actuel.
La maison du couvent de Nazareth, à Montléan, où
l'on élève de jeunes personnes.
Tous ces établissements ont toujours dépendu de
Montmirail.
Montmirail eut une manufacture de draps impor-
tante jusqu'au dix-septième siècle. Sa coutellerie,
notamment ses tire-bouchons, sa moutarde et ses
prunes, appelées pruneaux de Montmirail, ont eu de la
MÉMOIRES DE MON PÈRE. !&->
réputation; on trouve sur son territoire des pierres
meulières, une carrière de pierre de taille à bâtir,
mais d'un grain un peu tendre; l'agriculture y a fait
de grands progrès depuis trente ans ; son vignoble a
peu de qualité ; les vins qu'il produit se consomment
dans le pays.
Histoire. — Au onzième siècle, sous les règnes de
Henri I" et Philippe I er , un puissant seigneur de la
famille de Tresme-en-Multien, appelé Dalmare, possé-
dait Montmirail et la Ferté; son fils fut surnommé
Gaucher, et ce surnom passa à ce dernier domaine
pour le distinguer d'un grand nombre d'autres loca-
lités, ainsi désignées par ce mot, qui exprimait la fer-
meté, à cause des forteresses qu'on y avait élevées,
plutôt pour arrêter l'ennemi que pour y loger les
troupes. Dalmare et son fils Gaucher donnèrent, con-
jointement avec leurs femmes Agnès et Elisabeth, aux
prêtres de l'église Saint-Martin de la Ferlé, le four
banal, et l'autorisation de prendre dans les forêts voi-
sines le bois nécessaire à leur chauffage. La Ferté-
Gaucher, bien que possédant une forteresse, n'était
encore désignée que sous le nom de Villa; mais dans
l'acte par lequel Henri, comte de Champagne, ratifia
ses donations, en 1177, elle est nommée Caslrum.
On y tenait déjà un marché tous les jeudis.
Gaucher eut deux fils de son mariage avec Elisa-
beth; l'un, nommé Gaucher, comme son pèie, se fit
moine à Clairvaux; l'autre, appelé Hély, seigneur de
Montmirail, épousa la fille du seigneur de Meurs. Ce
fut lui qui, en 1150, fonda, avec Manassès de Pleurs,
Hugues de Broyés, seigneur de Baye, et autres, le mo-
nastère de Notre-Dame-d'Andecy, près Baye.
H. 10
Ii6 MÉMOIRES DE MON l'ÈRE.
Les fils d'Hély étaient : Gaucher, qui fut blessé
mortellement par Barthélémy d'Ouschy, et André de
Montmirail, qui épousa Hélicarde d'Oisy, fille de
Hugues d'Oisy, châtelain de Cambray, vicomte de
Mcaux ; il en eut un fils, le bienheureux Jean de Mont-
mirail.
Jean se distingua d'abord dans la carrière des armes;
il combattit auprès du roi Philippe Auguste, et l'em-
pêcha de tomber aux mains des Anglais à la bataille
de Gisors. Il fut un des grands du royaume que ce roi
promit de consulter pour le mariage de l'héritière du
comté de Champagne ; il prit part à la quatrième croi-
sade, il y fut même fait prisonnier ; c'est à son retour
à Montmirail qu'il fonda l'Hôtel-Dieu de la Chaussée;
il avait reçu, encore enfant, la bénédiction de saint
Bernard, qui l'avait pris dans ses bras; il se fit tou-
jours admirer par une charité sans bornes, jusqu'au
point, un jour, d'embrasser un lépreux. Sur la fin de
sa vie, il se retira au couvent de Longpont, fondé en
1151, à l'entrée de la forêt de Villers-Cotterels, par
Jossin, évêque deSoissons, qui avait obtenu de Gérard
de Chérizy l'hôtel, et tout ce qu'il possédait dans ce
lieu, et, de saint Bernard, douze religieux. Jean de
Montmirail fut l'édification de ces frères pendant les
cinq années qu'il passa dans l'abbaye. 11 y mourut en
1217, avant l'achèvement des vastes bâtiments et de la
magnifique église que ses libéralités, jointes à celles
de Thibault, comte de Champagne, de Hugues de Ver-
mandois et de Baoul de Crépy, permirent d'y con-
struire. On en admire encore les ruines importantes.
Ce fut là que Jean de Montmirail eut son tombeau, et
qu'éclatèrent les miracles qui déterminèrent sa béati-
MÉMOIRES DE MON PÈIIE. 147
iication. L'abbaye possédait deux manuscrits sur le
bienheureux Jean de Montmirail, l'un de 1221,
l'autre de l l 280 ; enfin le père Machaut, jésuite, écri-
vit et fit imprimer sa vie en 1641, à Paris.
Jean de Montmirail avait été marié à Helvide de
Dampierre; il en avait eu plusieurs enfants. L'aîné,
Jean, second du nom, seigneur de Chàlillon et d'Oisy,
épousa Isabelle d'Amboise, comtesse de Chartres, après
la mort du frère de cette dame, Thibault le Bon, de
la maison des comtes de Champagne; ils n'eurent
qu'une fille; Mathieu, frère de Jean II, fut seigneur
de Montmirail, châtelain de Cambray, et il épousa
Isabelle de Ville-Béon, dame de la Chapelle-Gonthier,
sœur de ce Pierre de Ville-Béon, seigneur de Bei-
gneau, chambellan de France, qui vécut dans l'inti-
mité de saint Louis, l'assista de ses conseils, le suivit
dans ses croisades, mourut à Tunis et fut rapporté à
Saint-Denis, où il a été enterré aux pieds du saint roi.
Il avait concilié, en 1259, les différends qui étaient
survenus entre les religieux du couvent de Barbeau et
la dame de Montmirail sa sœur. Mathieu de Montmi-
rail, après avoir doté, en 1252, d'une rente de treize
livres, à prendre sur le péage de Tresme, l'abbaye de
Longpont où reposait son père, mourut lui-même en
1261; sa veuve régla les intérêts de la succession, et
se remaria à Robert de Dreux.
Les biens de la maison de Montmirail passèrent à
celle de Coucy, parce que Marie, sœur de Jean et de
Mathieu, qui s'était alliée à Enguerrand de Coucy, dit
le Grand, recueillit les successions de ses deux frères;
ces biens étaient immenses : la seule seigneurie d'Oisy
comprenait trente-six villages en Flandre. Le sire do
148 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
Coucy, Enguerrand III, fils de Raoul I" et d'Alix de
France, était le plus illustre et le plus grand seigneur
de l'époque, descendant des sires de Bores et de Marie,
comte d'Amiens; il mérita le surnom de Grand par le
rôle éminent qu'il joua sur la scène politique. Il fut
de toutes les guerres qui se firent de son temps en
France, en Flandre et en Angleterre; il contribua au
gain de la bataille de Bouvines, et accompagna Louis,
fils de Philippe Auguste, lorsqu'il fut appelé par les
barons anglais à remplacer Jean -sans -Terre. 11 se
croisa deux fois contre les Albigeois. Il eut le tort de
prendre part à la révolte des seigneurs mécontents
contre la reine Blanche régente; mais il rentra bientôt
dans le devoir; les historiens ajoutent même qu'il re-
fusa la couronne qui lui aurait été offerte par les sei-
gneurs révoltés : il fallait, en effet, qu'il fût un vassal
bien redoutable pour que Philippe Auguste eût sti-
pulé, dans un traité avec le duc de Nevers, que ce duc
ne donnerait sa fille ni au comte de Champagne, ni
au fils du roi d'Angleterre, ni à Enguerrand de Coucy.
Il agrandit et fortifia la ville de Coucy, et fit écrire
ses coutumes : il fit bâtir un hôtel près de Saint-Jean
de Grèves à Paris, fit élever ou reconstruire les châ-
teaux de Saint-Gobain, Marie, la Fore, Acy, Folem-
bray, Saint-Aubin et Erpinlière. 11 fut marié d'abord
à Béatrix de Vignery, veuve du comte de Roucy, en-
suite à Mahan de Saxe, veuve de Geoffroy, comte du
Perche. Ce ne fut qu'en troisièmes noces qu'il épousa
Marie de Montmirail, et contre le vœu du roi, qui lui
destinait Jeanne, héritière du comté de Flandre. Marie
lui apporta en dot la terre de Condé; ce ne fut que
dans la succession de Mathieu de Montmirail qu'il re-
■^m
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 149
cueillitla chàlelleniedeCambray, le vicomtéde Meaux,
les seigneuries deMontmirail, d'Oisy, de Crève-Cœur,
de la Ferté-Gaucher, de la Ferté-Aucoux et autres. Il
périt malheureusement en tombant de cheval sur la
pointe de son épée; sa devise était :
Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi,
Je suis le sire de Coucy.
Enguerrand le Grand n'eut de son premier mariage
qu'une fille, mariée en premières noces à Alexandre II,
roi d'Ecosse, dont la postérité s'éteignit promptement,
en la personne de la fille de Magnus III de Norvège, qui
allait épouser Edouard I er , roi d'Agleterre, lorsqu'elle
mourut à la fleur de son âge. Son mariage avec Marie
de Montmirail avait été plus fécond; il en eut deux fils,
Raoul et Enguerrand, et une fille nommée Alix; et
cependant, de ce côté, la lignée de Coucy ne devait
guère avoir une plus longue durée. En effet, Raoul II
l'aîné, ayant accompagné saint Louis dans sa première
croisade, fut tué à Massoure, après avoir fait des pro-
diges de valeur pour sauver le comte d'Artois; en
sorte que, quapd Marie de Montmirail, veuve d'En-
guerrand le Grand mourut, ce fut Enguerrand IV son
frère qui hérita de cette riche succession.
Enguerrand IV en vendit une grande partie à Guy de
Dampierre; on ne doit pas s'en étonner, car son ca-
ractère l'avait plus d'une fois jeté dans des difficultés
dont il dut se trouver heureux de sortir par des sa-
crifices pécuniaires. Un jour, ayant surpris trois jeunes
gentilshommes flamands qui chassaient, armés d'arcs
et de flèches, clans une garenne qu'il s'était réservée,
il les fit arrêter et pendre sans procès. A celte nou-
loO
MÉMOIRES DE MON PÈRE.
velle, saint Louis le fit appeler à Paris, et, sur le refus
des pairs déjuger leur collègue, il le condamna à dix
mille livres parisis, ce qui équivaut à plus de cent
mille écus de notre monnaie, et à trois années de
bannissement. Une autre fois il avait fait assassiner
deux domestiques de l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois;
et c'est peut-être de là qu'est venu le surnom de l'ab-
baye. Il mourut en 1311 sans avoir eu d'enfants de
Jeanne de Flandre, sa femme, princesse d'un grand
mérite, qui lui survécut jusqu'en 1555.
La mort d'Enguerrand IV fit passer le nom et les
biens de la maison de Coucy à la famille de Guignes,
parce qu'Alix, sa sœur, avait épousé Arnould III,
comte de Guignes, seigneur d'Ardres, provenant non
de la race danoise des premiers comtes de Guignes,
éteinte en la personne de Manassès, dit Robert, qui
vivait en 1120, mais de la postérité de Wénémard,
châtelain de Gad, qui, ayant épousé la sœur de Ma-
nassès, avait hérité du comté de Guignes.
Alix eut trois enfants : Beaudouin de Guignes, châ-
telain de Beaubourg, seigneur d'Ardres, marié à Ca-
therine de Montmorency; Jeanne de Guignes, vicom-
tesse de Meaux, et Enguerrand V de Guignes. Celui-ci
se maria en 1285 en Ecosse, à Chrétienne deBailleul,
dite de Lindesay, nièce de cet infortuné Jean de Bail-
leul, Français d'origine, qui hérita par sa femme, pe-
tite-fille de Guillaume le Lion, de la couronne d'Ecosse,
et qui mourut ignoré en Normandie après avoir voulu
s'affranchir de la suprématie du roi d'Angleterre, bien
que ce prince l'eût aidé à revendiquer ses droits.
Enguerrand V, lors de la mort d'Enguerrand IV son
oncle maternel, se fit attribuer dans sa succession avec
MÉMOIRES DE MON PÈRE. M
les terres de Montmirail, de la Fère, de Marie, d'Oisy,
celle de Coucy, ce qui permit à sa postérité de prendre
le nom de Coucy.
En effet, Guillaume son fils aîné, auquel échurent
les domaines de Montmirail et d'Oisy, porta le nom
de Coucy, tandis que le second, Enguerrand, qui eut
en partage le vicomte de Meaux, fut comte de Guignes
au décès de son oncle; de ses deux autres fils, l'un,
Beaudouin, mourut jeune, et l'autre, Robert, seigneur
du Chatellier, fut grand chantre de l'église de Cam-
bray. Guillaume avait épousé en 1511, après contrai
passé en l'abbaye de Montbrisson, Isabelle, fille de
Guy IV deChatillon, comte de Saint-Pol; il en eut su
enfants.
L'aîné, Enguerrand VI de Coucy, eut une grande
part dans les guerres de son temps. En 1540, il re-
joignit Philippe de Valois pour délivrer Cambray.
Trois ans après, il prit part avec Jean de Normandie
à la guerre relative au duché de Bretagne, et assista à
la prise d'Àngoulême. Il épousa Catherine d'Autriche,
petite-fille de l'empereur Albert I er , ce qui donna lieu
plus tard à son fils, Enguerrand VII, marié à Isabelle
d'Angleterre, fille d'Edouard III, de réclamer à l'Autri-
che, les armes à la main, quelques domaines qu'il pré-
tendait lui appartenir comme héritier du ducStrennus,
son beau-père. Il mourut à la bataille deCrécy, lais-
sant une nombreuse postérité. Le second fils de Guil-
laume fut Jean d'Avraincourt, et le troisième Raoul;
celui-ci eut Montmirail : il épousa Jeanne d'Harcourt,
dont il eut plusieurs enfants. Deux d'entre eux possé-
dèrent successivement Montmirail. Ce furent Enguer-
rand, qui mourut sans postérité, et Raoul, évêque de
«&2 MÉMOIRES DE MOiN PÈRE.
Metz et ensuitede Noyon , où il mourut le 1 7 mars 1 424 ,
en sorte que la terre de Montmirail, à la mort de ce
dernier, sortit de la famille de Guignes de Couey, et
passa, par le mariage de leur sœur Blanche, damé de
la Ferté-Gaucher, à Hugues II, comte de Roucy et de
Braine, son mari.
Le comté de Roucy n'était plus depuis longtemps dans
cette famille, originaire de Champagne, l'une des plus
anciennes et des plus nobles du royaume. Il avait passé
à Renault, comte de Reims et de Roucy, qui avait
épousé Alérade, fille de Louis IV, roi de France, et de
Gerberge, sœur de l'empereur Othon P r . La dernière
héritière de cette race avait, par son mariage, trans-
mis cette terre aux sires de Pierrepont, qui prirent le
titre de comtes de Roucy; ce fut l'avant-dernier, Hu-
gues II de Pierrepont, comte de Roucy, qui épousa
Blanche de Guignes de Coucy, dame de Montmirail :
Hugues et Jean VI, son fils, qui fut tué en 1415 à la
bataille d'Azincourt, si fatale à la noblesse française,
furent inhumés en l'abbaye de Saint-Yves de Braine. '
Jean VI n'avait laissé de son mariage avec Elisabeth
deMontagu, fille aînée du seigneur de Montagu et de
Marcoussis, souverain maître d'hôtel du roi, qu'une
fille, Jeanne, comtesse de Boucy et de Braine, qui
transmit, avec le titre de comte de Boucy, les terres
de Montmirail et de la Ferté-Gaucher à la maison de
Sarrebrache, par son mariage, en 141 7, avec Robert III
de Sarrebrache, damoiseau de Commercy, de l'illustre
famille des comtes de Sarrebrache, originaire du pays
messin. Robert III, encore très-jeune, fut associé à
l'ordre de chevalerie que quelques seigneurs de Lor-
raine établirent à Rar, le 5,1 mai 1416; si l'on en juge
MÉMOIRES DE MON TÈRE. 155
par les nombreux démêles qu'il eut dans sa vie, son
caractère devait être allier et querelleur. Les excur-
sions qu'il fit sur les terres de Lorraine et de Bar dé-
terminèrent René d'Anjou, duc de Bar, à l'assiéger
dans son château de Commercy; il fut fait prisonnier,
et ne dut sa délivrance qu'à l'intervention du conné-
table et du chancelier de France. Après la mort du
sire de Chàteauvillain, il s'empara de sa seigneurie,
alléguant une donation de ce seigneur, ce qui iui
suscita un long procès. Il en intenta un autre au sei-
gneur de Graville pour se faire attribuer les terres de
Marcoussis et de Monlagu comme .héritier du chef de
sa femme. Cependant il avait été choisi, en 1459,
pour arbitre des différends entre le roi de Sicile et le
comte de Vaudémont : il mourut le 50 mars 1460,
dans son château de Louvois, et. fut inhumé en l'église
collégiale de Commercy; sa femme, Jeanne de Roucy,
était morte un an auparavant, et avait été enterrée à
Saint-Antoine deBreux. Il laissait deux fils, Jean et
Aîné de Sarrebrache.
Jean de Sarrebrache, comte de Roucy, posséda,
entre autres terres, celles de Montmirail et de la Ferlé-
Gaucher, ainsi que nous le voyons par un acte de foi
et hommage de 1484. Il suivit le comte de Bunois
dans la campagne de Vienne, et il fut estimé de ce
prince, qui lui donna sa seconde fille, Catherine d'Or-
léans; mais ce mariage fut stérile. Il avait été fait che-
valier au siège de Fronsac : il assista avec son frère
au sacre de Louis XI en 1461. Bientôt il devint sus-
pect à ce roi ombrageux. Peut-être avait-il fait partie
de la ligue des seigneurs mécontents, auxquels le roi
livra bataille à Montlhéry. On l'enferma au château
154
MÉMOIRES DE MON PERE.
de Loches. Il paraît même que ses biens furent con-
fisqués, car nous voyons que Louis XI, par des lettres
patentes, datées deMontils-les-Tours, du 5octobrel470,
fit don de la terre de Montmirail à Georges delà Tré-
mouille, connu sous le nom de sire de Craon, qu'il
avait attaché à son service, et qu'il nomma en 1474
lieutenant général de Champagne et gouverneur de
Bourgogne. Cependant la terre de Montmirail resta
dans la famille de Sarrebrache de Roucy, sans doute
parce que Jean de Sarrebrache, dont la captivité ne
fut pas de longue durée, et qui assista en 1483 aux
États assemblés à Tours, obtint de Louis XI ou de son
successeur, lorsque le sire de Craon tomba lui-même
en disgrâce, après la levée du siège de Dole, ou lors-
qu'il mourut, de rentrer dans les biens dont il avait
été dépouillé. La terre de Montmirail devait un jour
appartenir à la famille de la Trémouille*, mais plus
tard, et par acquisition, ainsi qu'on le verra par la
suite. Jean de Sarrebrache mourut en Laonnais, au
château de Montmirail et du comté de Roucy; il avait
épousé, le 5 février 1487, la fille du gouverneur de
Champagne et de Bourgogne, Marie d'Amboise de
Chaumont, qui lui survécut et se remaria à Jean de
Créqui; elle fut néanmoins inhumée à Saint-Yves de
Braine, près du comte de Roucy, son premier mari,
dont elle avait eu un fils et trois filles.
Ce fils, Amé III de Sarrebache, comte de Roucy,
damoiseau de Commercy, seigneur de Montmirail et
autres lieux, né le 20 octobre 1495, reçut les épe-
rons de chevalier à la bataille de Marignan; il épousa
en 1520, à Saint-Germain-en-Laye, Renée de la Mark :
il commandait dans l'armée du duc de Vendôme cent
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 155
lances qui furent, en 1521 , réduites à vingt-cinq, et en-
voyées en garnisonaVervins.il se jeta alors dansle châ-
teau deHam, qu'il défendit contre les Anglais : il fut
ensuite pourvu du commandement de l'Ile de France;
mais bientôt, atteint de la pierre, il mourut dans
son hôtel à Paris, à trente et un ans. Son corps fut
porté dans la sépulture de sa famille à Saint-Yves de
Braine.
Comme l'unique enfant qu'il avait eu de Renée de
la Mark mourut au berceau, son opulente succession
se partagea en 1526 entre ses trois sœurs Philippe,
Catherine et Guillemette. Philippe, l'aînée, eut Com-
mercy, Montmirail, Louvois, Sandon, Venisy et le
parc de Lachy : son père l'avait émancipée à dix ans;
quatre ans après, elle épousa Charles de Silly, sei-
gneur de la Roche-Guyon, Rochefort, etc. Le comté
de Roucy, Pierrepont, Soisy, Annoy, Loisy, Bruque-
may, Coulommiers, et le vidamé de Laonnais, furent
attribués à Catherine, qui épousa Antoine de Broyés,
seigneur de Muret, tué à la bataille de Marignan. Enfin
la troisième, Guillemette, eut le comté de Braine,
Pontarcy, la Ferté-Gaucher, Neufchâtel, Montagu, Ha-
vraincourt, Villamur et la Ferté-Dollé; elle épousa Ro-
bert de la Mark, duc de Bouillon, maréchal de France.
La famille de Silly, qui remonte à Gauthier de Silly,
vivant en 1289, avait eu sous Charles VIII un grand
maître de l'artillerie de France, qui exerça son office
au siège de Capoue. Elle eut, entre autres branches,
celle des comtes de la Roche-Guyon, depuis le mariage
de Marie, dame de la Roche-Guyon, avec Berthelin de
Silly. Charles de Silly de la Roche-Guyon, qui épousa
l'héritière de la terre de Montmirail, Philippe de
■I
■ 4.
136 MÉMOIRES DE MON PÈUE.
Roucy, mourut dès l'année 1518; il fut enterré au
prieuré. Sa veuve, après sa mort, se fit appeler vicom-
tesse de Louvois.
Parmi ses enfants, ce fut le second, Jacques de
Silly, comte de Rochefort, damoiseau de Commercy,
seigneur d'Anneau, qui eut Monlmirail et Trosnay, et
que nous voyons à ce titre recevoir foi et hommage de
Gérard de Soisy, pour le fief des Marais. Il fut gentil-
homme à la chambre, et porta la parole pour la no-
blesse aux États d'Orléans, en 1*560. Il exposa longue-
ment les services et les vertus de son ordre; il réclama
la résidence des ecclésiastiques, insista pour que les
bénéfices ne fussent accordés ni par faveur, ni par
argent, ni par amis, mais seulement en raison de la
capacité, et il ajouta : « Ce n'est assez à un roi d'être
bon s'il ne profite à ses sujets, et ne veut entendre
leurs plaintes pour y remédier; voilà comment Dieu
avertit les rois à bien vivre; voilà comment les princes
prudens se doivent gouverner, et avec leurs sujets s'en-
tretenir. » Il mourut en 1570, ne laissant point d'en-
fants de son mariage avec Madeleine d'Ànnebault,
fille du maréchal d'Annebault; en sorte que ses biens,
notamment Montmirail et Trosnay, passèrent à un de
ses neveux, Antoine de Silly, héritier par sa mère du
comté de la Rochepot.
Cet Antoine de Silly fut gouverneur d'Anjou; le roi,
en 1595, le décora de ses ordres : il se maria d'abord
à Marie de Lannoy, fille du seigneur de Morvillers, et
en secondes noces à Jeanne de Cossé-Gonnor, veuve
de Louis Gouffier, duc de Roannais. Il eut de son pre-
mier mariage deux filles: l'aînée, Françoise-Margue-
rite, femme d'une haute vertu, l'âme la plus con-
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 157
stamment dévouée aux vues charitables de saint Vincent
de Paul, épousa Emmanuel de Gondy : elle lui ap-
porta les terres de Montmirail et de Trosnay, et devint
plus tard héritière des biens de François de Silly,
comte de la Roche-Guyon, damoiseau de Commercy,
grand- louvetier de France, qui mourut sans avoir eu
d'enfants. La seconde, Madeleine, femme de l'ambas-
sadeur en Espagne, Charles d'Angennes, fut célèbre
par son esprit et ses disgrâces.
Philippe-Emmanuel de Gondy, comte de Joigny,
marquis des Iles d'Or, baron de Ville-Preux, seigneur
de Dampierre, était fils du maréchal Albert de Retz :
il devint, à la mort de son frère, généralissime des
galères. En 1600, il se rendit à Marseille pour en
faire construire six nouvelles, et en 1621 il se trouva
au siège de la Rochelle. 11 eut de son mariage avec
Marguerite de Silly trois enfants : Pierre, l'aîné, qui
fut duc de Retz; Henri, qui fut marquis des Iles d'Or;
et Jean-François de Paul, qui fut le célèbre coadjutcur.
Celui-ci naquit le 20 septembre 1615, à Montmirail,
où l'on conserve encore son acte de baptême. (On a
dit par erreur qu'il avait été tenu sur les fonts baptis-
maux par les pauvres, cette particularité concerne un
fils de Charles d'Angennes.) Ses parents, comme s'ils
avaient prévu le rôle important qu'il devait jouer sur
la scène politique, et les écueils dont il serait entouré,
avaient appelé de Château-Thierry, pour le baptiser,
un religieux minime d'une grande réputation de sain-
teté, et avaient confié ensuite son éducation à Vincent
de Paul; ils n'eurent peut-être que le tort de le vouer
à un état pour lequel il ne se sentait pas de vocation.
Saint Vincent de Paul, malgré les soins qu'il donnait
158 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
à l'éducation de son élève, n'oublia pas les devoirs de
son saint ministère. Que d'esprits éclairés, que de
misères secourues, que de vertus encouragées je pour-
rais révéler ici, s'il m'était donné de retrouver les
traces de tous ses pas sur le territoire de Montmirail
et de ses environs ! Il passa environ quatre ans dans
la maison de Gondy, de 1615 à 1617; c'est à cette
époque qu'il établit d'abord à Paris, à Ville-Freux, à
Joigny, ensuite à Montmirail, les sociétés de charité,
renouvelées de nos jours, et destinées à faire tant de
bien dans les localités assez heureuses pour les possé-
der. En 1652, la maison des chanoines réguliers de
Saint-Lazare, de Saint-Augustin à Paris, voyant l'ad-
mirable discipline de l'ordre des prêtres de la mis-
sion, fondé par Vincent de Paul, se donna à lui;
ce furent quelques religieux de cet ordre, dont toutes
les parties du monde ont connu le zèle, qui ont été
appelés d'abord à Fontaine-Essarts, dans la terre de
Montmirail, et ensuite à Montmirail même: l'élève de
Vincent de Paul, le jeune de Retz, annonça de bonne
heure ce qu'il devait être. Richelieu le jugea sur un
écrit qu'il composa à dix-huit ans, intitulé : la Con-
juration de Fiesque, en disant : « Voilà un dangereux
esprit. » Lui-même a écrit dans ses Mémoires : « .le
suis persuadé qu'il faut plus de grandes qualités pour
être un bon chef de parti que pour être empereur de
l'univers. » Celte pensée le guida dans la première
partie de son existence; il s'attacha au comte de Sois-
sons ; plus tard, lorsqu'il fut nommé coadjuteur de
Paris, et que le cardinal Mazarin fut devenu tout-puis-
sant par le refus d'Emmanuel de Gondy d'accepter le
ministère que la régente lui avait offert, celle-ci le
MÉMOIRES DE MON PÈRE. «8
,omlil l'àme des inlrigues de la Fronde. Populaire
par son opposition, par ses prédications, par la pro-
digalité de ses aumônes, il était trop grand seigneur
po°ur donner au peuple la conscience de sa force, et
trop chrétien pour l'abandonner à toute l'exaspéra-
tion de ses passions; il devait donc, alors que les par-
lements et la noblesse étaient abaissés par la politique
(leRichelieu, s'épuiser en vains efforts contre la toute-
puissance du grand règne que déjà l'élévation et la
fermeté d'esprit de Louis XIV préparaient à la France.
11 est vrai qu'il eut la satisfaction de voir la disgrâce
momentanée de Mazarin, et d'obtenir le chapeau de
cardinal; triomphe éphémère, car bientôt sa captivité à
Vincennes, son exil à Rome, sa renonciation au siège
métropolitain de Paris, sa retraite à Saint-Mihiel, où
il composa ses Mémoires, furent les grandes leçons
qui le firent rentrer en lui-même, et tendre désormais
à des fins plus chrétiennes. Sa vieillesse rappela le
disciple de saint Vincent de Paul : il vendit ses deux
souverainetés, se réservant à peine dix mille livres de
rente, et il abandonna le reste à ses créanciers; c'est
ainsi qu'il acquitta onze cent mille livres de dettes. 11
étonnait autant par son humilité, sa piété, sa bienfai-
sance, que par la douceur de son caractère, et le charme
de sa conversation. Il mourut à Paris le 24 août 1G79.
Dès l'année 1625, Emmanuel de Gondy, son père, pro-
fondément affecté de la mort de sa femme, Marguerite
de Silly, s'était démis de sa charge de généralissime
des galères et de ses biens en faveur du duc de Retz,
Pierre de Gondy, son fils aîné, et s'était retiré en la
congrégation des prêtres de l'Oratoire à Paris, où il
reçut les ordres et mourut en 1002, laissant une
100 MEMOIRES DE MON PERE.
grande réputation de sainteté. 11 fut inhumé en l'église
de Saint-Magloire.
Pierre de Gondy, duc de Relz, dut résigner sa
charge de généralissime des galères, en 1651, en fa-
veur de François de Vignerod, marquis du Pont-de-
Courlay, neveu du cardinal de Richelieu ; il était duc
de Retz parce qu'il avait épousé sa cousine, Catherine
de Gondy, fille et héritière du duc de Retz, son oncle.
11 obtint, au mois d'août 1645, des lettres patentes
portant que Monlmirail ne relèverait plus de Château-
Thierry, mais de la tour du Louvre, ce qui ne l'em-
pêcha pas de vendre avant 1659 sa baronnie de Monl-
mirail à Louis de la Trémouille de Noirmoutiers, et,
en 1664, à Claude de Pinteville, tous ses biens dont il
avait hérité, dans le comté de Vertus, de Marguerite
de Silly, sa mère. Il fut décoré des ordres du roi et
mourut en 1676 à Marchecoul, en Rretagne, chef-lieu
de son duché.
La Trémouille; suflil ; ce nom vaut une histoire.
Lamartine, Chant dit sacre.
La famille de la Trémouille se divise en trois bran-
ches : celle de Thouars, avec le titre de prince de
Talmon; celle de Royan et d'Olonne; enfin celle qui
prit son surnom de l'île de Noirmoutiers.
Ce fut Louis II, marquis de Noirmoutiers, né le
25 décembre 1612, qui acquit de la maison de Gondy,
pour le prix de cinq cent cinquante-cinq mille livres,
la terre de Montmirail. Il se qualifiait vicomte de
Tours, seigneur de la Ferté-Milon, baron et châtelain
de Montmirail et Trosnay. Il fit ses premières armes à
la bataille d'Avesnes, assista aux prises de Tirlemont et
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 16)
de Louvain, cl fut nommé maréchal de camp après le
siège de Perpignan. Moins heureux au combat de
Dullin, il fut fait prisonnier ; mais bientôt, rendu à la
liberté, il reprit son commandement, d'abord sous le
maréchal de Villeroy, au siège de la Moite, et ensuite
sous le duc d'Orléans, aux prises de Béthune, Armen-
tièrcs, le Quesnoy; et plus tard, en 1646, aux sièges
de Courtray et de Dunkerque. Il fut blessé à Dixmude.
Le roi, pour le récompenser, érigea son marquisat de
Noirmoutier en duché, par lettres patentes de mars
1650 ; et, par lettres du 8 février 1659, transféra le
titre et la dignité de pairie sur la baronnie de Mont-
mirail. Le duc de Noirmoutier mourut le 12 octo-
bre 1666, à cinquante-quatre ans, à Chàteau-Villain.
Il avait épousé, en 1640, Renée-Julie Auberi, fille
unique de Jean Auberi, conseiller d'Etat. Il lui laissa
en mourant un procès à soutenir contre le fermier du
vicomte de Paris, qui, en 1661, lui avait réclamé les
droits dus pour l'acquisition de la terre de Montmirail ,
suivant la coutume de Vitry. Ces droits s'élevaient,
pour le quint, à cent dix mille livres, et, pour le re-
quint, à vingt-deux mille livres. Le roi les avait cédés au
maréchal Fabert, qui en avait généreusement fait re-
mise au duc de Noirmoutier. Mais le fermier de Paris,
Caillet, prétendait que Montmirail relevant de la tour
du Louvre, située dans Paris, le roi n'avait pu dis-
poser de droits qui lui étaient affermés. De là grand
procès qui fut jugé contre le fermier, en faveur de 1»
dame de Noirmoutier et de ses enfants mineurs, par
arrêt du conseil d'État, du 5 septembre 1668.
La famille de la Trémouille ne conserva pas long-
temps Montmirail. En 1672, les actes de la seigneurie
ii.
il
162
MEMOIRES DE MON PÈRE.
sont encore intitulés au nom de la dame de Noirmou-
tier, qui ne mourut qu'en 1679; mais bientôt cette
terre fut vendue à la famille le Tellier de Louvois,
sans doute parce que des trois fils du duc de Noir-
moutier aucun ne continua sa postérité. Les deux
aînés avaient péri, l'un dans la guerre de Portugal,
contre les Espagnols; l'autre au combat de Reuf; le
troisième était dans les ordres; d'abord abbé de Lagny,
il devint cardinal et mourut archevêque de Cambray.
Le duc de la Trémouille avait eu aussi plusieurs filles;
l'une d'elles fut la célèbre princesse des Ursins, ma-
riée en premières noces à Adrien de Talleyrand, prince
de Chalais, et, en secondes noces, en 1675, au duc
de Bracciano, chef de la famille des Ursins, qui, peu
de temps après, la laissa veuve' avec une immense for-
tune; elle exerçait à Rome une grande influence lors-
qu'on lui proposa la charge de camarera mayor de la
jeune reine d'Espagne, femme de Philippe V. Dès
lors, elle gouverna réellement l'Espagne; et sa poli-
tique fut si contraire à la France que Louis XIV exi-
gea, pendant un temps, son éloignement. Rentrée en
grâce, elle obtint, par le traité d'Utrecht, une prin-
cipauté dans les Pays Bas; elle retourna à Madrid,
d'où elle fut de nouveau exilée, en 1712, par la nou-
velle reine, dès son entrée. Elle se relira alors à Gènes,
où elle mourut en 1715.
C'était le célèbre ministre François-Michel le Tellier
de Louvois, fils du chancelier, né le 18 octobre 1641,
(jui avait acheté de madame de Noirmoutier la terre
deMontmirail. 11 avait été associé à la charge de se-
crétaire d'État au département de la guerre, en 1662 ;
seul titulaire par la démission que donna son père
MÉMOIRES DE MON PERE
10."
quatre ans après, il créa dos magasins pour L'armée,
fortifia la discipline, améliora le service de l'artillerie,
dont il était grand maître, fit rétablir les places fortes,
et tout cela sans qu'on entendit jamais parler de mal-
versation; il donnait des instructions pour la conduite
des années. Le succès des campagnes de Flandre et de
Franche-Comté est dû à ses mesures; elles n'étaient
inutiles et gênantes que pour le grand Turenne. On a
accusé Louvois d'avoir contrarié ses plans, par ja-
lousie de tout mérite indépendant du sien. Il fut,
comme son père, très-opposé à la liberté de conscience.
Sa rigidité, qui ne pliait même pas devant le roi, lui
avait fait beaucoup d'ennemis. Ce fut d'après ses con-
seils que Louis XIV, qui lui avait confié l'intendance
des bâtiments après Colbert, fit construire l'hôtel des
Invalides. Louvois avait épousé en 166 L 2, l'année où
il avait été associé au ministère, Anne deSouvré, fille
unique et posthume de Charles Souvré, marquis de
Courtenvaux, la plus riche héritière de France; aussi
il acheta non-seulement la terre de Montmirail, mais
encore le comté de Tonnerre, la baronnie de Crusy et
la terre d'Àncy-le-Franc. Lorsqu'il eut fait rebâtir le
château de Montmirail, Louis XIV, qui s'y arrêta en
allant en Lorraine, s'assit sur une pierre dans le parc,
en admira les points de vue sur la vallée de Morin, et
regretta qu'il fût privé d'eau; mais en revenant, il y
trouva les bassins que Louvois s'était empressé d'y
faire creuser. Ce ministre mourut à la sortie d'un
conseil où Louis XIV, assure-t-on, l'avait fort mal ac-
cueilli, le 16 juillet 1691, à cinquante et un ans; on
admire son tombeau à Tonnerre.
Il avait eu de son mariage six enfants; mais sa
■^■IMtfff
HH MÉMOIRES DE MON PÈRE.
maison ne se continua que par deux d'entre eux, qui
furent le marquis de Souvré, maître de la garde-robe,
lieutenant général au gouvernement de Navarre, dont
les descendants habitèrent la terre de Louvois; et le
marquis de Courtenvaux, l'aîné de ses fils, dont la pos-
térité -habita celle de Montmirail.
Le marquis de Courtenvaux fut meslre de camp du
régiment de la reine et colonel des Cent-Suisses de la
garde. Il épousa, le L 28 novembre 1691, Marie-Cathe-
rine d'Estrées, sœur du dernier maréchal d'Eslrées :
il en eut deux fils; le second ne laissa pas de posté-
rité, mais il joua un rôle trop important et a laissé
à Montmirail des souvenirs trop ineffaçables pour que
nous n'en parlions pas ici . Césarle Tellier deLouvois, dit
maréchal d'Eslrées, parce que ce fut lui qui succéda au
nom et aux armes de cette maison, naquit le 2 juillet
1695. Il lit, sous le nom de chevalier de Louvois, ses
premières armes avec le maréchal de Berwick, contre
le même Philippe V, que son oncle avait contribué à
affermir sur le trône d'Espagne. Il possédait cette
fleur de galanterie qui sait allier les marques du res-
pect avec les prévenances de l'amitié. Envoyé à Weis-
sembourg avec son régiment pour y recevoir Stanislas
Leszckzinski, il osa prétendre à la main de sa fille. Mais
cette princesse, quoique déchue, était réservée par la
Providence à de plus hautes destinées. Le régent, peu
favorable à la famille le Tellier, entrava les projets du
jeune colonel, sans néanmoins l'arrêter dans une car-
rière que sa valeur devait rendre brillante. En effet,
en 1 754 , il couvrit les frontières du côté de la Flandre;
l'année suivante, il fut un des généraux qui décidèrent
du succès de la journée de Fontenoy. Après avoir reçu
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 165
plusieurs coups clans ses armes et dans ses habits, il
poursuivit encore l'ennemi, et lui fil quatre mille pri-
sonniers; il contribua au gain des batailles de Baucoux
et de Lanfeltl, et facilita, par une manœuvre habile,
l'investissement de Maéstrich. Pourvu du bâton de ma-
réchal et charge du commandement de l'armée des-
tinée à agir en Allemagne, il passa le Weser et rem-
porta, le 20 juillet 1756, une victoire signalée sur le
duc de Cumberland vers Ilastembeck. Des intrigues de
cour l'avaient fait rappeler, et il put apprendre au
duc de Richelieu, en lui remettant le commandement,
la gloire dont il venait de se couvrir. Bien qu'il eut
él/marié deux fois, d'abord à Catherine de Cham-
pagne de la Suze, ensuite à Adélaïde-Félicité de Sillery,
.filfe unième du marquis de Puisicux, ancien ministre
des affaires étrangères, il mourut sans laisser d'en-
fants en 1771; aussi avait-il fait, le 2 février de la
même année, son testament en faveur du marquis de
Courtenvaux, son neveu; et, à son défaut, en faveur de
sa petite-nièce, mademoiselle de Monlmirail.
Le frère aîné du maréchal le Tellier, Macé le Tellier,
appelé le marquis de Louvois, fut colonel «les Cent-
Suisses de la garde. 11 mourut trois ans avant son père,
laissant de son premier mariage avec la sœur du duc
de Noailles un lils appelé le marquis de Montmirail,
marié à la fille unique du maréchal de Gontaut-Biron,
et un pelil-lils appelé le marquis de Crusy. A la mort
de son grand-père, le marquis de Montmirail devint
marquis de Courtenvaux. 11 était né à Paris, en 171, S;
il fit ses premières armes sous le maréchal de .Noailles,
son oncle; il devint colonel des Cent-Suisses, charge
alors héréditaire dans sa famille. A vingt-cinq ans, la
106 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
faiblesse de sa santé l'obligea de renoncer à la carrière
militaire. Son éducation avait été fort négligée, mais
il avait un goût naturel pour l'élude; il en sentait tout
le prix; aussi avait-il fait élever avec soin son fils le
marquis deCrusy, qui, bien que voué d'abord à la car-
rière militaire, aide de camp de son oncle, le maré-
chal d'Estrées, et ensuite colonel des Cent-Suisses, par
la démission de son père, entra à l'Académie des
sciences et la présida en 1775; malheureusement il
mourut l'année suivante, à trente ans, profondément
regretté pour l'aménité de son caractère, sa piété, la
régularité de ses mœurs et son amour du travail : il
portait le titre de marquis deMontmirail, qu'il avait
pris lorsque son père l'avait quitté pour le nom de
Courtenvaux; il ne laissait qu'une fille en bas âge. Le
marquis de Courtenvaux, son père, appelé au doulou-
reux honneur d'occuper à l'Académie des sciences le
fauteuil qu'il y avait laissé vacant, fit construire à ses
frais une corvette très légère, et parcourut pendant trois
mois les côtes de la France et de la Hollande avec Pin-
gré et Messier pour faire des expériences sur les mon-
tres marines, dont le perfectionnement avait été mis
au concours. Il fit fabriquer et s'occupa lui-même de
la fabrication de beaucoup d'instruments utiles qui,
sans lui, eussent été ignorés. Sa santé se fortifia dans
ces exercices, car il vécut jusqu'en 1784. Le château
de Montmirail était alors un rendez-vous ouvert à la
société des environs, qui y était accueillie avec celte
aisance simple et empressée, caractère de la vraie no-
blesse : il avait parmi ses titres celui de duc de Dou-
deauville, et avait hérité, dans la succession d'Estrées,
de la grandesse d'Espagne.
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 107
Telle fut à Montmirail cette famille le Tellier de
Louvois, dont le souvenir suffirait pour donner de
l'intérêt aux lieux qu'elle habita.
Mademoiselle le Tellier de Louvois, de Montmirail,
n'avait «ncore que treize ans lorsque sa mère la maria
au fils du comte de la Rochefoucauld-Surgère : Ani-
broise Polycarpe de la Rochefoufoucauld, qui par cette
alliance, acquit la grandesse d'Espagne, le titre de
duc de Doudeauville, et devint héritier de la terre de
Montmirail. Il fut appelé de bonne heure à présider
l'assemblée de la noblesse à Chartres; mais bientôt la
Révolution le força d'émigrer. La duchesse de Dou-
deauville resta en France, et conserva ainsi les biens
qu'elle y possédait de son chef. Sous la Restauration,
le duc de Doudeauville, pair de France, fut nommé
directeur général des postes, emploi qu'avait occupé
Louvois en 1608; plus tard, il devint ministre de la
Maison du roi ; il fut décoré des ordres de S. M.; il se
retira quand Charles X signa l'ordonnance de disso-
lution de la garde nationale de Paris. En 1850, il
siégea à la Chambre des pairs pour le procès des mi-
nistres, et rentra ensuite dans la vie privée. Sa bien-
faisance égalait sa piété; il n'est pas de bonnes œuvres
qui lui aient été étrangères : le nombre des personnes
qu'il a obligées est incalculable. 11 mourut en 1841,
laissant une mémoire qui sera toujours vénérée, sur-
tout dans le département de la Marne, lequel, plus que
tout autre, a connu son âme bienfaisante 1 .
Le duc de Doudeauville avait eu de son mariage un
i
• Combien l'histoire de France sérail plus connue, s., dans chaque can-
ton, nn homme aussi élevé que M. le duc de Doudeauville appliqua.! ;«>
loisirs à des éludes de ce genre en demeurant sur ses terres. [F. Claude.)
168 MÉMOIRES DE MON PÈRE.
fils et une fille. Celle-ci épousa le marquis de Chapt de
Raslignac, de cette famille de Périgord connue dès
la lin du onzième siècle, dont un membre, célèbre
par sa science, fut chancelier de l'Université de Bou-
logne en 1571 , et dont un autre, appelé par de Thou,
homme d'un courage infatigable, gagna la bataille d'Is-
soire sur les ligueurs en 1590; la marquise de Rastignac
mourut jeune, ne laissant qu'une fille qui est la du-
chesse actuelle de la Rochefoucauld. Le vicomte de la
Rochefoucauld est devenu, par la mort de son père, duc
de Doudeauville. Son éducation fut confiée à l'abbé Le-
gris-Duval, qui fit revivre les souvenirs de saint Vin-
vent de Paul par son immense charité, contribua à la
fondation de la maison des Jeunes-Condamnés, créa
celle des filles repenties, et s'occupa activement des
œuvres des hôpitaux et des Savoyards. Lorsqu'il entra
dans la maison de Monlmirail, il s'était déjà honoré
par un généreux dévouement en 1795 en se rendant
à la commune de Paris, où il dit : «Je suis prêtre,
Louis XVI est condamné à mort, je viens lui offrir
les secours de mon ministère, et je demande que mon
offre lui soit transmise. » L'abbé Legris-Duval dut à
la présence de deux anciens condisciples de n'avoir
pas été victime de sa généreuse démarche. Il com-
posa pour son élève le Mentor chrétien du catéchisme
de Fénelon. 11 mourut à Paris, mais son cœur fut ap-
porté à Monlmirail, où il n'avait jamais cessé de rési-
ler une grande partie de l'année.
En 1814, le vicomte de la Rochefoucauld, plusieurs
fois député depuis, fut nommé aide de camp de Mon-
sieur; et, au retour de Gand, colonel d'une des légions
de la garde nationale de Paris. Son intimité dans la
MÉMOIRES DE MON PÈRE. 169
maison du Cayla prépara l'avènement au ministère de
la maison du roi du duc de Doudeau ville son père; et
lui-même fut nommé directeur général des beaux-arts
(Maison du roi). Dévoué comme son père à la branche
aînée des Bourbons, en 1850, il resta fidèle à ses an-
técédents. Il avait épousé en premières noces la fille
unique du vertueux duc Mathieu de Montmorency,
dont, après dix ans de mariage, il eut plusieurs en-
fants. Devenu veuf, il s'est remarié à la comtesse de
Bourbon-Conti, née de Verteillac, et veuve elle-même
du fils légitime du dernier prince de Conti.
C'est à la duchesse de la Rochefoucauld, sa nièce,
que la terre de Montmirail appartient depuis la mort
de madame la duchesse de Doudeauville.
ÉTAT DES HOMMES CÉLÈBRES
QUI SONT NÉS A MONTMIRAIL, Y ONT VÉCU OU Y SONT MORTS.
XII e siècle. Le bienheureux Jean de Montmirail.
XIII" siècle. Enguerrand III de Coucy (dit le grand
Coucy).
XV e siècle. Jean de Sarrebracbe, comte de Boucy,
marié à Catherine d'Orléans, fille du
comte de Dunois; il est inhumé à
Montmirail.
XVI' siècle. Jacques de Silly (Antoine de Silly, lils
de Jacques et père de madame Em-
manuel de Gondy, est cet ambassa-
deur de France en Espagne, dont les
gens furent gravement insultés à Val-
ladolid en 1(302, et qui fut rappelé
pre-
170 MEMOIRES DE MON PÈRE.
par Henri IV jusqu'à ce que la cour
de Madrid eût fait une réparation
convenable), comte de Rochefort, qui,
pour la noblesse, porta la parole aux
états d'Orléans.
XVII e si'ècle. Le célèbre coadjuteur, cardinal de Retz,
né à Montmirail.
Saint Vincent de Paul, qui fut
cepteur de ce dernier.
Louis de la Trémouille, premier duc
de Noirmoutier.
Le célèbre ministre de Louvois, qui re-
bâtit le château de Montmirail.
XVIII e siècle. Louis César le Tellier, maréchal d'Es-
trées, petit-iîls du précédent.
Le marquis le Tellier de Courtenvaux,
d'abord marquis de Montmirail, et le
marquis de Montmirail, son iils, l'un,
et l'autre de l'Académie des sciences.
XIX e siècle. M. delà Rochefoucauld, ducdeDoudeau-
ville, ministre de la maison du roi.
L'abbé Legris Duval.
MORSAINS (277 habitants en 1846}.
Etat ancien. — Généralité de Champagne, élection
de Sézanne; en 1720 on comptait à Morsains et Leuze
cinquante-huit feux.
Monuments. — L'église est. remarquable par son
chœur, son portail et son clocher. Le patron de la
commune est saint Denis. Il y a un château antique.
LA RÉVOLUTION
RACONTÉE ET JUGÉE PAR LES HOMMES DU TEMPS
PRÉFACE
S'il esl une époque de l'histoire de France digne
du plus vif intérêt, c'est sans contredit celle de 1 789 .
Cependant cette époque n'est pas encore étudiée au-
tant que le réclame son importance. Nos historiens
contemporains les plus illustres l'ont pourtant ra-
contée presque tous, dans son ensemble et dans ses
détails, avec autant d'érudition que de talent ; mais
leurs ouvrages sont à mon avis trop systématiques ou
trop étendus pour le plus grand nombre des lecteurs;
et, d'un autre côté, les préoccupations du présent,
les complications de chaque jour et la fatigue des es-
prits, en ont aussi détourné l'attention. Il est facile
d'en juger aux nombreuses questions encore aujour-
d'hui controversées ou débattues, à certaines luttes de
partis, à mille explosions de tendances extrêmes, que
174 PRÉFACE.
l'expérience aurait dû éteindre, et qui persistent tou-
jours, en dépit du bon sens, et au détriment de la
chose publique.
Telles sont les considérations qui justifieraient et
au delà, en dehors de leur valeur historique, les ex-
traits des écrivains de la fin du dernier siècle, an-
noncés dans le post-scriptum de l'introduction géné-
rale, et qui forment un précis aussi attachant ^jjue
curieux des années les plus tumultueuses de la Révo-
lution. Tous les événements importants, toutes les dis-
cussions mémorables du temps y sont rappelés, depuis
l'assemblée des notables jusqu'au procès de Robes-
pierre, après lequel il n'y a plus que des pièces dé-
tachées 1 .
Sans prétendre être toutes entièrement neuves, ces
reproductions renferment néanmoins plus d'une ré-
vélation piquante, plus d'un éclaircissement précieux;
et ce sera certainement un 'tableau saisissant que cette
résurrection de toute une génération évoquée de sa
poussière, pour venir rapporter elle-même à ses des-
cendants un des plus grands drames de l'humanité,
dont elle fut l'auteur et le témoin, depuis le crime
jusqu'au martyre.
1 J'ai donné dans l'introduction deux cents volumes à cette collection ;
elle en a au moins quatre cents, si l'on ajoute aux ouvrages que j'ai ci-
tés la plus grande partie des journaux de l'époque, depuis les Actes des
Apôtres jusqu'à la Bouche de Fer. Mais il n'y a guère dans toutes ces
feuilles que des déclamations ou des redondances; aussi les ai-je né-
gligées en partie. Si quelqu'un le regrettait, il ne devrait s'en prendre
qu'à moi ; les nombreuses occupations de M. de la Rochefoucauld l'ayant
empêché de faire lui-même ce travail.
PRÉFACE. 175
Quant au principe qui a dirigé ce travail d'extraits
et de notes, quant à l'esprit dans lequel il a été fait,
il suffit, pour édifier le lecteur à cet égard, d'em-
prunter quelques lignes à un discours célèbre du plus
grand et du plus populaire des rois de la dynastie de
Bourbon, au discours de Henri IV à l'assemblée des
notables, réunie à Rouen en 1596 : « Je ne vous ai
point appelés, dit-il, comme faisaient mes prédéces-
seurs, pour vous obliger d'approuver aveuglément
mes volontés ; je vous ai fait assembler pour recevoir
vos conseils, pour les croire, pour les suivre. C'est
une envie qui ne prend guère aux rois; mais l'amour
que je porte à mes sujets, et l'extrême désir que j'ai
de conserver mon État, me font trouver tout facile et
honorable '. »
Ne serait-ce pas là la plus magnifique épigraphe de
toutes nos constitutions modernes, même les plus li-
bérales?
F. CLAUDE.
25 mars 1 S6 1.
i II va sans dire qu'en insérant ces extraits dans ses Mémoires, M. de
la Rochefoucauld est loin d'en adopter toutes les opinions et d'en garantir
toutes les assertions. On nie permettra de faire la même réserve en ce
qui me concerne, quoique je les aie choisis. (F. Claude).
*
I
LA RÉVOLUTION
RACONTÉE ET JUGÉE PAR LES HOMMES DU TEMPS
PREMIER EXTRAIT
MÉMOIRES DE BASSEVILLE SUR LA RÉVOLUTION DE FRANCE
INTRODUCTION
Les dettes de Louis XIV n'étaient point encore ac-
quittées; les plaies portées au commerce n'étaient
point encore cicatrisées, et la paix de Fontainebleau '
avait fait perdre aux Français la grande influence
qu'ils avaient eue pendant longtemps dans toute l'Eu-
rope. La perte du Canada avait fait oublier les cam-
pagnes glorieuses des vainqueurs de Fontenoy et de
Berg-op-Zoom. Des commissaires envoyés par nos en-
nemis, et pensionnés par notre cour, nous enchaî-
naient jusqu'au fond de nos villes; la marine était
languissante; nos ports étaient déserts; il ne restait
1 Sous Louis XV.
h.
12
M
I7S LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
plus rien de ces belles armées navales qui avaient fait
voir le pavillon de la France aux deux mondes, et ba-
lancé la puissance de l'Angleterre et de la Hollande.
L'insouciance ou la faiblesse du ministère, accom-
modée à l'égoïsme et à l'indolence du souverain, mit
le comble à toutes ces pertes ; et le dernier jour de la
gloire de Louis XV, en politique, fut marqué par
l'exil du duc de Choiseul. Ce grand homme avait un
coup d'œil juste, une énergie peu commune à la no-
blesse française, une parfaite connaissance de l'esprit
et du caractère national, et par-dessus tout, une saga-
cité admirable pour démêler le vrai mérite de l'homme
qu'il voulait employer, et qu'il savait toujours mettre
à sa place. Jamais les cours de Vienne, de Saint-Pé-
tersbourg et de Berlin, ne se seraient partagé la Po-
logne à la face de l'Europe, s'il eût encore été en place.
Ses ennemis crient partout qu'il réunissait la fierté
de Louvois à la somptuosité de Fouquet; les gens sans
passions conviennent qu'il fut un bourreau d'argent ;
que ses prodigalités excessives doivent un peu décré-
diter son administration, parce qu'elles épuisèrent le
trésor public: c'est à la postérité à le juger; et, sans
doute, elle n'oubliera jamais que les hommesles moins
intéressés à le prôner... que ceux mêmes qui l'accu-
sent d'avoir, le premier, porté un coup mortel au
militaire français, en contrariant les anciennes or-
donnances, lui font hommage des deux plus étonnan-
tes révolutions que les annales du monde puissent of-
frir... Il prépara la .révolution d'Amérique; et celle-ci
amena la révolution de France 1 .
1 Le duc de Choiseul est en effet jugé aujourd'hui comme un très-
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 170
La guerre d'Amérique fournit aux écrivains des
deux partis mille occasions de discuter les droits des
peuples en général, et ceux de l'homme en particu-
lier. Les esprits, éleclrisés par ces discussions, se fa-
miliarisèrent insensiblement avec la liberté. Il ne fut
pas difficile de conclure que les peuples ne devaient
point rester passifs sous le despotisme militaire ou
ministériel des maîtres qu'ils s'étaient choisis.
'Une opération qui pouvait régénérer la France, si
elle avait été bien combinée et sagement conduite,
avait plongé le royaume dans une anarchie plus dan-
gereuse que le despotisme ministériel, rehaussé par
les lettres de cachet. Le chancelier Maupeou n'eut
qu'un succès momentané, parce qu'avec le talent et le
pouvoir nécessaires pour être utile à son pays, il n'eut
pas un caractère moral assez sûr, ni cette exacte pro-
bité qu'on a droit d'exiger d'un homme qui vient
donner un démenti à sa nation et à son siècle 1 .
La magistrature avait besoin d'une grande réforme;
les membres les plus intègres et les plus éclairés des
parlements la sollicitaient depuis longtemps ; mais il
ne fallait ni la bouleverser ni la dissoudre, pour la
composer encore plus mal qu'elle ne l'était. Les tri-
bunaux par lesquels on remplaça les parlements, fu-
rent d'abord chansonnés, ensuite regardés comme fort
grand ministre; sa disgrâce, amenée par madame DuLarry, l'ut un mal-
heur national. La ville et la cour allèrent à Chanteloup, lieu de son exil,
malgré le roi. (F- Claude).
1 Son plus grand tort fut, non de vouloir réformer la justice et les par-
lements, mais de n'avoir pu le faire, à causé des intrigues de cour et de
la volonté toujours incertaine de Louis XV, son seul appui; ce qui lui
faisail dire : « Je ne suis jamais Lien sur en me levant de garder jusqu'au
soir ma tète sur les épaules. » (F. Claude).
180 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
au-dessous" des fonctions qui leur avaient été confiées.
C'est dans ces circonstances que mourut Louis le
Bien-Aimé. Mort depuis longtemps pour ses sujets, il
laissa la plus belle monarchie du monde à un prince
qui, sans doute, a des vertus réelles, mais que son édu-
cation n'a pu développer... 11 fut élevé par le plus
inepte des courtisans, et toujours éloigné des affaires,
jusqu'au moment où il monta sur le trône.
Le premier usage que ce prince, à peine âgé de
vingt ans, lit de sa puissance, fut pour appeler auprès
de lui le comte de Maurepas. C'était un bel-esprit
de la cour de son grand-père, qu'une épigramme lâ-
chée contre la favorite, avait fait exiler depuis longues
années. Ce vieillard apporta dans une cour qui n'a-
vait rien de la majesté de celle dans laquelle il avait
été élevé, toute la faiblesse d'un sexagénaire presque
délirant; il n'avait rien perdu de la frivolité de sa
jeunesse; et cette facilité d'esprit qui avait fait, jadis,
tout son mérite, était renforcée par l'insouciance na-
turelle à son âge; aussi traila-t-il les affaires même
les plus importantes avec une légèreté qu'on n'aurait
pas soupçonnée dans un vieillard, et bien faite, sinon
pour charmer, au moins pour séduire un jeune roi,
étranger aux affaires, et qui en redoutait les entraves.
M. le comte de Maurepas commença par s'occuper
dos parlements exilés depuis près de cinq ans. Leur
rappel fut une- des plus grandes sottises de son minis-
tère. Le maréchal de Muys, ministre de la guerre,
stoïcien sévère, et qui n'avait pas tous les talents né-
cessaires à sa place, «l'apostropha en plein conseil, en
lui disant, avec beaucoup de franchise et d'aigreur ;
« Vous déshonorez votre vieillesse, et vous abusez de la
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 181
jeunesse du roi. » La suite a prouvé que le maréchal
avait raison. Le roi eût été bien tranquille, bien moins
tracassé par les cours souveraines de son royaume ; il
aurait pu faire entrer dans les nouveaux parlements
ceux des exilés qui auraient mieux aimé s'accom-
moder aux circonslances que de végéter dans leurs
terres l .
Il faut convenir aussi quelechancelierlaissa échapper
un moment très-favorable au maintien des chambres
qui lui devaient leur existence. Si, quand Louis XVI
monta sur le trône, il avait demandé à ce jeune mo-
narque la levée de toules les lettres de cachet, tous les
membres des parlements, qui, dans leur exil, for-
maient encore une compagnie formidable, ou qui
avaient encore un grand parti dans la nation, seraient
rentrés comme de simples particuliers dans le sein de
leur famille. Isolés, sans litre et sans fonction, ils
n'auraient osé s'assembler: n'étant plus malheureux,
l'intérêt qu'on prenait à leur disgrâce aurait insensi-
blement diminué, on se serait accoutumé à les voir
sans robe et sans fonction. Cette démarche était un
coup de parti pour le chancelier : son défaut de pru-
dence entraîna sa chute, il fut envoyé dans ses terres.
Les sceaux furent donnés au premier président du
parlement de Rouen, dont le principal mérite .'tait
d'avoir joué la comédie, et surtout les rôles de Crispin
dans la société du Nestor ministre. L'abbé Terray,
contrôleur général, ami du chancelier, qui commen-
çait à devenir honnête homme, et qui, peut-être, au-
rait pu réparer une portion des calamités dont il avait
1 Ce que M. le comte de Minn'cps n lait de moine n al, ce sont des
ekansons et des petits vers. (F- •■lande).
182 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
couvert l'Etat, fut aussi disgracié et remplacé par
M. Turgot.
cdemejetledans vos bras, lui dit le roi, le jour qu'il
lui fut présenté; vous êtes l'homme juste de mou
royaume. » Ce bon citoyen n'occupa ce poste éminenl
que pour justifier, à la face de toute l'Europe, l'axiome
tant vanté du chantre de Henri IV :
Tel brille au second rang, cfiii s'éclipse au premier.
11 avait fait le bonheur de sa province, étant inten-
dant de Limoges ; il ne fi t presque rien pour le royaume
étant contrôleur général. Élevé dans les principes des
économistes, livré aux détails minutieux, inséparables
de toutes les sectes, il quitta sans regret le ministère,
après nous avoir prouvé que la plus scrupuleuse pro-
bité ne suffit point pour être un bon administrateur '.
Toutes ces variations dans les différents systèmes
adoptés par les différents ministres choisis pour la
partie des finances, loin de rétablir le trésor royal,
augmentaient l'espèce de paralysie qui faisait languir
toutes les autres branches de l'administration; et le
Sully que la nation française a replacé une troisième
fois dans ce poste si délicat, ne put point, dans son
premier ministère, réparer les fautes que l'impéritie
de ses prédécesseurs avaient accumulées. Des gens sé-
vères, ou, selon d'autres, peu habiles en finance, lui
ont reproché d'avoir augmenté la dette nationale par
1 C'est un jugement trop sévère. Turgot restera toujours pour la pos-
térité non-seulement un homme supérieur, mais un ministre hors ligne :
« Il n'y a que Turgot et moi qui aimions ie peuple, » disait Louis XVI.
(F. Claude.)
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 185
la voie des emprunts; il n'a jamais répondu à ces in-
culpations; ses partisans se sont contentés de demander
quel moyen il pouvait employer pour remplir tous les
engagements de l'État, pour développer la révolution
d'Amérique, pour soutenir cette guerre qui devait
changer un jour la face de l'Europe, et diminuer de
beaucoup les forces d'une puissance à jamais rivale de
la nôtre, et qui, souveraine des mers, s'était presque
arrogé le droit exclusif d'y laisser flotter son pa-
villon.
Avant d'aller plus loin, et pour éclairer davantage
nos lecteurs, nous croyons devoir leur mettre sous les
yeux le tableau général des finances, en remontant
jusqu'au règne de Charles VI. A celle époque les dé-
penses de la cour n'avaient jamais passé 94,000 hv.
Mais aussitôt que l'épidémie des croisades eut en-
traîné les Français loin de leurs frontières; aussitôt
que des ennemis étrangers se portèrent en force sur la
France, il fallut des fonds réguliers et considérables.
Les rois auraient bien voulu ordonner eux-mêmes ces
contributions; plus d'une fois ils le tentèrent. La ré-
clamation des gens éclairés les avertit de leurs usur-
pations, et les révoltes des peuples les forcèrent d'y
renoncer. Il fallut reconnaître que cette autorité ap-
partenait à la nation assemblée, et n'appartenait qu'a
elle; ils jurèrent' même à leur sacre que ce droit
sacré, inaliénable, serait à jamais respecté, et ce ser-
ment eut quelque force durant plusieurs siècles '.
Tout le temps que la couronne n'avait eu d'autre
• C'est un fait qui n'a pas été assez remarqué. C'est un droit que-
Louis XIV et Louis XV surtout ont eu le tort immense de méconnaître et
, . , (F. Claude),
de viour.
184 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
revenu que le produit de son domaine, c'étaient ses
sénéchaux, ses baillis qui, chacun dans leur départe-
ment, étaient chargés du recouvrement des deniers
publics. Il fallut établir un nouvel ordre de choses
lorsque les impositions devinrent générales dans le
royaume. Soit que les taxes portassent sur la personne
ou sur les maisons des citoyens, soit qu'on leur de-
mandât le cinquième ou le dixième de leurs récoltes,
le cinquantième ou le centième de leurs biens
meubles et immeubles, soit qu'on fît d'autres combi-
naisons plus ou moins heureuses, c'était une nécessité
d'avoir des gens pour recueillir ces différents tributs,
et le malheur de l'État voulut qu'on les allât chercher
en Italie, où l'art de pressurer les peuples avait déjà
fait des progrès immenses.
Ces financiers, connus sous le nom de lombards,
ne tardèrent pas à montrer un génie fertile en inven-
tions frauduleuses.
Après leur expulsion, les états généraux, qui ordon-
naient les subsides, se chargèrent d'en faire la levée,
et cet arrangement continua jusqu'à Charles VII, qui,
le premier, se permit d'établir un impôt sans le con-
sentement de la nation, et qui s'appropria le droit de
les faire percevoir par ses délégués. Sous le règne de
Louis XII, le revenu public, qui s'était accru par de-
grés, fut porté à 7,950,000 livres. Cette somme re-
présentait trente-six de nos millions actuels.
A la mort de François I er , le fisc recevait
15,730,000 livres; c'était cinquante-six de nos mil-
lions. Sur cette somme, il fallait prélever 00,416 liv.
5 sous 4 deniers pour les rentes perpétuelles créées
par ce prince, et qui, au denier douze, représentait
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 185
un capital de 725,000 livres; c'était une innovation.
Ce n'est pas que quelques-uns do ses prédécesseurs
n'eussent connu la funeste ressource des emprunts;
mais c'était toujours sous la caution de leurs agents,
et l'État n'était jamais engagé.
Quarante ans de guerres civiles, de fanatisme, de
déprédations, de crimes, d'anarchie, plongèrent les
finances du royaume dans un désordre dont il n'y
avait qu'un Sully qui pût les retirer. Ce ministre
économe, éclairé, vertueux, appliqué, courageux,
éteignit pour 7 millions de renies, diminua les
impositions de 5 millions et laissa à l'Etat 20 mil-
lions, grevés seulement de 6,025, §66 livres 2 sous
6 deniers de rente, toutes charges déduites; il entrait
donc 20 millions dans le trésor royal. 151,500,000
livres suffisaient pour les dépenses publiques, et les
réserves étaient de 4,500,000 livres.
La retraite forcée de ce grand homme, après la fin
tragique du meilleur des rois, fut une calamité qu'il
fa<it déplorer encore. La cour s'abandonna à des pro-
fusions qui n'avaient point d'exemple dans la mo-
narchie, et les ministres formèrent dans la suite des
entreprises que les forces de la nation ne compor-
taient pas. Ce double principe d'une confusion cer-
taine ruina de nouveau le fisc. En 1601, les imposi-
tions montèrent à 84,222,096 livres, mais les dettes
absorbaient 52,577,172 livres; il ne restait, par
conséquent, pour les dépenses publiques., que
51,844,924 livres, somme évidemment insuffisante
pour les besoins de l'État. Tel était l'état des finances
lorsque l'administration en fut confiée à Colbert.
Ce ministre, dont le nom est devenu si fameux chez
■
186 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGEE
toutes les nations, porta en 1683, qui fut la dernière
de sa vie, les revenus du monarque qu'il servait à
116,873,476 livres; il entrait, par conséquent, dans
les coffres du roi 95,498,202 livres. La funeste pas-
sion de Louis XIV pour la guerre, son goût désor-
donné pour toutes les dépenses qui avaient de l'éclat,
privèrent la France des avantages qu'elle pouvait se
promettre d'un si grand administrateur.
Après la mort de Colbert, les finances, administrées
sans ordre et sans principes, furent la proie d'une
foule de traitants avides, qui se rendirent nécessaires
par leur brigandage môme, et parvinrent à donner la
loi au gouvernement.
Le discrédit devint bientôt universel; les banque-
routes se multiplièrent ; l'argent disparut ; le com-
merce fut anéanli; les consommations diminuèrent.
On négligea la culture des terres ; les contrats sur
l'Hôtel de ville ne se vendaient que la moitié de leur
valeur. Louis XIV, sur la fin de ses jours, eut un be-
soin pressant de 8 millions; il fut obligé de les ache-
ter par 52 millions de rescription. C'était emprunter
à 400 pour 100.
L'État avait, il est vrai, 115,589,074 livres de re-
venu, mais les charges emportaient 82,859,504 livres,
et il ne restait pour les dépenses du gouvernement que
52,529,570 livres, à 50 livres 10 sous 6 deniers le
marc 1 ; encore ces fonds étaient-ils consommés d'a-
vance pour plus de trois années.
4 II s'agit ici du marc d'argent. Un arrête du conseil d'État, en 1705.
en avait fixé la valeur un peu au-dessus, à 51 livres 12 sous 5 deniers.
Aujourd'hui le marc d'argent n'est plus qu'un poids équivalent à 50 fr.
environ. ( F - Claude).
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 187
Lorsque le duc d'Orléans prit les rênes du gouver-
nement, ses vrais amis désiraient qu'il assemblât les
étals généraux; c'était un moyen infaillible de con-
server, d'augmenter même la faveur publique, alors
ouvertement déclarée pour lui. Philippe se prêtait
sans effort à cet expédient ; malheureusement les per-
fides réprouvèrent un projet où leurs intérêts parti-
culiers ne se trouvaient pas. Il fut abandonné.
Alors quelques grands, révoltés du despotisme sous
lequel gémissait la France, et ne voyant point de jour
à l'ébranler, eurent l'idée d'une banqueroute entière,
qu'ils croyaient propre à tempérer l'excès du pouvoir
absolu.
Le régent, après quelques irrésolutions, se refusa à
une violence qu'il jugeait devoir imprimer une tache
ineffaçable sur son administration ; il préféra un
examen sévère des engagements publics à une ban-
queroute flétrissante, dont il croyait pouvoir éviter
l'éclat. Le célèbre Law vint à son secours, et la France
eut l'espoir aveuglément conçu d'obtenir le rétablisse-
ment de la fortune publique par ses lumières.
La machine politique sembla marcher; mais ses
mouvements, ni faciles, ni réguliers, annonçaient une
nouvelle chute.
De quelque manière que fussent depuis adminis-
trées les finances du royaume, elles ne se retrouvèrent
jamais suffisantes pour les dépenses qu'on se permet-
tait. Inutilement on multipliait les impôts; les be-
soins, les fantaisies, les déprédations augmentaient
encore davantage, et le fisc s'obérait toujours. A. la
mort de Louis XY, le revenu public s'élevait à
575,551,875 livres, mais les engagements, malgré
188 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
celte foule de banqueroutes qu'on s'était permises,
montaient à 190,858,551 livres ; il ne restait donc de
libre que 184,475,545 livres. Les dépenses de l'État
exigeaient 210 millions de livres; c'était par consé-
quent un vide de 25,526,657 livres dans le Trésor de
l'État.
La nation comptait sur un meilleur usage des re-
venus publics sous le nouveau règne. Ses espérances
avaient pour base l'amour de l'ordre, le dédain du
faste, l'esprit de justice, ces autres vertus simples et
modestes qui parurent se rassembler autour du trône
lorsque Louis XVI y monta... Je reviens à mon sujet.
M. Necker n'eut pas la gloire de terminer la guerre
d'Amérique l ; il était loin de la cour lorsque Louis XVI
accorda la paix aux deux mondes, après avoir donné
une belle leçon aux autres souverains. Il n'avait rien
fait pour lui dans cette guerre ; il ne demanda rien
pour lui. Il versa la fortune de son peuple épuisé
pour sauver une nation qui voulait être libre, et, par
un coup de politique bien précieux et bien hardi, il
diminua d'un tiers les ressources, la puissance et la
force d!un de ses plus redoutables voisins.
Les successeurs immédiats de M. Necker, plus
ineptes encore ou plus maladroits que ceux qui
l'avaient précédé, succombèrent facilement sous le
* La guerre d'Amérique fut inspirée h Louis XVI non-seulement par
une pensée généreuse, mais encore par le désir de relever notre marine,
un moment ruinée sous Louis XV, et d'affaiblir l'Angleterre, qui avait
détruit notre flotte et humilié notre pavillon, grâce aune perfidie, pen-
dant la guerre de Sept Ans. La guerre d'Amérique fut le signal de l'éman-
cipation des peuples, et le mouvement qu'elle imprima au monde, de
quelque façon qu'on le juge, porte aujourd'hui tous ses fruits.
(F. Claude).
l'AU LES HOMMES DO TEMPS. 189
poids d'un fardeau aussi pesant, et furent à leur tour
remplaces par un homme vraiment administrateur,
prôné par une faction puissante et ballotté depuis long-
temps sur la mer orageuse de la cour.
Le détail de ses opérations est aujourd hui sous les
yeux de toute l'Europe, et on n'a pas publié, depuis
près de trois ans, un ouvrage, ni une brochure, dans
lequel il n'ait été attacmé ou défendu.
Un caractère doux et affable, joint à toutes la fi-
nesse d'un courtisan, quelques talents pour l'admi-
nistration, des connaissances utiles et agréables, une
diction aisée, une éloculion séduisante, une conversa-
lion enchanteresse, un travail facile, une conception
plus facile encore..., prodiguant l'or et les grâces,
jaloux de ne faire aucun mécontent, connaissant par-
faitement les goûts, les mœurs et les habitudes du
peuple qu'il voulait séduire, tel fut M. de Galonné
Il eut le courage, après quatre ans d'administra-
tion, de convenir que lui seul ne pouvait remédier
aux maux dans lesquels la France gémissait; il dé-
couvrit la plaie, et en montra la profondeur, d'abord
au roi son maître, aux ministres ses collègues, enfin à
l'élite de la nation, convoquée sous le nom d'assem-
blée des notables.
M . de Calonne, comptant échapper à l'opinion pu-
blique, se présenta avec confiance à cette assemblée. 11
proposa, développa, discuta avec beaucoup de chaleur
et d'éloquence tous les plans qu'il avait connus pour
tarir la source de nos maux, et spécialement pour re-
médier à l'épuisement du trésor public. 11 terrassa
presque tous les adversaires qui osèrent entrer en lice
^B
■
I
■
190 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
avec lui. La nation n'étant pas pour lui, les notables,
tout en convenant qu'il parlait bien, qu il avait peut-
être raison sur bien des points, ne furent pas pour
lui ; les compagnies de magistrature étaient ses enne-
mies jurées. 11 était entaché à leurs yeux... Il avait été
la tête de la commission qui traita si cruellement M. de
la Chalotais; ses plans furent rejetés. Le clergé, dont
il voulait détruire les prétentions et les privilèges,
sonna le tocsin contre lui. L'édit du timbre, et surtout
l'impôt territorial, qui ne portait que sur les riches et
sur la portion aristocrate et puissante du royaume,
furent proscrits, et le ministre, écrasé sous les débris
d'un édifice qui devait le combler de gloire, et qui a
préparé notre liberté, en nécessitant les états géné-
raux, fut disgracié par le roi et malgré le roi : Inritvs
inritum dimisit.
On fait, en général, deux grands reproches à M. de
Calonne : la signature du traité de commerce avec
l'Angleterre et la déprédation du trésor royal.
11 n'est pas le seul ministre qui ait conclu ce traité,
et ceux qui ont avancé qu'il avait reçu de l'argent de
nos ennemis pour donner sa signature en ont dit au-
tant de M. de Vergennes... Jusqu'à ce que l'inculpa-
tion ait été prouvée, on nous permettra de douter. On
peut même assurer aujourd'hui que jamais M. de Ca-
lonne n'eût été chercher un asile chez les Anglais s'il
avait été coupable d'une si lâche trahison ; c'est parce
que les Anglais sont généreux que je me crois fondé à
soutenir cette assertion. La manière dont ils ont traité
ce célèbre fugitif est la preuve la plus concluante que
je puisse en donner.
C'est à M. de Calonne lui-même à se disculper du
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 191
second reproche. 11 est si éloquent lorsqu'il plaide sa
cause! Jusqu'ici on l'a beaucoup attaqué, mais on ne
lui a pas toujours répondu. Tout le monde sait que,
pour arriver au ministère, il fut obligé de marchan-
der sa place ; elle était à l'encan, à l'insu du mo-
narque
Il acheta donc la sienne ; il la
conserva aux conditions qui lui furent imposées. 11
n'eut pas le courage de la sacrifier quand il vit la dé-
prédation d'un trésor dont il n'était que le porte-clefs ;
il l'ouvrit sans réserve à des gens encore plus inté-
ressés que lui à l'économiser... C'est un abus de con-
fiance, un crime de lèse-nation dont il ne se lavera
jamais. Dans un siècle aussi corrompu, sous un gou-
vernement aussi vicieux que le nôtre..., ceux qui le
jugent le plus sévèrement ne l'auraient-ils pas imité?
Et ne peut-on pas assurer d'avance qu'ils auraient ré-
pondu à quiconque leur aurait conseillé de donner la
démission de leur place : M. de Turenne est inimi-
table?
Un homme d'Église, qu'une réputation de vingt-
cinq ans passés au sein de la dissipation et de toutes
les intrigues de la cour, avait empêché d'arriver au
siège de la métropole de Paris, remplaça M. de Ga-
lonné. Ce prélat ambitieux et vain se servit de toute
l'autorité que sa place lui donnait pour rendre odieux
un homme dont il n'était point en état d'apprécier les
talents, et dont il voulut cependant suivre les projets;
il exerça sur lui, sur ses amis, sur ses partisans, sur
ceux du comte de Vergennes, des vengeances person-
nelles qui auraient suffi pour le déshonorer s'il avait
^■■■■■i
102 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
encore eu quelque chose à perdre du côté de l'hon-
neur. Suppléant par une effronterie que l'ignorance
seule peut donner à tout ce qui lui manquait, il aug-
menta la dette publique par un genre de déprédations
inconnu aux Séjan et aux Narcisse. Il mit le comble
à tous ces excès en conseillant au roi de faire banque-
route.
Les parlements à l'agonie luttèrent pendant six
mois contre les attentats de ce prêtre impie et sacri-
lège, qui se glorifia un moment de faire oublier les
cruautés du sanguinaire Richelieu. Quelques magis-
trats développèrent une énergie qui était inconnue,
et montrèrent une éloquence et un langage bien diffé-
rents de celui que nous avions entendu dans les précé-
dentes querelles de la magistrature.
Autrefois les parlements refusaient d'enregistrer,
ou par morgue ou par haine contre le ministre qui
avait rédigé l'édit du roi. Le parlement de Paris, alors
relégué à Troyes, refusa à M. de Brienne l'enregistre-
ment des édits bursaux, qui auraient perdu la nation
sans ressource, en disant qu'il n'avait pas le droit
d'enregistrer. En vain le despote mitre, après le
rappel du parlement, qui négocia son retour par
l'enregistrement de la prorogation du deuxième
vingtième, traîna le roi, son maître, au palais pour
faire enregistrer, sous sa dictée, l'impôt du timbre et
l'impôt territorial , qu'il avait lui-même fortement
combattus à l'assemblée des notables avant son éléva-
tion au ministère. En vain employa-l-il les lettres de
cachet contre un prince du sang et contre quelques
magistrats, tous les parlements du royaume répé-
tèrent, de concert avec celui de Paris, que les états
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 193
généraux seuls pouvaient ordonner l'impôt; toute la
nation répéta cette phrase.
Deux conseillers se couvrirent d'honneur à celle
époque, et obtinrent le suffrage universel des gens de
bien. Toute la France les réclama comme ses plus
zélés défenseurs... Un d'eux a survécu à sa gloire...
S'il lui resle aujourd'hui une seule étincelle du beau
feu qui l'animait alors, il doit regretter de n'être pas
mort sur les fleurs de lis le jour qu'un infâme satel-
lite de l'archevêque viola le sanctuaire de la justice
pour le choisir au milieu de ses confrères.
Avant ces jours de triomphe pour les parlements,
l'histoire de France nous atteste que jamais ils ne se
sont élevés contre le pouvoir suprême sans que leurs
entreprises n'aient entraîné les suites les plus fâ-
cheuses. . . Les temps désastreux de Charles V, l'époque
horrible de la Ligue, les troubles de la Fronde,
prouvent qu'ils n'ont pas toujours été exempts de re-
proches. Si nous remontons à la source, nous verrons
clairement qu'ils se sont toujours trompés et qu'ils onl
égaré les peuples avec eux, parce qu'ils avaient oublié
que, dans l'origine, ils n'étaient que des corps judi-
ciaires chargés par le souverain de rendre la justice à
ses sujets, et rien de plus; jamais ils n'ont été les re-
présentants de la nation, malgré leur prétention à se
dire les états généraux au petit pied ' .
Jamais les parlements n'ont eu le pouvoir législatif.
L'enregistrement, auquel les impôts, les déclarations
1 Pour être juste entièrement, l'auteur devrait ajouter que si les
parlements commirent en effet de nombreux abus de pouvoir, la faute en
est aussi a la royauté qui, contrairement aux lois fondamentales et tradi-
tionnelles du royaume, ne convoquait plus les états généraux. (F. Clan le).
13
.,' ■ ,
194 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
ou édits du roi furent assujettis, n'était qu'une affaire
de forme, et les ministres avaient toujours des moyens
efficaces pour l'obtenir, parce que insensiblement le
despotisme arrive à tout. S'agissait-il, par exemple, de
faire passer un arrêté onéreux pour la nation, le mi-
nistre, avant l'enregistrement, et pour assurer l'enre-
gistrement, s'engageait à ne rien demander, ou à de-
mander peu de chose, aux compagnies de la magis-
trature. L'édit était enregistré ; le peuple, toujours
dupe des mots, croyant n'avoir rien à répliquer à des
hommes payés pour le sauver de l'oppression, se plai-
gnait d'abord et finissait par donner ce qu'on lui de-
mandait, et souvent plus qu'il n'avait.
Un corps, qui prétend pouvoir annuler les volontés
du souverain, passe bientôt du droit de défendre à
celui d'ordonner ; on en a vu mille exemples. Les par-
lements, dans les temps critiques, se sont érigés en
législateurs, disposant de la soumission des peuples,
ordonnant des levées d'impôts, de troupes... Si, dans
le délire de leur effervescence, on eût laissé un libre
cours à leur audace, on aurait bientôt vu s'élever deux
autorités en France, dont le choc perpétuel, au lieu
de faire le bien de la nation, aurait entretenu la dé-
fiance et le désordre. En vain ont-ils protesté qu'ils ne
voulaient pas usurper l'autorité suprême; n'est-ce
pas l'usurper que de prétendre que le prince ne peut
rien sans eux? N'était-ce pas l'usurper que défendre
ce qu'il ordonne?
On ferait un livre, et un gros livre, si on voulait
relever tous les attentats commis par les parlements
contre un peuple dont ils se disaient les pères et les
défenseurs. Je ne citerai qu'un fait.
P.VR LES HOMMES DU TEMPS. 1%
Quand Henri IV accorda la liberté de conscience
aux protestants, il trouva des obstacles pour faire en-
registrer l'édit de Nantes; quand Louis XIV, subjugué
par une femme dévote et pusillanime, et par un con-
fesseur fanatique, révoqua ce même édit, il fut se-
condé par tous les robinocrates de son royaume. Tout
récemment, lorsqu'il fut question de l'état civil des
protestants, n'avons-nous pas entendu soutenir au bar-
reau des paradoxes dignes de Macbiavel ou des suppôts
de Loyola?...
On ne peut même attribuer les écarts des parlements
à des vues de patriotisme ; leurs plus grandes querelles
ont toujours eu pour objet leurs intérêts personnels et
leurs prérogatives. Le malheur des peuples ne les a
jamais tant échauffés que la moindre atteinte portée à
leurs privilèges. .. Ils ont vu d'un œil sec, pendant plus
d'un siècle, des milliers de citoyens disparaître de la so-
ciété sans faire aucune démarche pour les revendiquer.
Plusieurs sont morts sous le poids de leurs chaînes;
d'autres ont langui pendant un grand nombre d'an-
nées dans des prisons malsaines, privés de toute com-
munication au dehors, en proie, dans leurs cachots,- à
des besoins sans nombre. Toute l'Europe, au contraire,
retentit de leurs cris, et le royaume est abîmé parce
que deux conseillers sont exilés... Toute la France sait
aujourd'hui qu'ils auraient enregistré l'édit du timbre
s'il n'eût été accompagné de l'impôt territorial ; or ce
dernier tombait plutôt sur eux que sur le peuple. Ils
rejetèrent l'un et l'autre. Ils s'étaient sauvés, jusqu'à
cette époque, de tous les impôts mis sur les propriétés
au moyen d'un très-médiocre abonnement. Ils parta-
geaient cette faveur avec la noblesse, avec les princes
I ■
196 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
du sang. Ils ne virent pas de moyen pour échappera
l'impôt territorial; aussi, pour s'y opposer, il n'a pas
tenu à eux que nous n'ayons été livrés à une guerre
ciùle. A tous ces torts des parlements, peut-on s'em-
pêcher de joindre l'indiscrélion qu'ils ont commise, en
donnant de la publicité à leurs remontrances et à ces
arrêtés si multipliés, où, sous un entortillage illusoire,
ils narguaient l'autorité en feignant de lui rendre hom-
mage? S'ils n'avaient voulu qu'éclairer le roi, ils se
seraient contentés de les lui adresser à lui-même ; mais
ils n'ont pas plutôt pris un parti, qu'aussitôt leur ré-
sultat court les rues, manuscrit ou imprimé.
C'est du chaos que naît la lumière ; c'est à leur opi-
niâtreté, disons plus, c'est à leurs malversations, à
leur despotisme, plus redoutable que celui des mi-
nistres, que nous devons les étals généraux. Il les ont
demandés avec le reste de la nation ; mais, en les de-
mandant, étaient-ils de bonne foi? Croyaient-ils les ob-
tenir? La conduite qu'ils ont tenue depuis n'a-t-elle pas
bien prouvé qu'ils en étaient au repentir?... Pour ne
pas les avoir, ils auraient enregistré tout ce que la
voracité des ministres aurait exigé. Il est trop tard;
ils nous ont mis dans la confidence. Ils ont substitué
la vérité au mensonge. Aujourd'hui la comédie est
jouée; les acteurs sont démasqués. Ils ont fait, pen-
dant plusieurs siècles, ce qu'ils n'avaient pas le droit
de faire, et nous les avons crus sur parole. Il n'en sera
plus de même par la suite; ils nous jugeront. Prions
Dieu qu'ils nous jugent bien; qu'ils pensent souvent
aux Calas, aux Labarre... etô tant d'autres qu'ils ont
immolés injustement. . .
L'archevêque de Sens était servi à la cour par
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 197
l'abbé de Vermont 1 , lecteur de la reine... Pour sous-
traire ses déprédations et son despotisme aux cours
souveraines du royaume, il avait un autre adjoint, qui
ne lui cédait ni en politique, ni en intrigues, M. le
président de Lamoignon, à qui le roi avait donné les
sceaux le jour qu'ils furent ôtés à M. deMiromesnil.
Ce magistrat portait un nom cher à tous les bons Fran-
çais; dans la révolution provoquée par le chevalier
Maupeou, il avait défendu avec un zèle vraiment pa-
triotique la cause des parlements; il avait été exilé
aveo tous ses collègues.
Élevé au ministère, soit pour venger une querelle
personnelle contre quelques membres de sa compa-
gnie, soit qu'il eût été corrompu par la cour, il
changea brusquement d'opinion, et remit sur le tapis
un projet qu'il avait autrefois si violemment combattu.
Il entreprit, sinon de détruire, au moins de dénaturer
et de démembrer les cours souveraines. Par la création
de plusieurs nouveaux bailliages, ou en augmentant
le ressort de ceux qui étaient déjà créés, il diminua de
beaucoup celui des parlements. Un magnifique préam-
bule accompagnait l'édit de création : la France devait
tout gagner à ce changement. Les gens qui suivaient
de près ses opérations ne furent pas dupes; -ils vi-
rent que le garde des sceaux, devenu la créature du
premier ministre, voulait vendre des places à des avo-
' L'abbé de Vermont, s il a jamais eu l'influence qu'on lui prête, in-
fluence en tout cas restée occulte, plus mystérieuse que prouvée, n'a
jamais pu l'essayer sur le roi. Louis' XVI avait un tel éloignement pour
lui que, pendant seize ans de séjour à la cour, il ne lui adressa jamais
un mot; il se détournait même toujours de lui lorsqu'il le rencontrait.
(F. Claude.)
198 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
cals qui auraient ensuite vendu la justice, et sacrifié
le reste du royaume au despotisme de leur fonda-
teur \
La nation, qui n'avait jamais cru à la résurrection
du parlement Maupeou, ne crut pas davantage à l'élé-
vation de ces intrus ; les avocats eux-mêmes se souve-
naient encore du peu de considération accordé à leurs
robes de conseillers... Ils ne se présentèrent qu'en
très-petit nombre pour occuper les places : elles de-
vinrent la proie des gens qui n'avaient rien à perdre,
et ne furent jamais toutes remplies...
M. de Brienne, voyant qu'on persiflait le grand
œuvre d'un homme qui lui était totalement dévoué,
et pour donner une plus haute considération et plus
de confiance à ces fantômes de magistrats, voulut les
appuyer d'une nouvelle hiérarchie judiciaire, presque
toute composée de gens de la cour : il lui donna le
nom de cour plénière.
Le roi tint un lit de justice, fit publier un édit
pour la formation de ce tribunal monstrueux; et M. de
Lamoignon, dans un discours concerté d'avance avec
le mentor en soutane, annonça la composition de cette
cour. Le monarque y admettait la grand'chambre du
parlement de Paris , les princes du sang, les ducs et
pairs, les grands officiers de sa couronne ; quelques
prélats, des maréchaux de France, des gouverneurs de
1 L'auteur est injuste envers M. de Lamoignon. La réforme de 1»
justice était, avec la réforme des finances et le rétablissement des états
généraux, un des plus grands besoins de l'époque. 11 faut lui savoir gré
de l'avoir tentée, quoiqu'il n'ait pas réussi. M. de Lamoignon n'était pa&
assurément un homme d'État; sa capacité politique fut au moins bien,
faible, sinon nulle, mais il était honnête homme et magistrat éminent.
(F. Claude).
-199
PAR LES HOMMES DU TEMPS.
province, des chevaliers de ses ordres, un magistrat §
de chacun de ses parlements, des membres choisis
dans son conseil, deux magistrats de la chambre des
comptes, et deux de la cour des aides de Paris.
Un si bizarre assemblage n'inspira que de la pillé
pour le ministère créateur; on se moqua de la cour
plénière, comme on s'était moqué du parlement Mau-
peou et des bailliages Lamoignon. On ne connaît aucun
édit, aucune loi ratifiée par cette cour; on n'y pense
même jamais sans rire... Bientôt après, M. de Brienne,
découragé par les sifflets, ou intimidé par ses remords,
se croyant l'égal de Hichelieu et de Mazarin, demanda
des gardes au roi, son maître, qui lui tourna le dos...
Confus et humilié, chargé de l'exécration publique, il
fit un nouvel effort pour nous tromper ; il osa nous
promettre les étals généraux : on ne crut point au pa-
triotisme de ce prêtre machiavéliste et parjure... Dès
qu'il vit tous ses infâmes projets avortés, il abandonna
le champ de bataille, et lit place à M. Necker, que le
cri public appelait, une seconde fois, au pied du trône,
pour le bonheur d'un prince qui a quelques-unes des
vertus de Henri IV, surtout son amour pour le peuple,
qualité bien précieuse dans un souverain, et que
Louis XVI n'a jamais démentie.
« M. de Lamoignon, dont l'élévation avait un peu
précédé celle de l'archevêque, le suivit de près dans
sa disgrâce. Son ambition personnelle, autant que le
dérangement de ses affaires, lui avait fait désirer la
place de garde des sceaux. Après avoir combattu, par
des mémoires, les plans proposés par le prélat, il eut la
faiblesse de prêter son ministère à leur exécution, et
de se rendre son organe et son complice. Il cherchait
■
'200 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
de la gloire et de l'argent; il se couvrit de honte et
consomma sa ruine. La réforme des tribunaux, les ju-
gements par jurés en matière criminelle, l'instruction
publique des procès, un conseil donné aux accusés, la
suppression absolue de la torture et des supplices
atroces, et une foule d'autres règlements utiles pour
l'administration de la justice entraient dans le plan
de travail dont s'occupait, sous ses ordres, le comité
de législation qu'il avait établi. Comme il fallait, pour
faire passer la cour plénière, offrir au public quelques
lois qui pussent balancer et couvrir l'odieux de ce
nouveau divan, on s'empara du travail du comité, on
le tronqua, on le morcela pour le faire cadrer avec l'o-
pération principale. L'abbé Maury fut, dit-on, chargé
des préambules et des discours, et le garde des sceaux
eut la sottise de les prononcer.
Après la retraite de l'archevêque, il offrit sa dé-
mission ; elle ne fut point acceptée. Il se flatta un
moment de conserver sa place ; la cour le désirait ;
niais elle sentait qu'elle ne pouvait encore ôter aux
parlements l'influence dont ils jouissaient ; qu'il fal-
lait les ménager, et que toute paix était impossible
avec eux tant qu'ils verraient à la tête de la magistra-
ture un homme qu'ils regardaient comme leur ennemi
mortel. 11 le sentit lui-même, et se décida à donner
sa démission immédiatement après les avoir rendus à
leurs fonctions ; mais la haine du parlement de Paris
l'obligea de hâter de deux jours le moment de sa re-
traite. Cette cour, avant de se rendre à Versailles pour
le lit de justice, disposé par M. le garde des sceaux,
avait pris un arrêté vigoureux contenant une dénon-
ciation contre lui, et avait chargé son président d'en
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 2(M
faire lecture en présence de Sa Majesté. Sur des copies
que l'on eut de cet arrêté, le lit de justice fut contre-
mandé. M. de Lamoignon renvoya les sceaux au roi, et
les parlements furent réintégrés dans leurs fonctions
sans lit de justice. L'ex-ministre soutint sa disgrâce
avec une fermeté qui étonna ceux même qui connais-
saient le plus son courage. Il ne lui échappa jamais
aucune plainte ni contre l'archevêque de Sens, dont
les malheureux projets avaient causé leur perte com-
mune, ni contre le public, qu'il croyait, de bonne foi,
injuste à son égard. Il supporta et la perte d'une
charge à laquelle il était très-attaché, et le poids de la
haine générale, avec le calme de la bonne conscience
et la sérénité de la vertu. Il est certain qu'il se laissa
tromper sur les conséquences funestes de la cour plé-
nière, qu'il avait d'abord combattue, et que ce fui
l'acharnement de la magistrature contre lui qui força,
pour ainsi dire, son consentement à celle opération. Il
eut un avantage dont bien peu d'hommes en place ont
pu se flatter : celui de conserver ses amis et de retrouver
dans la défaveur ceux qui s'étaient éloignés de lui pen-
dant son administration ; les ministres mêmes venaient
fréquemment de Versailles à Bâville... Il y est- mort
depuis, chargé de dettes; il n'était cependant ni joueur
ni débauché. Il était bon mari, bon père, bon ami,
magistrat intègre; il a cependant bouleversé la ma-
gistrature et le royaume l .
Le peuple, qui se trompe rarement sur la conduite
de ses oppresseurs, céléhra la fuite de l'archevêque de
Sens par des fêtes et des danses; il se rassembla à la
< On voit que 1 autour, égara un moment par la passion politique, re-
vient à un jugement pins équitable sur M. île Lamoignon. (F. Claude).
202 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
place Dauphine, en face de la statue de Henri IV. Il
promena un mannequin vêtu d'une robe d'évêque,
dont trois cinquièmes étaient, de satin et les deux
autres de papier, en dérision de l'arrêt du conseil du
16 août, qui autorisait les différentes caisses à faire
en papier les deux cinquièmes de leurs payements ; on
le jugea ensuite, et il fut condamné au feu, apparem-
ment comme coupable de l'avoir mis aux quatre coins
du royaume. Un ecclésiastique qui passait fut arrêté ;
on lui donna le nom de l'abbé de Vermont, et il fut
chargé de confesser . son protégé. Cette cérémonie
achevée, le mannequin fut brûlé, et chacun se retira.
Le lendemain, le public voulut recommencer; mais
le chevalier Dubois 1 ne le voulut pas. Il aurait pu fa-
cilement prévenir le tumulte, et même l'affluence à la
place Dauphine, en s'emparant de bonne heure de
cette place, et e,n faisant garder toutes ses avenues par
de nombreux détachements; c'est ce qu'il ne fit pas.
Il s'imagina que vingt cavaliers, soutenus par une cin-
quantaine de fusiliers, lui suffiraient pour disperser
plus de vingt mille personnes. L'Alexandre de la po-
lice arrive donc, monté sur son Bucéphale, à la tête
de sa troupe légère; sa présence ne lui paraissait
pas imposer au peuple. Il fond sur lui à coups de
sabre, à coups de baïonnette, et charge indistinctement
tout ce qui se rencontre sur son passage. Plusieurs
personnes de marque furent blessées ; quelques autres,
tant hommes que femmes, perdirent la vie. A la vue
des morts et des blessés, le peuple, quoique sans
armes, se rallie ; la fureur succède au premier dés-
' Commandant de la garde de Paris.
PAU LES HOMMES DU TEMPS. 205
ordre, et les satellites du petit tyran subalterne sont
mis en fuite avec leur chef. On force le corps de
garde placé au pied de la statue de Henri IV ; on dé-
pouille les misérables qui y étaient cantonnés, on
s'empare de leurs armes, on brûle leurs habits et on
les renvoie avec des sentiments de commisération,
dont ils s'étaient rendus indignes. Telle fut la ven-
geance que ce peuple si fort calomnié tira de ces au-
tomates meurtriers, destinés à veillera la sûreté pu-
blique, qui se crurent obligés, à l'ordre de leur
commandant, de devenir les bourreaux de leurs con-
citoyens.
Une foule d'artisans et d'ouvriers se répandent en-
suite dans la ville et brûlent divers corps de garde
isolés, sans se permettre de faire aucun mal à ceux
qui s'y trouvaient. C'était un désordre punissable, sans
doute ; mais n'était-il pas occasionné par la violence et
l'ineptie du commandant du guet? On crut réparer un
premier crime par un plus grand encore. . . .
Le lendemain, le calme reparut dans la ville,
mais il était loin d'être dans les-cœurs...
Les tyrans apprenaient donc au plus doux des
peuples à répandre le sang, en le rendant victime et
témoin de toutes ces lâches atrocités, qui indignèrent
bientôt ceux mêmes qu'on avait forcés de les com-
mettre. Les gardes françaises réfléchirent sur les
ordres cruels qu'on leur avait fait mettre à exécution.
Toutes les troupes du royaume, fatiguées de se voir
depuis un an transformées en instruments de tyrannie,
204 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
sentirent se révolter dans leur cœur le sentiment de
l'honneur, si puissant sur les Français; elles se rap-
pelèrent que leur serment les engageait à défendre la
patrie et non à l'opprimer. Le cri de la nature et de
l'humanité arrêta le fer dans la main du soldat, et les
fureurs du despotisme rendirent à la France deux
cent mille citoyens. Il faut espérer que l'archevêque
de Sens sera le dernier prêtre que la France verra à la
tête de ses ministres et des affaires publiques... Les
prêtres doivent-ils se mêler du gouvernement, de la
paix et de la guerre?... Qu'ils se bornent aux fonc-
tions de leur ministère, qu'ils soient vraiment les mi-
nistres de la religion, qu'ils deviennent des hommes!
La France eût été heureuse s'ils s'étaient uniquement
occupés du culte des autels ; que de désastres ils au-
raient épargnés ! Ces croisades, cette ligue, ces mas-
sacres, cette fouje d'horreurs, dont l'histoire nous fait
frémir, ne seraient pas leur ouvrage. Que de larmes,
que de sang n'ont-ils pas fait verser! Quand, par
malheur, leurs mains ambitieuses ont pris les rênes
de l'Etat, que de troubles n'ont-ils pas causés ! Je ne
dois pas me lasser de le répéter, et, pour le prouver,
je ne remonterai pas bien haut.
Partons seulement du règne de Louis XIII, et com-
mençons par ce Richelieu, toujours entouré de bour-
reaux, despote cruel, sous le nom d'un maître pusil-
lanime, qui, sous prétexte d'affermir la puissance
royale, lave dans le sang ses injures et ses haines par-
ticulières. Viennent après ce Mazarin, déprédateur or-
gueilleux et dissolu, qui sacrifie, ruine et bouleverse
tout, pour satisfaire son ambition, son avarice et sa
luxure; ce forcené coadjuteur, vrai démon de la dis-
PAR LES HOMMES Dl' TEMPS. 205
corde, qui souffle dans tous les cœurs le feu de .a ré-
volte et de la guerre civile ; ce crapuleux cardinal
Dubois, vil, dégoûtant jusque dans ses plaisirs; cet
indolent Fleury, vieillard incapable, qui s'endort sur
les marches du trône; ce dangereux Terray, fripon
en calotte, calculateur intrépide, qui ne savait faire
que des soustractions. La plume tombe des mains ; elle
se refuse à la nomenclature de tant d'abominations l . . .
Appelé par la nation, M. Necker demanda, avec la
nation, les états généraux. Le roi les promit et les fixa
enfin au 25 avril 1789, et tout le monde attendit son
salut de cette auguste assemblée.
Les notables, occupés de ce qui leur était per-
sonnel, n'avaient rien fait pour le peuple; convoqués
de nouveau par M. Necker, ils ne furent pas mieux
choisis que la première fois et ne firent pas davantage.
Cette assemblée, entièrement composée de gens nés
dans le sein de l'aristocratie, ne profita point des lu-
mières des gens de lettres; elle craignit même de
rendre libre cette classe d'hommes, qui, après avoir
passé la moitié de leur vie à travailler et à s'instruire,
doivent employer l'autre pour le bien public. M. Nec-
ker, plus adroit, accorda la liberté de la presse. De là
cette foule d'écrits lumineux et hardis, qui concou-
rurent à écraser l'aristocratie et la féodalité, en mon-
trant les ressources et les forces qu'on pouvait trouver
dans le troisième ordre de l'État, si injuricusement
i En principe, il est bien vrai que le clergé ne doit pas se mêler île
politique, et qu'il y doit rester étranger en dehors de l'exercice de ses
droits de citoyen; niais il ne faut pas pour cela calomnier des ministres
comme Richelieu et Mazarin, et exclure du service de l'Etat, à quelque
poste que ce soit, aueii|ie individualité. [V. Claude).
200
LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
■ I
opprime par les deux autres. Dans cette lice, qui fait
honneur à notre siècle et à l'humanité, parurent des
athlètes vigoureux pour combattre les prétentions des
nobles et des magistrats. Les cours souveraines, unies
à la haute noblesse, voulaient encore sinon exclure,
au moins rendre inutile le tiers état, en demandant
une convocation pareille à celle de 1614. Leur opinion
ne fut d'aucun poids ; on ne les regarda point comme
partie capable de décider une question aussi impor-
tante. La nation devait payer tous les impôts; c'était
donc la nation qui devait être convoquée.
Pour intimider les vrais patriotes, qui n'étaient
point de son avis, la grand'chambre du parlement
de Paris manda un médecin, auteur d'un plan de
cahier, connu sous le titre de Pétition des citoyens do-
miciliés à Paris, qui fut adopté par les six corps et
déposé par eux chez un notaire, pour recevoir les si-
gnatures de tous les citoyens qui voudraient lui don-
ner cette marque de leur approbation. L'auteur se
présenta à la grand'chambre, ainsi que l'imprimeur
et les syndics des notaires. Ils y arrivèrent au travers
d'une multitude immense, curieuse d'apprendre les
suites de cette affaire. Au moment même que le par-
lement s'en occupait. Une foule de citoyens signait la
pétition dans les salles du palais ; ce qui prouvait aux
magistrats qu'il était de leur prudence d'avoir égard
aux circonstances délicates dans lesquelles ils se trou-
vaient. L'auteur de cet ouvrage, interrogé d'un ton sé-
vère sur ses principes et ses opinions, soutint avec
courage la cause de la nation, et les juges n'osèrent
ni le condamner ni l'absoudre. Plusieurs d'entre eux
l'embrassèrent après l'audience et le félicitèrent de
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 207
son patriotisme. Le peuple, qui remplissait la grand'-
salle et qui attendait avec impatience son intrépide
défenseur, le reçut avec de grandes acclamations, le
couronna de fleurs et le reconduisit en triomphe. Le
parlement était, comme le public, divisé en deux
partis; l'esprit de corps et les antiques préjugés lut-
taient avec force contre l'esprit national et les vrais
principes des droits des hommes. C'était l'image du
combat de la lumière et des ténèbres.
Un avocat de Paris, M. Targer, connu au barreau
par de brillants succès, attaqua, un des premiers, le
système monstrueux des parlements... «Non, s'écrie-
t-il, dans son premier ouvrage, il n'y a jamais eu de
temps qui fût comparable au nôtre ; quel rapport y
a-t-il entre des états généraux, si sagement, si gran-
dement préparés, et nos anciennes chambres ? Ce peu-
ple ignorant des bonnes villes, qui, sous Philippe
le Bel, trouvait dans le titre de ses communes les
traces encore profondes de sa honteuse servitude, qui
concevait à peine qu'on pût le compter pour quelque
chose, et qui eût payé plus chèrement encore, si on
l'avait exigé, le droit imprévu d'être écouté dans une
assemblée politique; cette noblesse hautaine qui re-
grettait avec frémissement les temps où elle était la
nation tout enlière, entre un roi sans puissance et
un troupeau d'esclaves; ces états de 1355 et 1556,
où les grands principes de l'imposition ont été solen-
nellement articulés et reconnus , mais où les droits
nationaux n'ont été affermis par aucune précaution
durable, et où la réunion momentanée des ordres n'a-
vait pour base que les malheurs publics; prête à se
rompre, comme elle se rompit, en effet, sous l'adroite
■
■
208 LA ['.ÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
administration d'un prince que la postérité a nommé
sage, mais qui certainement était habile; ces co-
mices turbulents de 1557, qui n'eurent que la force
de la violence et le mouvement de la sédition, étouf-
fés peu après dans les supplices; cette assemblée de
1569, qui ne fut, sous Charles V, que la formalité
destinée à légaliser l'expédition de Guyenne; ce tu-
multede 1580, où, pour user des droits de la nation
sur les subsides, on ne sut qu'en porter l'exercice
jusqu'à l'abus, et par la soustraction de tous les se-
cours, préparer les violences d'une bande victorieuse,
et ces sanglantes exécutions, qui firent de Pans un
champ de carnage et qui ouvrirent, d'une manière si
funeste, le règne affreux de Charles VI; cette troupe
d'hommes corrompus ou effrayés, qui, sous le nom
d'états de 1468, étaient convenus de servir les jalou-
sies de Louis XI contre son frère...
Soyons justes, même envers notre siècle; nous
sommes loin de tant d'ignorance ou de tant d'hor-
reurs; nous commençons du moins à concevoir que
le bien général est une partie essentielle de notre
propre bonheur ; et si l'intérêt personnel n'est pas
moins dominant aujourd'hui, plus éclairé du moins
par des combinaisons réfléchies, ou plus comprimé
par l'opinion publique, il se montre disposé à s'allier
aux intérêts de tout le royaume, et c'est en moins de
deux années que, par le concours du monarque, des
tribunaux et des ordres de la nation, ce grand renou-
vellement s'est conçu, annoncé, préparé. Voilà ce qui
n'a point d'exemple, et ce qui nous offre le plus favo-
rabl
qui
e augure.
L'œil se repose avec quelque complaisance sur ces
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 2U9
fameux élals de Tours, où tous les bons principes ont
été prononcés, où les ordres se sont rapprochés dans
les séances, mais où ils étaient encore divisés dans les
vues, où les idées du droit public étonnent, mais où
la prudence a manqué; élals qui, cependant, auraient
pu préparer les voies à la liberté et au bonheur, si
les guerres d'Italie n'avaient pas tout à coup entraîné
les esprits, si cette grande erreur n'avait pas exténué
les forces du royaume, si la douceur de Charles VIII,
et surtout l'adorable bonté de Louis XII, n'avaient p, s
paru à nos pères le supplément d'une constitution
qui eût été si nécessaire, sous le fougueux chevalier
qui occupa ensuite le trône.
Depuis, on ne voit plus que des malheurs qui af-
faissent les âmes, des étourderies brillantes qui nous
emportent loin de toute raison , des querelles de
dogme, qui font même oublier le bonheur de l'Em-
pire; des troubles, des haines, du fanatisme, qui
n'exaltent les esprits qu'en les égarant; des sectes qui
dégénèrent en partis, des grands qui se servent de la
religion pour dominer; des bûchers, des batailles, des
ligues, des contre-ligues, et la France armée contre
le meilleur des rois que la Providence ait jamais créés
pour son bonheur 1 .
Les étals généraux, tenus au milieu de ces tumul-
tes, de ces aversions, de ces combats, quand chacun
avait ses projets séparés, quand chaque ordre avait
son orgueil à part, quand chaque secte avait ses prin-
cipes et ses idées, quand tous avaient leurs défiances,
quand de terribles barrières, élevées et soutenues par
1 Henri IV.
il.
14
M
■
^m
I
'210 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JDGÉE
la religion, par l'ambition, par la crainte, divisaient
les classes, les partis, les familles et les individus
mômes, ces états généraux ne peuvent pas ressem-
bler à ceux qui vont s'ouvrir.
Aussi, aux États d'Orléans, les Guises cabalent con-
tre les députés de la religion réformée : ceux-ci, peu
animés de l'amour du bien public, mais irrités de la
persécution, doivent moins à la raison qu'à leur fu-
reur les principes constitutionnels qui paraissent
dans quelques-unes de leurs délibérations ; le clergé
tient sa séance séparée du reste de la nation : le défaut
de concert anéantit presque tous les fruits de cette
assemblée ; et si l'Hospital, ce bon génie de la France,
élevé au-dessus des passions humaines, n'eût pas été
là pour composer l'ordonnance d'Orléans, s'il n'eût
pas fait présent aux états de son propre ouvrage, ils
paraîtraient, avec de grandes maximes, n'avoir rien
fait d'utile.
Treize nobles et treize personnes du tiers état s'as-
semblent à Pontoise en 1 561 ; treize ecclésiastiques sont
à Poissy ; on appelle cela des états. Le hasard avait
placé là quelques tètes qui ne manquaient pas de vi-
gueur; mais la division de ces comités, la haine
contre le clergé, rendent encore leurs délibérations
infructueuses, et il n'en resta qu'un exemple de dé-
vouement honorable de la part du clergé : il se char-
gea du payement du tiers des dettes publiques.
Les États de 1576 sont un tableau de discorde;
l'argent des usuriers italiens, prodigué par Catherine
et par les Guises, pour avoir les députés qu'ils vou-
laient; les instructions et doléances composées par la
cour elle-même ; un roi forcé de se faire chef d'un
PAU LES HOMMES DU TEMPS. 211
parli ; les députés de l'autre religion qui se retirent;
l'intolérance mise en principe; un prince du sang à
la tête d'une contre-ligue, et la France courant aux
armes en sortant de l'assemblée : voilà les effets des
premiers états de Blois.
Ces alternatives continuelles de guerre et de paci-
fication; tous les excès de la barbarie, de la super-
stition, de la faiblesse et des voluptés remplissent la
vie de ce malheureux Henri III. L'ascendant des Gui-
ses, qui, dans leur ambition, osaient regarder le
trône; les intérêts de la couronne, les amis du roi de
Navarre, déchiraient la France en trois grands partis,
qui faisaient ou étaient toujours prêts à faire la guerre
civile. Dans des troubles si affreux, la division des
ordres s'efface, en quelque manière, parce que tous
ont besoin de tous ; mais, dans chaque parti, l'union
n'est que pour le mal, et le royaume est en proie à la
discorde.
On se tromperait si, dans de pareilles circonstan-
ces, on attribuait aux progrès des lumières les pro-
positions fortes qui se firent dans les états de 1588.
Relever le pouvoir des états, faire des assemblées pé-
riodiques, mettre un frein à l'autorité des rois, toul
cela n'était pas l'effet de la liberté, mais de l'escla-
vage; personne ne servait l'État; tous étaient serviteurs
des Guises ; ils songeaient à écarter du trône le roi de
Navarre; l'édit d'union pour la défense de la religion
catholique est consacré en loi fondamentale ; Guise
est assassiné ; les états sont consternés ; Paris est la
proie des Seize ; les magistrats sont leurs victimes ;
de beaux cahiers, où l'on parle sans cesse du bien
public, cachent, sous une profonde dissimulation, le
:
212
LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
projet de tromper, seule sagesse de ces temps déplo-
rables.
Henri III tombe sous le poignard du fanatisme ;
encore cinq ans de guerre et la France respire. Une
âme franche, loyale, humaine et courageuse gouverne
les Fiançais : Henri IV et son ami 1 rétablissent, en
moins de quinze ans, un royaume épuisé de sang et
de richesses; quatre cents millions de dettes sont ac-
quittées, quarante-cinq millions sont dans le trésor
de la Bastille, la paix règne, l'agriculture prospère,
le peuple est heureux. Il existe un monstre, et Henri IV
est assassiné ; tous les bons disparaissent et s'éloi-
gnent ; la cabale audacieuse, l'avidité effrontée, dis-
posent de tout sous une régence faible; le trésor est
pillé, les campagnes sont foulées, la nation gémit,
un parti puissant se réveille et retrouve un prince du
sang pour chef; il demande des états généraux. Marie
les accorde par crainte, en se promettant de les ren-
dre inutiles par adresse ; on s'attache à y exciter du
tumulte, à y multiplier les divisions; les jours, les
semaines, les mois s'écoulent dans de frivoles dis-
putes de préséance ; lés ordres ont entre eux des que-
relles de vanité; on inspire à la noblesse, au clergé,
des demandes auxquelles on pressentait que le troi-
sième ordre aurait de la peine à consentir. . . .
Les cahiers ne renferment que des détails d'abus et
de remèdes ; rien de relatif aux principes féconds et
simples de la régénération publique; toujours les
branches, jamais les racines du mal ne sont atta-
1 Sully.
MM|b
TAR LES HOMMES DU TEMPS. 213
quées ; à peine les cahiers sont présentés, qu'on ferme
les portes des états ; les réponses sont éludées ; et les
députés, après s'être ridiculement assemblés quelques
jours dans des maisons privées, sont renvoyés cha-
cun chez eux, sans avoir obtenu une seule de leurs
demandes, si ce n'est ce qu'il a plu au gouvernement
d'en conserver, un an après, dans quelques articles
de l'édit de Loudun '.
Voilà l'esquisse de nos états généraux : elle n'est
pas brillante, sans doute; mais qui en conclurait que
nous ne ferons pas mieux, ne connaîtrait ni son siècle,
ni ses contemporains, ni son roi ; les mœurs, les in-
térêts, les idées qui régnaient au temps de chacune
de nos assemblées nationales doivent nous prouver,
au contraire, qu'avec des mœurs différentes, d'autres
intérêts et plus de lumières, nous nous conduirons
autrement.
L'observation générale qui s'élève du milieu de
cette rapide histoire, c'est que la division et la dis-
corde des représentants a, de tout temps, séché les
fruits que la nation pouvait espérer de leurs travaux ;
c'est que l'union et l'accord des esprits, celte harmonie
sans laquelle les lumières et les bonnes intentions
sont inutiles, sont la source de tous les biens, et le re-
mède à tous les maux. Si j'avais un organe assez puis-
sant pour me faire entendre à la fois dans toutes les
provinces, dans toutes les villes, dans tous les cantons,
dans tous les lieux de ce vaste royaume, je dirais, je
' L'auteur est souverainement injuste envers les états généraux. Ils
ont deux fois sauvé la France et la royauté pendant la guerre de Cent Ans;
ils ont tout sauvé aussi sous François I", après le traité de Madrid, et sous
Henri III. Leur voix ne demeura jamais entièrement impuissante.
(F. Claude).
■- i^Éfl
■■
214 LA «ÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
répéterais, je crierais de toutes mes forces : « Français !
soyez unis : point de primauté, point de droits parti-
culiers, point d'intérêts à part, soit de vanité, soit
d'orgueil, soit d'argent; soyez Français, ne soyez que
Français, ne pensez qu'à la France, et assurez-vous
que vous reprendrez dans le trésor du bonheur géné-
ral, plus de vraie et solide félicité, que vous n'aurez
sacrifié de chimères, par l'oubli de vos privilèges.
D'un autre côté, tous les principes de la constitution
nationale sont avoués, reconnus, consacrés par le roi
lui-même 1 .
Le roi veut que la nation exerce la totalité de ses
droits; déclare qu'il entend la rétablir dans l'entier
exercice de tous les droits qui lui appartiennent ; il
renonce à demander aucun impôt sans le consente-
ment des états généraux ; il les convoquera toujours
pour en obtenir ceux qui pourront être nécessaires.
C'est de cette assemblée nationale qu'il espère de voir
renaître l'ordre dans toutes ses parties ; c'est d'elle
qu'il attend la consolidation de la dette publique; c'est
à elle qu'il demandera des représentations et des avis
sur. ses projets de législation. Le roi n'entend se ré-
server de pouvoir que celui qui a toujours été dans la
main du monarque, la manière la plus constitution-
nelle, la tenue d'états la plus régulière : voilà ce que
Sa Majesté veut procurer à la nation ; son unique dé-
sir est de préparer les voies à cette harmonie, sans
laquelle toutes les lumières et toutes les bonnes inten-
tions deviennent inutiles ; elle sent le prix inestimable
du concours des sentiments et des opinions, elle veut
1 Louis XVI.
i
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 215
y mettre sa force, elle veut y chercher son bonheur,
et elle secondera de sa puissance les efforts de tous
ceux qui, dirigés par un véritable esprit de patrio-
tisme, seront dignes d'être associés à ses intentions
bienfaisantes.
La première assemblée des notables 7 s'était bornée
à demander l'exil de M. de Calonne et l'élévation de
l'archevêque de Sens au ministère. A peine y pro-
nonça-t-on le mot d'états généraux. On y parla encore
moins des droits du tiers état, qui ne fut point léga-
lement représenté dans celte assemblée. On ne savait
pas, ou l'on feignit de ne pas savoir que le tiers état
est une nation complète, qui, pour subsister et pros-
pérer, doit avoir des travaux particuliers, et des fonc-
tions publiques : ce que nous allons développer, en
renfermant dans quatre classes tous les travaux parti-
culiers 1 .
La première sera celle de toutes les familles atta-
chées aux travaux de la campagne, depuis la première
vente des matières jusqu'à leur consommation ou leur
usage.
Une nouvelle main-d'œuvre, plus ou moins multi-
pliée, ajoute à ces matières une valeur féconde plus
ou moins composée. L'industrie humaine parvient
ainsi à perfectionner les bienfaits de la nature et le
produit brut ; à en doubler, décupler, centupler la
valeur. Tels sont les travaux de la seconde classe.
Entre la production et la consommation, comme
1 La nation, quoi qu'en dise l'auteur, n'était pas plus tout entière dans
le tiers élat que dans la noblesse ou le clergé, que dans le roi lui-même
isolé. La nation alors, c'était tout le monde, comme aujourd'hui.
(F. Claude).
,
216 LA REVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
aussi entre les différents degrés de production, il
s'établit une foule d'agents intermédiaires, utiles tant
aux producteurs qu'aux consommateurs; ce sont les
marchands et les négociants. Telle est la troisième
classe.
La quatrième embrasse depuis les professions scien-
tifiques et libérales les plus distinguées jusqu'aux
services domestiques les moins eslimés. Tels sont les
travaux qui soutiennent la société. Qui les supporte?
le tiers état.
Les fonctions publiques peuvent également, dans
l'état actuel, se ranger toutes sous quatre dénomina-
tions connues : l'épée, la robe, l'Église et l'adminis-
tration. Il serait superflu de les parcourir en détail,
pour faire voir que le tiers état y forme partout les
dix-neuf vingtièmes, avec cette différence qu'il est
chargé de tout ce qu'il y a de vraiment pénible, de
tous les soins que l'ordre privilégié refuse d'y remplir.
Les places lucratives et honorifiques seules y sont oc-
cupées par des membres des ordres privilégiés. Si
cette exclusion est un crime social envers le tiers état,
pourrait-on dire, au moins, qu'elle est utile à la chose
publique ? Eh ! ne connaît-on pas les effets du mono-
pole? En dévouant une fonction quelconque à servir
d'apanage à un ordre distinct parmi les citoyens, a-
t-on fait attention que ce n'est plus alors seulement
l'homme qui travaille qu'il faut salarier, mais tous
ceux de la même caste qui ne sont pas employés, mais
aussi les familles entières de ceux qui sont employés,
et de ceux qui ne le sont pas? La prétendue utilité
d'un ordre privilégié pour le service public n'est
qu'une chimère; sans lui, tout ce qu'il y a de pénible
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 217
dans ce service est acquitté par le tiers; sans lui, les
places supérieures seraient infiniment mieux rem-
plies ; elles doivent être naturellement la récompense
des talents et des services reconnus ; si des privilégiés
sont parvenus à usurper tous les postes lucratifs et
honorifiques, c'est en même temps une iniquité
odieuse pour la généralité des citoyens, et une tra-
hison pour la chose publique. Qui donc oserait dire
que le tiers état n'a pas en lui tout ce qu'il faut pour
former une nation complète? 11 est l'homme fort et
robuste dont un bras est encore enchaîné. Si l'on ôlait
l'ordre privilégié, la nation ne serait pas quelque
chose de moins, mais quelque chose de plus. Ainsi,
qu'est-ce que le tiers? tout; mais un tout entravé et
opprimé. Que serait-il sans l'ordre privilégié? tout ;
mais un tout libre et florissant. Rien ne peut aller
sans lui, tout irait infiniment mieux sans l'autre'.
L-e plus mal ordonné de tous les États, serait celui
où non-seulement des particuliers isolés, mais une
classe entière de citoyens mettrait sa gloire à rester
immobile au milieu du mouvement général, et saurait
consumer la meilleure part du produit sans avoir
concouru en rien à le faire naître
L'ordre noble n'est pas moins étranger au milieu
de nous , par ses prérogatives civiles et publiques.
Qu'est-ce qu'une nation? Un corps d'associés vivant
sous une loi commune, et représentés par la même
législature. N'est-il pas trop certain que l'ordre noble
1 L'ensemble des notes fait justice de toutes ces exagérations.
(F. Claude.)
*
218 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
a des privilèges, des dispenses, même des droits sé-
parés des droits du grand corps des citoyens? Il sort,
par là, de l'ordre commun, de la loi commune. Ainsi,
les droits civils en font déjà un peuple à part dans la
grande nation. C'est véritablement imperium in im-
perio. 11 exerce aussi à part ses droits politiques ; il
a ses représentants à lui, qui ne sont chargés en rien
de la procuration des peuples. Le corps de ses députés
siège à part; et quand il s'assemblerait dans une même
salle avec les députés des simples citoyens, il n'en est
pas moins vrai que sa représentation est essentielle-
ment distincte et séparée ; elle est étrangère à la na-
tion par son principe, puisque sa mission ne vient pas
du peuple; et par son objet, puisqu'il consiste à dé-
fendre, non l'intérêt général, mais l'intérêt particu-
lier. Le tiers embrasse donc tout ce qui appartient à la
nation ; et tout ce qui n'est pas le tiers ne peut pas
se regarder comme étant de la nation. Qu'est-ce que
le tiers état? tout. Qu'est-ce que le tiers état a été jus-
qu'à présent? rien 1 .
Nous n'examinerons point l'état de servitude où le
peuple a gémi si longtemps, non plus que celui de
contrainte et d'humiliation où il est encore retenu. Sa
condition civile a changé ; elle doit changer encore ;
il est bien impossible que la nation en corps, ou
1 C'est inexact. Dès l'origine des communes, et surtout à partir de
Philippe le Bel, le tiers état joue un rôle sérieux et presque toujours
décisif dans notre histoire. Les rois s'appuyèrent sur lui pour dominer
la noblesse et fonder l'unité de la France. Ils eurent le tort, après Henri IV,
de chercher à s'en passer; Louis XVI n'en tint pas assez compte en 1789,
et alors le tiers état avait grandi au point de tout dominer depuis. Ce qui
n'empêche pas que la noblesse et le clergé ont toujours fait partie de la
nation. (F. Claude).
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 219
même qu'aucun ordre en particulier devienne libre
si le tiers état ne l'est pas. On n'est pas libre par des
privilèges, mais par les droits de citoyen, droits qui
apparliennent à tous. Que si les aristocrates entre-
prennent, au prix même de cette liberté, dont ils se
montreraient indignes, de retenir le peuple dans l'op-
pression, il osera demander à quel titre. Si l'on ré-
pond : à titre de conquête, il faut en convenir, ce sera
remonter un peu haut. Mais le tiers ne doit pas crain-
dre de remonter dans les temps passés. Il se reportera
à l'année qui a précédé la conquêle ; et puisqu'il est
aujourd'hui assez fort pour ne pas se laisser conqué-
rir, sa résistance, sans doute, sera plus efficace. Pour-
quoi ne renverrait-il pas dans les forêts de la Fran-
conie ces familles qui conservent la folle prétention
d'être issues de la race des conquérants, et d'avoir
succédé à leurs droits? Si dans l'ordre privilégié,
toujours ennemi du tiers, on ne voit que ce qu'on peut
y voir, les enfants de ce même tiers état, que dire de
la parricide audace avec laquelle ils haïssent, ils mé-
prisent, ils oppriment leurs frères?
J'entends par le tiers état l'ensemble des citoyens
qui appartiennent à l'ordre commun. Tout ce qui est
privilégié par la loi, de quelque manière qu'il le soit,
sort de l'ordre commun, fait exception à la loi com-
mune, et par conséquent, n'appartient point au tiers
état. Une loi commune est une représentation com-
mune, nous l'avons dit, voilà ce qui fait une nation.
Il n'est que trop vrai que l'on n'est rien en France,
quand on n'a pour soi que la protection de la loi
commune; si l'on ne tient pas à quelque privilège, il
faut se résoudre à endurer le mépris, l'injure et les
"'■ ' i '•
220 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
vexations de toute espèce. Pour s'empêcher d'être tout
à fait écrasé, il ne reste au malheureux, non privilé-
gié, que la ressource de s'attacher, par toutes sortes
de bassesses, à un grand : il achète à ce seul prix la
faculté de pouvoir, dans les occasions, se réclamer de
quelqu'un.
Voyons ce qu'est le tiers état aux états généraux.
Quels ont été ses prétendus représentants? des anoblis
ou des privilégiés à terme. Ces faux députés n'ont pas
même toujours été l'ouvrage libre de l'élection des
peuples. Quelquefois aux états généraux, et presque
partout dans les états provinciaux, la représentation
du peuple est regardée comme un droit de certaines
charges ou offices. L'ancienne noblesse ne peut pas
souffrir les nouveaux nobles; elle ne leur permet
de siéger avec elle que lorsqu'ils peuvent prouver ,
comme on dit, quatre générations et cent ans. Ainsi,
elle les repousse dans l'ordre du tiers état, auquel,
évidemment, ils n'appartiennent plus. Cependant,
aux yeux de la* loi , tous les nobles sont égaux ; celui
d'hier, comme celui qui réussit bien ou mal à cacher
son origine ou son usurpation; tous ont les mêmes
privilèges; l'opinion seule les distingue. Mais si le
tiers état est forcé de supporter un préjugé consacré
par la loi, il n'y a pas de raison pour qu'il se sou-
mette à un préjugé contre le texte de la loi.
Qu'on fasse des nouveaux nobles tout ce qu'on vou-
dra : il est sûr que dès l'instant qu'un citoyen acquiert
des privilèges contraires au droit commun, il n'est
plus de l'ordre commun. Son nouvel intérêt est op- '
posé à l'intérêt général. Il est inhabile à voter pour
le peuple. Ce principe incontestable écarte pareille-
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 221
menl de la représentation de l'ordre du tiers les sim-
ples privilégiés à ternie. Leur intérêt est aussi plus ou
moins ennemi de l'intérêt commun; et quoique l'opi-
nion les range dans le tiers état et que la loi reste
muette à leur égard, la nature des choses, plus forte
que l'opinion et la loi, les place invinciblement hors
de l'ordre commun.
On paraît quelquefois étonné d'entendre se plaindre
d'une triple aristocratie d'Église, de robe et d'épée.
On veut que ce ne soit là qu'une manière de parler;
mais cette expression doit être prise à la rigueur. Si
les états généraux sont l'interprète de la volonté gé-
nérale, et ont, à ce titre, le pouvoir législatif, n'est-il
pas certain que là est une véritable aristocratie, où les
états généraux ne sont qu'une assemblée clerico-no-
bili^judicielle. Ajoutez à cette effrayante vérité que,
d'une manière ou d'autre, toutes les brandies du
pouvoir exécutif sont tombées aussi dans la caste qui
fournit l'Église, la robe et l'épée. Une force d'esprit
de confraternité fait que les nobles se préfèrent entre
eux, et pour tout, au reste de la nation. L'usurpation
est complète; ils régnent véritablement. Qu'on lise
l'histoire, avec l'intention d'examiner si les faits sont
conformes ou contraires à cette assertion, et l'on s'as-
surera, j'en ai fait l'expérience, que c'est une grande
erreur de croire que la France soit soumise à un ré-
gime monarchique. Otez de nos annales quelques
années de Louis XI, de Richelieu, quelques moments
de Louis XIV, où l'on ne voit que despotisme tout pur,
vous croirez lire l'histoire d'une aristocratie antique.
C'est la cour qui a régné, et non le monarque. C'est
la cour qui fait et défait, qui appelle et renvoie les
i, ''■ •
222 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
ministres, qui crée et distribue les places... Et qu'est-
ce que la cour, sinon la tète de cette immense aris-
tocratie qui couvre toutes les parties de la France,
qui, par ses membres, atteint à tout, exerce partout
ce qu'il y a d'essentiel dans toutes les parties de la
chose publique? Aussi le peuple s'est-il accoutumé à
séparer, dans ses murmures, le monarque des mo-
teurs du pouvoir. Il a toujours regarde le roi comme
un homme si sûrement trompé, et tellement sans dé-
fense au milieu d'une cour active et toute-puissante,
qu'il n'a jamais pensé à s'en prendre à lui de tout le
mal qui s'est fait sous son nom.
Encore une fois, qu'est-ce que le tiers état? c'est la
nation, moins la noblesse et le clergé.
Le clergé n'est pas la nation, il est le clergé; c'est
un assemblage de deux cent mille nobles ou roturiers,
consacrés au service des autels ou de la religion.
La noblesse n'est pas la nation, mais la partie dé-
corée de la nation. C'est un certain nombre de Fran-
çais, auxquels certaines illustrations et prérogatives
héréditaires sont accordées.
Retranchez, par supposition, les deux cent mille
gens d'Eglise qui peuvent être en France, vous aurez
toujours la nation. Retranchez même toute la no-
blesse, par supposition encore, vous avez toujours la
nation; car on peut créer mille nobles dès demain,
comme il se fit au retour des croisades. Mais si vous
retranchez les vingt-quatre millions de Français con-
* Le tiers état se montra aussi toujours le plus sage aux états géné-
raux, et le plus dévoué au roi et à la France. Aucun des malheurs de
notre histoire ne saurait lui être directement imputé; et il les répara pres-
que tous. (F. Claude).
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 223
nus sous le nom de tiers état, que vous restera-t-il ?
Des nobles et des gens d'Église; mais il n'y aura plus
de nation.
Donc il est évident que le tiers état est, comme nous
l'avons dit, la nation, moins la noblesse et le clergé.
Dans le temps du régime féodal, la noblesse re-
gardait tout ce qui n'était pas noble comme des trou-
peaux d'esclaves. Aujourd'hui qu'il n'y a plus de ser-
vitude, elle regarde le tiers état comme un amas
d'hommes affranchis; et cela est vrai.
Mais comme il n" existe peut-être aucune famille des
anciens conquérants des Gaules, que, surtout à l'é-
poque des croisades, une grande partie de la noblesse
fut détruite, et qu'enfin les familles les plus anciennes
s'éteignent insensiblement, les quatre-vingt-dix cen-
tièmes des nobles d'aujourd'hui sont sortis de ce corps
même d'hommes libres, d'affranchis, dont la nation
est composée.
La chose est donc changée du tout au tout : autre-
fois les nobles étaient des conquérants étrangers, au-
jourd'hui ce sont des nationaux; c'étaient des Francs,
des Sicambres, aujourd'hui ce sont des Gaulois; c'é-
taient des soldats victorieux dominant par l'épée, ce
sont des bourgeois anoblis. Il y avait cette différence
entre le noble et le roturier que le premier était
maître et le second esclave; aujourd'hui, il y a cette
différence entre le noble et le roturier que le premier
est un roturier devenu noble.
Les nobles sont donc, pour la plupart, des échappés
du tiers état, et cela sera toujours plus vrai, à mesure
que les anciennes familles s'éteindront, et qu'il s'en
créera de nouvelles.
221 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
Le tiers état est donc la pépinière des nobles.
Or, les nobles sont des Français tirés du sein de la-
nation pour jouir de certaines prérogatives; donc
le tiers état, d'où ils sont tirés, est la nation elle-
même.
Je dis la même cbose du clergé, et avec d'autant
plus de raison que, quoique les évêques soient pres-
que toujours nobles, la noblesse n'est pas nécessaire
pour l'Eglise, et que, quand tout le clergé serait com-
posé de roturiers, il n'en serait pas moins le clergés
Mais, nobles ou non, les gens d'Eglise sont des Fran-
çais; ils sont des hommes élus sur la nation, et tirés;
de son sein : donc, ce sein, ce corps d'où ils sont tirés,
est la nation elle-même. Or, enfin, ce corps qui reste-
est le tiers état; donc le tiers état est la nation, moina
la noblesse et le clergé.
Descendants des Gaulois subjugués, enfants de serfs
et de servage, sentez-vous ce que c'est que l'intérêt
public? Cette grande pensée s'est-elle jamais offerte à
votre esprit? Avez-vous jamais examiné comment dés-
intérêts de vingt-six millions d'individus, de leurs tra-
vaux, de leur activité, de leurs besoins, se compose en
abstraction un seul et grand intérêt qui couvre la sur-
face d'un empire immense, et dont la vaste unité offre
le plus magnifique spectacle? Que si, au lieu de cette
simplicité imposante, nous ne voyons qu'une foule
d'intérêts particuliers qui s'occupent chacun de soi et
tournent le dos à l'intérêt général; si l'individu, si 1»
bourgade, si la ville, si le corps, si la province, si la
magistrature, si l'Église, concentrés chacun dans l'in-
térêt borné qui l'occupe, se séparent du tout, nous ne
voyons plus qu'une vaste confusion, d'autant plus
l'Ait LES HOMMES BU TEMPS. 225
embarrassante qu'elle sera plus étendue et plus mul
lipliée.
Je sais bien que je touebe noire plaie secrète; mais
si j'y touebe, c'est qu'il est en voire pouvoir de tra-
vailler à la' guérir. Je sais qu'il n'y a point chez nous
d'intérêt public, mais voilà pourquoi je vous propose
de le faire naître. Il n'y a pas un intérêt commun,
mais il y a déjà un grand intérêt prépondérant qui en
est le levain, et cet intérêt est chez nous.
Si le tiers élat a le droit de siéger dans l'Assemblée
nationale, et, dans les états particuliers, il a le droit
de s'occuper de ce qui s'y traite; et le comble de l'ou-
trage serait de le vexer en sa présence, de traiter de
ses intérêts sans le consulter, que ceux que la chose
publique louche le plus, fussent condamnés au silence;
et que de stupides représentants, immobiles et muets
au fond d'une salle et sur leurs sièges reculés, n'assis-
tassent à cet appareil que pour y être un objet de dé-
rision, et chez eux un objet de honte et d'opprobre.
Oh! si, dans les états de 1614, votre ordre n'eut été
humilié; si deux ordres impérieux, réunis, ne vous
eussent traités comme leurs aïeux traitaient leurs es-
claves, quels services n'auriez-vous pas rendus à la
nation! que de maux vous lui auriez épargnés! quels
sages conseils! quelle noble persévérance! quelle ré-
sistance à des insinuations artificieuses! quelle ver-
tueuse obstination dans ces hommes, parlant à genoux,
et dont la mâle fermeté prouvait que si leur posture
était humiliée, ils avaient du inoins un cœur plus grand
que leur fortune!
Si les représentants du tiers état ont droit de s'oc-
cuper de la chose qui se traite dans les assemblées où
«• 15
I
I
236 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
ils sont appelés, ils ont le droit de la gérer. 11 faut
que les administrateurs des provinces d'états sachent
(ou plutôt qu'ils s'entendent dire) que le peuple est
aigri de voir qu'il n'a que des simulacres de repré-
sentants; de ce que les députés des villes ne sont pas
les députés du peuple; que ceux qui ne payent point
les impositions soient les seuls qui les délibèrent et les
administrent, et qu'un consentement dérisoire, puis-
qu'il se borne à de muettes inclinations de tête, dispose
des fortunes des sujets,et surtout du pauvre lahoureur.
Si le roi, toujours guidé par l'amour qu'il porte à
ses peuples, veut les consulter sur d'autres objets que
ceux des impositions, ils ont le droit de délibérer. Les
autres corps font des remontrances ou des représen-
tations; le peuple apporte des doléances. Hélas ! est-il,
en effet, un terme plus propre à dépeindre et le sen-
timent des maux dont le peuple est seul la victime,
et son respect réfléchi, et sa touchante confiance pour
son roi? 11 lui sera donc permis de se plaindre des
vices de la procédure criminelle, des inconvénients du
code civil, de l'éloignement où sont les justiciables
des tribunaux, de la longueur des procédures, de leurs
frais énormes, qui souvent outre-passent le fonds, de
l'injustice qu'il y a de reprocher au plaideur qui se
ruine une obstination et des dépenses dont la loi seule
est coupable, parce qu'elle devrait les rendre impos-
sibles; de l'abus excessif des privilèges multipliés sous
mille formes et mille noms; et de tant d'autres maux,
enfin, qui, au commencement du siècle dernier, fu-
rent déjà l'objet de leurs inutiles doléances.
Voilà vos droits, tiers état : vous les connaissez, sans
doute, car ils sont de la nature, et vous les portez écrits
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 227
dans vos cœurs. Mais jusqu'ici, ou les occasions vous
ont manqué, ou vous avez manqué aux occasions. Sou-
venez-vous que vous êtes la nation, et que c'est vous,
par conséquent, que votre roi interroge. Connaissez
votre dignité, et voyez quelle est la place que vous
tenez dans un Etat, qui en lient lui-même une si grande
dans le monde. Vous n'êtes plus ces misérables affran-
chis de la servitude, qui, se ressouvenant de leur an-
cienne ignominie, tremblaient encore à l'aspect de
leurs tyrans.
Cette noblesse elle-même, ou n'existe plus, ou est
changée; des mœurs douces et polies ont rapproché les
conditions sans anéantir les distinctions; et plus d'é-
galité dans les lumières a diminué l'inconvénient qui
naissait de l'inégalité des rangs et des fortunes. A votre
tète se trouve une foule d'hommes riches, éclairés,
savants, industrieux, habiles, et dont les lumières,
portées dans toutes les pariies qui font fleurir l'Étal,
méritent la considération publique. C'est de votre sein
que sont sorties ces lumières mêmes dont notre siècle
devra se glorifier, si elles tournent au profit du bien
public. C'est dans votre sein qu'elles se propagent avec
moins d'obstacles, parce qu'elles y trouvent quelques
préjugés de moins, les préjugés de corps. C'est vous
qui nous avez donné tant de grands hommes, dont la
France s'honore : nos gens de lettres, nos savants, nos
auteurs de tous les genres, dont les écrits, ou agréa-
bles ou utiles, ont porté la gloire du nom français cliez
l'es peuples les plus éloignés; et si jamais, depuis les
beaux jours de la Grèce et de Rome, on ne vit en un
même pays tant d'hommes éclairés; tiers état, c'est à
vous principalement que nous en sommes redevables.
■
328 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
Ne vous défiez donc pas de vos lumières, ou si,
dans l'éloignement où vous avez toujours été des af-
faires publiques, et peut-être dans la juste répugnance
que vous aviez à étudier des maux politiques qu'il
vous était impossible de guérir, vous craignez de ne
pas apporter à l'examen des cboses publiques des con-
naissances assez profondes, défailes-vous de cette er-
reur. Ce ne sont pas les vues générales d'administra-
tion qui sont difficiles à saisir; ce sont les détails de
celte administration qu'une obscurité souvent volon-
taire a véritablement embrouillés. Les principes du
bien public sont brillants et lumineux, car le bien
public lui-même est connu de tout le monde. Les maux
publics! vous ne saurez que trop les indiquer, puisque
c'est vous qui les portez. 11 y a, d'ailleurs, dans une
grande assemblée, une communication de lumières qui
frappe et éclaire nécessairement tous les esprits, el ce
n'est point dans un corps d'hommes graves et choisis
que pourra se trouver cette légèreté et ce vague des
principes que, sur l'aperçu de nos sociétés, on repro-
che quelquefois à notre nation.
Considérez encore, tiers état, que vous apporterez
dans l'Assemblée nationale une âme plus désinté-
ressée, et un esprit plus libre de préjugés. Disons-le
sans aigreur, mais disons-le pourtant avec franchise,
et rejetons sur la nature humaine les défauts que nous
craindrions de soupçonner dans nos illustres conci-
toyens. La noblesse et le clergé, dont les intérêts sont
séparés des vôtres, ne peuvent manquer de tenir en-
core à ces intérêts particuliers. Pour vous, quels que
soient vos vœux, ils ne peuvent avoir pour objet que
le bien public, car le bien public, c'est le vôtre; et
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 229
lorsque vous songez à votre avantage particulier, il
arrive nécessairement qu'il tourne à l'avantage de
tous. Vous ne faites pas corps, et, l'Assemblée séparée,
vous retournerez chacun dans vos foyers. Vous n'avez
ni grâces à solliciter, ni prérogatives à conserver.
Vos vœux se bornent à demander à l'autorité protec-
trice la liberté de votre industrie, liberté trop peu
sentie, et qui tournerait au profit du bien général;
une égale répartition des impôts, et la fin de ces
maux qu'il est inutile de dénombrer, puisqu'ils sont
connus de tout le monde, et dont la cessation serait le
commencement de la félicité commune. Divers corps
particuliers ontsouvenl intérêt à la prolongation de ces
maux; plusieurs individus s'alimentent des malheurs
publics : votre intérêt est que le corps soit sain, parce
que vous en êtes les membres. Votre âme enlin est
naturellement ouverle à toutes les vérités utiles, parce
que cette utilité est pour vous, et qu'elle contribue à
l'avantage général, au lieu que les erreurs insidieuses
détruisent le bien public, pour ne servir qu'aux inté-
rêts particuliers.
Avec de telles dispositions, et étant ce que vou* êtes,
il est impossible que vos intentions ne soient bonnes,
que vos vues ne soient saines, et que la grande pensée
du bien public et de la gloire de la nation étant pré-
sente à votre esprit, vous ne sachiez discerner et in-
diquer les moyens de rendre la nation florissante et
heureuse.
Attachez-vous à la gloire de votre roi. Le roi, c'est
le ralliement des bons Français : le roi et la nation,
voilà deux idées inséparables, parce que leurs intérêts
n'en font qu'un.
230 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
C'est ainsi que les écrivains patriotes défendirent
les droits du peuple; c'est par eux que l'hydre de l'aris-
tocratie fut attaquée et enchaînée, le despotisme par-
lementaire écrasé, et la morgue insultante du clergé
réprimée 1 .
On prouva que le droit imprescriptible du tiers état
était celui du grand nombre sur le petit, puisque cet
ordre est aux deux autres comme cent mille est à
un;... celui des travaux féconds, sur les propriétés
stériles, puisque la terre, sans bras industrieux, ne
serait qu'une planète et jamais un empire;... celui des
arts et des mœurs, sur la paresse et sur le luxe, puis-
que le peuple riche consomme dans l'abondance, tan-
dis que le peuple laborieux produit et reproduit dans
la disette;... celui de la raison et de l'expérience, sur
l'ambition et sur la vanité, puisque la médiocrité est
la mère du bon esprit, et la nécessité la mère des
bonnes lois;... celui de l'équité naturelle et de la juste
compensation, puisque si le clergé et la noblesse, les
deux favoris éternels de la société, contribuent pour des
millions, le peuple infortuné, proscrit, contribue pour
des milliards, et qu'il prodigue, dans l'ombre et la
poussière, son or, ses sueurs et son sang;... celui de
l'antiquité elle-même, puisque la charrue existait
avant le blason, la houlette avant la crosse, les ateliers
avant les tribunaux, le commerce avant le trésorier,
le simple fermier avant le fermier général, les non
privilégiés enfin avant tous ceux qui le sont devenus
par la faveur des rois. . . On prouva que si les pré-
1 L'auteur, ennemi des privilèges, est ici inconséquent en flattant outre
mesure le tiers état. Tous ont besoin de chacun dans la société, et chacun
a besoin de tous, voilà la vérité.- (F- Claude).
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 251
tentions de la noblesse moderne émanent du trône,
celles du tiers état émanent de la nature;... que si
les prétentions de la noblesse antique se perdent dans
la nuit des temps, celles du tiers se trouvent à la nais-
sance des sociétés... que la terre est ce monument im-
périssable où sont gravés ses titres. . .
La noblesse se croirait-elle dégradée, si elle pa-
raissait en équilibre avec le tiers état? Quoi ! cinq à
six cent mille hommes se croiraient dégradés de pa-
raître en équilibre avec vingt-quatre millions d'hom-
mes? Le Dauphiné, qui a donné l'exemple magnanime
de ce juste équilibre, a donc dégradé sa noblesse 1 ? La
France qui, pendant deux cents ans, avait adopte le
même équilibre, avait donc dégradé ses nobles pen-
dant deux cents ans? Charlemagne, qui consultait son
peuple, en même temps et en plus grand nombre que
ses vaillants paladins, dégradait donc ces preux célè-
bres? Les enseignes romaines, sur lesquelles le monde
entier lisait ces mots : Senatw populusc/ue Rrmanvk,
dégradaient donc le sénat romain aux yeux du monde
entier? Les Gâtons, les Émiles, les Scaurus, les Cor-
néliens, tous ces patriciens sublimes se dégradaient
donc en se mêlant au peuple, dans le Capilole et dans
le Forum? Tous les nobles Français qui, depuis un
siècle, se sont apparentés avec les familles plébéiennes,
se sont donc dégradés depuis un siècle? La philoso-
phie, qui rapproche les humains, dégrade donc les hu-
1 Dans rassemblée do Romans, les Dauphinois avaient arrêté que l'as-
semblée de la province serait une, que l'on délibérerait par tète, que le
tiers aurait une représentation égale à celle des deux autres ordres réu-
nis, que tous les subsides seraient également répartis sur tous les ci-
toyens, etc., et le clergé ainsi que la noblesse avaient spontanément re-
noncé à tous leurs privilèges. (F- Claude).
252 LA REVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
mains? La religion, qui ordonne de fraterniser, or-
donne donc qu'ils se dégradent?
Quelles sont les grandes espérances de la nation,
lorsqu'elle se félicite d'avoir des états généraux, et en
demandant surtout qu'ils soient organisés d'une ma-
nière plus juste que ceux de 1614? C'est la réforme
des abus; mais de tous les abus le plus intolérable, le
despotisme de la classe dominante, l'esclavage de la
classe populaire, serait confirmé, serait éternisé par la
forme de 1614. C'est de donner un frein aux minis-
tres; mais la cabale des députés les plus puissants ne
songerait qu'à leur donner des successeurs choisis
dans leur faction. C'est de réprimer la rapacité des
courtisans; mais l'intrigue n'aspirerait qu'à partager
leurs larcins, et l'on ne rougirait point de briguer les
faveurs, tout en déclamant contre ceux, qui les men-
dient et conlre ceux qui les prodiguent. C'est l'équi-
table répartition des différentes taxes, des différentes
charges; mais elle serait éludée par l'adresse et l'as-
cendant victorieux des principaux propriétaires qui,
rejetant le fardeau loin d'eux, le poseraient, d'une
main de fer, sur la tête de ceux qui en sont déjà
accablés.
Quel est le privilège inviolable du clergé? de pré-
sider au culte, de diriger les mœurs, de porter
l'exemple et la parole, d'être un médiateur entre le
ciel et la terre, entre les peuples et les rois, la supré-
matie, en un mot, des vertus religieuses; voilà le pri-
vilège que le genre bumain accorde à ses pontifes.
Dans les premiers siècles de la monarchie, le clergé
n'assista point aux états généraux comme étant un
ordre à part; il n'y fut que pour représenter le peuple,
PAR LES HOMMES DU TEMPS. , 253
dont l'ignorance était extrême; à quoi il faut ajouter
que le clergé n'était alors composé que de citoyens
pris dans la classe du peuple. Il n'est pas naturel de
croire que le peuple, qui avait toujours été consulté,
et qui devait l'être, toutes les fois qu'il était question
de ses intérêts, ainsi que cela s'était déjà pratiqué en
499, sous le règne de Clovis, eût été si longtemps à
paraître aux assemblées de la nation, si réellement il
n'avait été représenté par le clergé. Faites attention
aux temps, aux lieux et aux circonstances.
Dans ces siècles de barbarie, les gens d'Église étaient
les seuls bommes qui sussent lire et écrire : on les
regardait comme des savants, pleins de connaissances
et de doctrine; celte idée de considération, jointe à la
gravité de leur ministère, en avait fait des personnages
recommandables ' : ils étaient tout-puissants, ils gou-
vernaient les consciences, ils régnaient clans les cour-,
ils poussaient l'audace jusqu'à se croire au-dessus des
rois. Est-il étonnant, d'après cela, que le clergé ait
pénétré dans les assemblées de la nation; qu'à force
d'y représenter le peuple, il ait voulu lui-même
y assister pour son propre compte; mais qu'il ait ob-
tenu des privilèges, des exemptions, qu'il ait usurpé
le droit de n'être plus citoyen, toutes les fois qu'il
serait question de payer des subsides... c'est un abus
1 Les privilèges du clergé proviennent en effet de deux sources : de
ce que le peuple l'avait adopté comme défenseur contre la complète, et
ensuite de ce qu'il était lettré. De tout temps la littérature ou clergie a été
l'objet de faveurs spéciales. Un condamné à mort, s'il savait lire, ne pou-
vait autrefois être exécuté. On nommait cela le bénéfice de clergie. Ce
bénéfice existe encore en Angleterre pour certains cas. Et il ne faut pas
chercher ailleurs l'origine de nos Académies et de l'Institut.
(F.Claude).
234 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
intolérable... D'autres temps, d'autres mœurs... Si le
clergé est un ordre temporel, la religion chrétienne,
que la nation professe, n'est point vraie, ce qui serait
une supposition blasphématoire.
Lorsqu'il s'agit de traiter les affaires publiques, les
prêtres doivent se retirer dans les temples; et là, pro-
sternés devant le Très-Haut, élever leurs mains et leurs
prières au ciel pour la prospérité de la patrie... Les
prêtres sont déplacés partout ailleurs que d'ans les
églises, dans les chaires, aux fonts de baptême, au-
près des lits de mort, aux enterrements, et dans les
tristes réduits des pauvres : leur permettre de s'ingé-
rer d'autres fonctions que ces fonctions saintes, c'est
adopter les plus absurdes inconséquences.
En vain des prêtres ambitieux et mondains récla-
meraient-ils l'usage qui les a introduits dans les as-
semblées d'administration temporelle : un usage est
une chimère devant une nation assemblée ; elle ne
peut regarder celui-ci que comme un attentat : ja-
mais elle n'a consenti librement et légalement un
tel régime; et les prêtres ne le doivent qu'au be-
soin qu'ont eu les rois, à l'exemple de Clovis, qui
était redevable de sa couronne encore plus aux prê-
tres qu'à sa valeur et à ses crimes, d'employer,
dans des temps de ténèbres, le pouvoir de la religion
et les foudres de l'Église pour asservir les peuples;
mais ces peuples, aujourd'hui pénétrés du sentiment
de leur force, des droits sacrés de la nature, de la
justice et de la vérité, doivent, comme je l'ai observé,
reléguer les prêtres dans les temples, et surtout faire
cesser le scandale de leurs richesses, acquises par tant
de supercheries , et celui de l'usage qu'ils en font
l'AR LES HOMMES DU TEMPS.
235
impunément depuis tant de siècles... en un mot, le
clergé ne peut ni ne doit être un ordre; il ne saurait
alléguer une seule raison solide en sa faveur... La
religion, la morale, la saine logique démontrent qu'il
ne peut avoir aucune puissance temporelle; je dis
plus : la nation ne peut admettre qu'un citoyen soit à
la fois, comme parmi les Romains, pontife et soldat,
prêtre et administrateur, car alors elle serait en con-
tradiction manifeste avec l'Évangile.
Hume félicite la nation anglaise de ce que le clergé
anglican a perdu sa considération et son influence.
L'orateur du tiers pourra, sans doute, féliciter bientôt
la nation française de ce que le clergé aura perdu,
non la considération qui lui est due, mais l'influence
qu'il ne doit point avoir 1 .
Quelle est la prérogative incontestable de la no-
blesse? Fils des conquérants, les nobles naissent, pour
ainsi dire, cbefs de nos armées; possesseurs des châ-
teaux, ils sont les demi-dieux, les demi-souverains de
la campagne; cortège du monarque, ils reçoivent et
transmettent les rayons de sa puissance. L'obscurité
• Le clergé doit non-seulement avoir de la considération, laquelle après
tout est une affaire de personne et demeure acquise à quiconque sait s'en
rendre digne; le clergé doit être indépendant dans l'exercice de ses
fondions sacrées, sans néanmoins pouvoir s'élever au-dessus des lois et île
la constitution de l'État. Comment alliera-t-on ces deux choses? Ces! le
problème agité de nos jours. Les anciens, les Romains surtout, l'avaient
résolu de telle façon, par l'octroi légitime de certaines prérogatives el
d'attributions publiques clairement délinies, qu'on ne voit guère (pic le
sacerdoce ait jamais empiété chez eux sur la politique, malgré la grande
liberté et la haute faveur dont il jouissait. Serons-nous bientôt aussi sages
ou aussi heureux?
Du reste, malgré les exagérations de l'auteur, il y a des vérités incon-
testables dans ce qu'il dit sur le clergé. ( F - Claude).
250 LA REVOLUTION RACONTÉE ET 1 JL'GÉE
des temps contribue à répandre un nuage imposant
sur leurs noms; les traditions de l'histoire et de la
fable réunies, leur composent, de concert, une renom-
mée précoce; des titres distingués, de brillantes déco-
rations les annoncent au vulgaire ébloui; tous les
honneurs, enfin, sont, en quelque sorte, leur apanage
de famille; et le tombeau même, qui confond toutes
les poussières, sépare encore la leur, et en les admet-
tant seuls, après la mort, auprès des autels chargés de
leurs bienfaits, semble les rapprocher du père com-
mun des hommes. Cette éternité de distinction blesse
quelquefois le philosophe... Qu'il considère les su-
perstitions humaines, et qu'il pardonne à celle de
l'honneur; qu'il considère ce que peut aujourd'hui
la richesse, et qu'il remercie l'opinion d'avoir établi
et conservé, dans l'aristocratie des nobles, un contre-
poids à l'aristocratie des riches ; qu'il considère, enfi n ,
qu'un vaste empire a besoin d'un corps intermédiaire,
. et qu'il permette à la valeur d'en former un qui serve
de monument au passé et de perspective au présent.
philosophe! ferez-vous un crime au peuple de se
souvenir de ses héros? Athènes, Sparte, Rome, avaient
aussi des familles alliées de la gloire, elles leur prodi-
guaient de même les distinctions.
Les distinctions honorifiques, voilà donc la préro-
gative incontestable des nobles ; mais plus elle les
élève, plus elle les oblige, et la classe la plus illustre
de l'Etat doit en être la plus généreuse. Comblée de
grâces par le trône, voudrait-elle appauvrir le trône?
chargée des trésors du peuple, voudrait-elle affamer
le peuple? voudrait-elle tout tirer de l'État et ne lui
payer rien ? Les nobles ont versé leur sang pour le
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 2Ô7
défendre; mais le peuple a-t-il été avare du sien?el
puisque leurs veines ont payé le même tribut, pour-
quoi leurs champs refuseraient-ils de payer la même
subvention? Enfin, si la noblesse a versé du sang, le
tiers état a-t-il versé de l'eau?... Ils parlent de la
prérogative héréditaire de leurs fiefs; mais ils 'n'igno-
rent pas que tous les fiefs, dans l'origine, élaient la
solde des armées : la prérogative héréditaire des fiefs
serait donc une obligation, une redevance héréditaire;
ainsi, redevables par la loi, redevables par l'honneur,
se formeraient-ils des droits plus légitimes que ceux-
là? oseraient-ils prétendre à tous les honneurs, et en
même temps à toutes ces exemptions?
Enfin, le peuple est le seul corps qui ne vive point
d'abus, et qui en meure quelquefois. Voilà toute la
cause populaire renfermée dans ce principe.
On dit que le peuple conspire de tout côté contre la
noblesse, le clergé et la magistrature : voici la con-
spiration : exclu des emplois brillants de l'armée, il
ne lui est permis que d'y mourir; exclu des hautes
dignités de l'Église, il ne lui est permis que d'y tra-
vailler; exclu du partage égal de l'autorité législa-
tive dans les étals généraux, il ne lui sera permis que
d'y payer à genoux! Voilà la conspiration du tiers
état; voici celle des deux premiers ordres 1 :
Le roi les a rassemblés deux fois autour de lui
pour les consulter sur les intérêts du trône et de la
nation : qu'ont fait les notables en 17S7 ? ils ont dé-
fendu leurs privilèges contre la nation : le trône n'a
donc d'ami que la nation, et la nation, d'ami que le
•Il est imposable de laisser passe? de telles assertions sans en démon-
trer la passion et l'inexactitude. 1* • aimk ')-
I
I
■
258 LA REVOLUTION RACONTEE ET JUGÉE
trône. Tant que les autres ont besoin du prince, ils
sont prosternés devant lui; cessent-ils d'en avoir be-
soin ou sont-ils mécontents, d'esclaves ils deviennent
censeurs, et de solliciteurs ils deviennent adversaires;
le peuple, au contraire, se paye de promesses, se fie
aux vertus, se résigne aux circonstances; enfin, la
noblesse voudrait faveur sur faveur; le clergé, béné-
fice sur bénéfice; la magislrature, pouvoir sur pouvoir:
le peuple serait content si l'on n'ajoutait abus sur
abus, impôt sur impôt, tyran sur tyran.
Non content d'exclure le tiers état de ses droits na-
turels, il semble qu'on veuille l'effacer de nos an-
nales. On soutient que la noblesse seule a placé la
couronne sur le front de Hugues Capet. La noblesse
était bien plus disposée alors à démembrer le trône
qu'à le donner; et lorsque Hugues Capet s'y assit, il
eut pour aveu le silence de sa cour, et pour consente-
ment le silence de son peuple. On soutient encore que
la noblesse seuls a rétabli le sceptre dans les mains de
Charles VII; mais Jeanne d'Arc, qui opéra cette ré-
volution inattendue, l'armée qui combattit sous cette
héroïne, les villes, les hameaux qui se soulevèrent
contre l'usurpateur étranger, étaient-ils la noblesse?
mais la noblesse qui avait appelé les Anglais, le duc
de Bourgogne qui avait fomenté les partis, l'évèque
de Beauvais qui précipita sur un bûcher infâme la
libératrice de Charles et du royaume, étaient-ils le
peuple? On va jusqu'à soutenir que la noblesse seule,
par sa valeur et sa fidélité, a fait triompher Henri IV.
La liste de ses ennemis et de ses partisans est consignée
dans notre histoire : un écrivain célèbre a calculé le
nombre des uns et des autres, et il n'a trouvé dans la
■^^^^■^■1
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 239
classe des partisans qu'un seul gentilhomme de plus.
Et qui avait tramé la Ligue? est-ce le peuple qui avait
armé le moine Clément du poignard régicide? est-ce
le peuple qui fut soupçonné d'avoir dirigé le fer abo-
minable de Ravailtac sur le sein d'un monarque adore
du peuple, pleuré du peuple d'alors, pleuré du peuple
d'aujourd'hui? est-ce le peuple? est-ce le peuple qui
trama ensuite la Fronde, qui ordonna les barricades,
qui fit tonner les parlements et le canon contre
Louis XIV; qui repoussa son armée et son enfance;
qui voulut étouffer, dans son berceau, le plus beau
siècle de la France '?...
Le tiers état ayant recouvré tous ses droits, fut ac-
cueilli, et obtint une représentation égale à celle des
deux autres ordres pris ensemble ; il n'y avait en effet
qu'une manière de choisir les représentants : c'était
de les élire soi-même. . . Tout contribuable est éligible ;
tout contribuable est électeur. Un seul homme oublié
a droit de se plaindre ; car il n'y avait aucune raison
de négliger ses intérêts de préférence.
Nous ririons, si dans nos affaires de commerce, ou
dans nos autres intérêts privés, un intendant, un tri-
bunal, un magistrat, ou tout autre homme qui n'en-
tendrait rien aux affaires, nommait, pour les diriger,
un homme qui n'y entendrait pas davantage, et en
qui nous n'aurions aucune confiance : peut-il en être
autrement dans nos affaires publiques? On va mettre
' Ici l'autour est dans le vrai. La monarchie n'a jamais eu le peuple
contre elle; elle Ta toujours eu pour elle et avec elle. Son grand tort a
été de l'oublier lorsque avec lui, elle fut parvenue à dominer la noblesse.
Jamais peuple n'a été plus monarchique que le peuple français, mais ja-
mais aucun ne fut non plus aussi jaloux que lui, de traiter directement
et face à face avec ses souverains. ( F - Claude).
■i
• I
240 LA RÉVOLUTION IIACONTÉE ET JUGÉE
des impositions sur votre pain, sur votre vin, sur votre
champ, sur votre maison, sur vos habits, sur le ter-
rain où vous marchez, sur tout ce qui vous entoure,
sur votre tète même, et vous verriez de sang-froid que
le député qui va vous représenter est peut-être un
homme vendu à d'autres intérêts que les vôtres?
On va discuter les questions les plus importantes de
la jurisprudence criminelle, c'est-à-dire, qu'on doit
examiner quelle forme on doit donner à la pro-
cédure; qu'on doit méditer sur les moyens de ne pas
confondre les coupables et les innocents; de ne pas
faire périr ceux-ci sur un échafaud, comme il n'est
aucun de vous qui n'en ait vu des exemples. Et vous,
tiers état! vous qui seul êtes victime de la justice,
parce vous n'avez pas le crédit d'échapper à la puni-
tion; vous, dans le sein duquel se trouvent ces infor-
tunés accusés, qui n'ont ni des lumières pour se dé-
fendre, ni de l'argent , ni un nom pour attirer les
défenseurs; vous, du sein de qui sont sortis cette
foule d'innocents, trop malheureusement célèbres,
les Langlade, les Calas, les Sirven, les Montbailly,
celte nuée de martyrs dont les ombres errent encore
autour des tribunaux, et vont effrayer, dans leurs ca-
chots, les malheureux chargés de fers! Tiers état !
vous ne vous inquiéteriez pas de savoir qui sont vos
représentants dans l'assemblée nationale! vous laisse-
nez agiter loin de vous ces questions qui ne regardent
que vous; vous souffririez que les lois criminelles
soient discutées par ceux qui, déjà peut-être, ont des
préjugés favorables aux lois antiques, ou qui ont placé
je ne sais quel amour-propre d'aisance et de commo-
dité dans leur exécution; par d'autres qui n'y ont
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 241
aucun intérêt, parce qu'ils sont presque toujours sûrs
d'échapper à la punition, et que, quelle que soit leur
humanité, on discute toujours mal des lois qui regar-
dent d'autres que nous; vous attendriez, enfin, dans
une lâche indifférence, que des hommes qui se sépa-
rent de vous, et se font une gloire de ne pas vous ap-
partenir, décident de vos biens et de vos vies? tran-
quille dans vos foyers, vous attendriez, comme ces
animaux qui, successivement, vous servent de pâture,
que votre tour d'être immolé soit venu ! Le sang s'al-
lume à cette servile et criminelle indifférence; et si
l'indignation qui m'anime ne passe pas jusqu'à vous,.
si vous ne forcez, par vos cris répétés, là nation qui
va les entendre à demander et à opérer la réforme de
nos lois criminelles, tiers état, il n'y a plus rien à
vous dire, et vous méritez de porter des fers.
Résumons-nous" en peu de mots. Les états généraux,
varièrent avec l'intérêt dominant de chaque siècle;
l'armée les composa sous la première race; l'Église y
domina sous la seconde; le peuple y fut appelé sous
la troisième. Clovis consultait l'épée qui l'avait rendu
conquérant; Lepin, le sanctuaire auquel il devait le
sceptre; Philippe le Bel joignit à ces deux oracles un
oracle nouveau. Outragé par Boniface VIII, mécontent
,de ses vassaux, et se défiant de ses prélats, dont la
moitié obéissait au pape et l'autre moitié à l'intrigue,
il eut recours à cette multitude impartiale qui, quoi-
que placée loin du trône, ne le perd jamais de vue,
et reposant à son ombre, ne souffre point qu'on le
rabaisse. Le tiers état se montra digne de la confiance
du souverain : intrépide et soumis, éclairé sur ses
droits, et respectueux pour le droit des autres, il fut
tc>
'242 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
le coopérateur des grands, sans être leur rival, et l'ap-
pui du monarque, sans être l'instrument du despo-
tisme 1 . Le parlement, qui forme dans l'État un corps
distingué, et non un ordre distinct, fut admis une fois
comme tel dans une assemblée à demi-nationale, et
parut un moment représenter à demi une quatrième
branche législative. Si la composition des états géné-
raux a varié selon l'intérêt de chaque siècle, les formes
ont varié de même, selon l'esprit de chaque assemblée.
Tantôt l'on doubla les représentants du tiers état, tan-
tôt les trois ordres consentirent à délibérer ensemble;
tantôt l'on opina par classe, tantôt l'on opina par tête;
ici, l'on s'appliqua à fortifier les barrières ; là on s'ef-
força de rétablir l'équilibre; là on fut jaloux de la dis-
tinction des corps ; et là, on fut occupé de la coalisation
des suffrages. De ces variétés sans nombre, n'est-il pas
naturel de conclure que les formes, loin d'être im-
muables, loin d'être inflexibles, furent toujours pliées
aux circonstances, et doivent l'être? On y reconnaît
l'empreinte des temps, et, pour ainsi dire, l'effigie
des peuples Vous voulez qu'un siècle instruit puise
ses modèles dans les siècles ignorants? lui défendrez-
vous de choisir dans la foule de ces modèles? C'est à
l'érudition d'instruire les peuples, et à l'expérience
de les corriger.
Tous les citoyens légalement élus par leurs bail-
liages se rendirent à Versailles, pour y vérifier leurs
1 Charles V, se défiant des états généraux, lesquels pourtant avaient
sauvé son père Jean, après la paix malheureuse de Bretigny, avec les An-
glais, imagina de les remplacer par des lits de justice au parlement. Ce
fut la seule faute de ce roi, dont l'histoire reconnaît d'ailleurs, à juste
titre, les bienfaits et la sagesse, mais ce fut une grande faute.
(F. Claude).
>AR LES HOMMES DU TEMPS.
243
pouvoirs vers la fin du mois d'avril, et suivant l'an-
tique usage des Romains, ab Jovepriiuipium, les étals
généraux s'ouvrirent, le 5 mars, par une procession
solennelle, dans laquelle le saint Sacrement fut porté
par l'archevêque de Paris. Les Français, depuis près
de deux siècles, n'avaient pas vu de cérémonie aussi
auguste.
Je ne sais si je m'exalte, mais je crois voir dans ce
grand jour qui va rassembler autour du trône les di-
vers représentants d'une nation si nombreuse, je crois
voir toutes les opinions, tous les sentiments, tous les
intérêts s'agiter, se mouvoir, s'entrechoquer; et de ce
choc nécessaire et passager, comme celui des éléments,
sortir un nouvel ordre de choses plus solide et plus
beau. Oui, tandis que le vulgaire étonné se partage,
se trouble, et flotte incertain, l'homme d'État, le phi-
losophe, le citoyen, rentrent en eux-mêmes; ils s'in-
terrogent, ils cherchent au fond de leur cœur les
principes inaltérables qu'une main divine y grava ; ils
franchissent les siècles passés, ils fouillent les vieux
monuments; ils ramènent leurs regards autour d'eux,
ils parlent... et déjà cette masse de préjugés entassés
sur d'autres préjugés, chancelle sur sa base d'argile;
les droits primitifs, les droits immortels de l'homme
lui sont révélés; les bornes de l'autorité sont posées;
le pouvoir judiciaire est resserré dans ses justes li-
mites; l'intervalle qui sépare le peuple des grands,
et les grands du monarque, mesuré pour jamais;
j'aperçois, dans un heureux et prochain avenir, l'édi-
fice du bonheur public s'élever sur ses deux soutiens
naturels, la justice et la liberté. Beau monument! Ité-
volution mémorable! Révolution jusqu'à nous inouïe
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2,; la RÉVOLUTION RACOKT ÉG'ET JUGÉE
diinsles annales du monde! que n'a point cimentée le
samr des citoyens, et que l'esprit de paix et de sagesse
caractérisera dans l'histoire! Quel spectacle que celui
d'une nation puissante, qui, longtemps affaissée sous
le joug du pouvoir arbitraire, lève un front libre, sans
audace, et vient, paisible et sans armes, réclamer au
tribunal de la raison le plus bel apanage de l'huma-
nité! quelle leçon pour les maîtres du monde, que la
conduite d'un jeune monarque, qui, nourri dans cette
pensée adulatrice que les rois sont tout, que les roi
peuvent tout, mais guidé par un cœur droit et sensi-
ble, éclairé par un esprit juste, et convaincu par l'ex-
périence de tous les siècles que le despotisme se dévor
lui-même, et que les lumières ne sont jamais renfer-
mées dans le cercle étroit d'un conseil d'Étal, descend
au milieu de son peuple, s'environne de ses vœux,
ouvre la bouche aux députés de la nation, et leur de-
mande à tous, ce que les souverains ont si souvent
craint d'entendre, la vérité.
Tel était l'espoir des Français à l'époque du 25 avril
1789 ; tout languissait dans le royaume; depuis dix-
huit mois les manufactures et les ateliers étaient
presque fermés, parce que les magasins étaient pleins,
parce que toute la nation, entraînée par goût et par
sa frivolité ordinaire vers les marchandises étrangères,
ne portait que des étoffes anglaises; Paris ne connais-
sait que les manufactures de Birmingham et de Man-
chester. L'intérieur de nos villes de commerce n'offrait
qu'un amas de pauvres des deux sexes, couverts de
haillons;... Les habitants des campagnes n'étaient pas
plus heureux; car, si le laboureur nourrit le com-
merçant, le commerçant, à son tour, enrichit le la-
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 245
boureur; quand le commerce languit, tout langui l;
les éléments eux-mêmes parurent nous menacer : une
grêle affreuse avait dévasté plusieurs provinces pen-
dant le mois de juillet; le laboureur et le vigneron,
pcâles et défigurés, arrosaient de leurs larmes des sil-
lons naguère inondés de leurs sueurs; un biver tel
que, de mémoire d'homme, la France n'en avait es-
suyé, mit le comble a toutes ces calamités. Celte classe
si précieuse, qui n'a d'autres richesses que ses bras,
qui ne vit que du travail de ses mains, reflua vers la
partie opulente; les riches n'eurent point assez de leur
superflu pour nourrir le peuple ; ils entamèrent l'an-
née, qui n'était pas encore commencée... Dans un
siècle d'ignorance, on aurait, cru que le ciel en cour-
roux voulait annoncer, par ces phénomènes terribles,
les révolutions étonnantes qui devaient suivre cet hiver
cala miteux.
Ceux qui aiment les prédictions, liront avec intérêt
les vers suivants de Iiegio-Monlanus, évèque de Ralis
bonne, au milieu du dix-septième siècle :
Pust nulle expletos a partu Virginis aimos,
Et septingentos rursus abirc ilalos,
Octuagesiniws octavus, mirabilis annus
[ngruet, et seciun Iristia fata feret.
Si non hoc auno, totus malus occidat orhis,
Si non in nihilum terra frctumque ruai;
Guncta tamcn niuiuli sursum ibunt ati|iic deorsum
Imperia, et luctus mulîrjue grandis erit 1 .
l'ai besoin d'exprimer, en finissant, le premief
V.l'll
1 Voici le sens de ces vers :
L'an 1788 sera tristement célèbre. Quoique ce ne suit ni la lin du
monda ni le chaos, tous les empires seront bouleversés sens dessus des-
sous; ol il \ aura partout de grands sujets de deuil. (F. Claude).
' '
-, ,
1
. ''jUÏ !
'2i(; LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
de mon cœur, qui sera le dernier de ma vie Puisse la
paix descendre du ciel, et se répandre sur ma pairie,
qui n'en eut jamais un plus grand besoin ! combien
elle nous est nécessaire pour préparer le règne de la
justiee et de la sagesse! Que toutes les prétentions
sont peu de chose, auprès des droits de l'humanité !
que les privilèges sont petits, auprès du bonheur gé-
néral ! que la gloire de concourir à la félicité publique
est supérieure à de vaines prérogatives, dont on sent
déjà la nécessité de faire le sacrifice ! mes concitoyens
de tout rang, de tout ordre et de tout état, au lieu de
vous aider mutuellement, voulez-vous vous séparer et
vous haïr ! Voyez donc, voyez combien tous vos intérêts
sont semblables ! Aussitôt que les charges publiques
seront également réparties, que restera-t-il qui soit ca-
pable de vous diviser? n'avons-nous pas tous, depuis
le premier jusqu'au dernier des Français, les mêmes
motifs de résister au despotisme ministériel? les bonnes
lois, inviolablement exécutées, ne nous sont-elles pas
également nécessaires? la commune n'est-elle pas
même plus exposée que les classes supérieures, à
souffrir des vices de l'administration ? à qui la pro-
priété, la liberté publique et particulière, la sûreté de
l'honneur et de la vie, peuvent-elles être indifférentes
sur la terre? où est celui qui ne souffre pas du mal
général, qui n'est pas heureux du bien public? Ana-
thème aux perturbateurs de la tranquillité publique !
Qui que vous soyez, vous qui sèmerez le trouble dans
la grande famille, vous qui tâcherez de briser les liens
de la fraternité, anathème à votre crime inexpiable !
que tous les gens de bien forment une ligue sacrée
pour réconcilier les esprits et les cœurs ! devenons tous
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 247
des coopérateurs de l'œuvre de réconciliation, et tra-
vaillons à affermir la paix, en la fondant sur la
justice !
Dii meliora piis, erroremque hostibus illum !
On peut résumer en quelques mots cette introduction : nécessité ab-
solue de réformes générales, et à la cour, aux finances et au parlement.
Impossibilité de faire ces réformes sans un appel ans. états généraux :
amour du peuple pour le roi et urgence d'élever le tiers état à la pléni-
tude de tous les droits civils et politiques. Nous avons tenu à citer en
entier cette introduction, malgré sa longueur, pour donner une idée du
style tumultueux, incohérent d'idées, et emprunt de passion qui appar-
tient à l'époque. L'auteur n'était pas d'ailleurs un homme ordinaire, et
sa mort le rend à jamais recommandable. De Bassevillo, secrétaire de
légation à Naples en 1705, fut assassiné publiquement à Rome; et la
Convention, après avoir tiré vengeance de sa mort, adopta ses enfants.
(F. Claude).
248
LA RÉVOLUTION RACONTER RT JUGER
DEUXIÈME EXTRAIT
DES MÉMOIRES DE BASSEVii-X.
CONVOCATION ET PREMIERS JOURS DES ÉTATS GÉNÉRAUX
Le samedi 5 mai, pendant que la ville de Paris
commençait ses élections, la présentation des trois or-
dres se fit à Versailles.
Le clergé fut présenté à onze heures du malin, la
noblesse à une heure... Les ducs et pairs réclamèrent
la préséance; le reste de la noblesse s'y opposa : le roi,
seul juge d'une matière aussi grave, décida en faveur
des simples gentilshommes 1 ; ils furent indistincte-
ment présentés par ordre de bailliage.
Le tiers état le fut à quatre heures; le roi, entouré
des princes du sang et du garde des sceaux, le reçut
1 Cette petite chicane d'étiquette rappelle le mot d'un courtisan à un
duc bien connu : « Monsieur le maréchal, lui disait-il, faut-il être gentil-
homme pour être duc? »
PAR LES HOMMES DU TEMPS.
249
dans son grand cabinet, et se tint debout pendant la
cérémonie de la présentation. Enfin, le 5, comme
nous l'avons dit plus haut, se fit l'ouverture des états
généraux
Le public remarqua, avec une sorte de satisfac-
tion, que le duc d'Orléans n'augmenta point, pendant
ni avant la cérémonie, le cortège du roi, formé par
les princes du sang et les ministres : il entra avec le
bailliage de Villers-Cotterets, dont il était député, et
ne se plaça qu'à son rang, après le député du clergé
de ce même bailliage, ce qui lui mérita des applau-
dissements universels.
Le roi parla avec beaucoup de franchise et de sa-
gesse. M. Necker apporta un discours dont la lecture
dura trois heures. C'était le dieu du jour, le père de
la patrie, le sauveur de la nation.... Les gens qui le
regardaient comme le premier administrateur du
monde, et qui s'imaginaient que toutes ses opérations
étaient faites..., qu'il n'avait demandé les états géné-
raux que pour voir l'élite de la nation à ses pieds
rai i lier -aveuglément tous les plans qu'il devait dépo-
ser sur la table, furent bien étonnés de ne pas même
trouver de plan dans ce discours... il leur parut ha-
sardé, haché et décousu, plein de fanfaronnade et de
jactance. L'oracle ne fut plus à leurs yeux qu'un
bomme marchnnt à tâtons, n'ayant pas la force de pro-
poser un parti décidé, parce qu'il avait lui-même l'air
de ne pas croire tout ce qu'il voulait l'aire croire aux
autres; en cherchant à tout ménager, il déplut à tous.
En vain, il voulut amadouer les deux ordres privi-
légiés, personne ne fut dupe de sa franchise. La haute
noblesse le méprisait intérieurement, parce qu'il est
250 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
roturier;... les aristocrates s'en défiaient, parce qu'il
est républicain;... quelques curés ne croyaient point
à sa parole, parce qu'il ne va point à la messe;... les
communes lui ôtèrent une partie de la confiance qu'elles
lui avait accordée, parce qu'elles trouvèrent qu'il ne
s'élevait point avec assez de force contre les préten-
tions des nobles et des évêques; ainsi, tout le monde
fut mécontent. '
Si son discours fit un peu d'effet sur une portion de
l'Assemblée, l'illusion ne fut pas de longue durée : la
prévention se dissipa facilement dans le silence du
cabinet. . . En vain y chercha-t-on les vues d'un homme
d'État qui s'était donné pour le restaurateur d'un
peuple opprimé par huit cents ans de servitude; on
n'y trouva que les idées vagues et mercantiles d'un
financier sans génie, l'empirisme d'un charlatan qui
blanchit le mal... 11 prouva qu'il n'était pas mûr pour
la grande Révolution;... qu'il ne pouvait pas s'élever
à la hauteur convenable à un homme d'État;... on
aurait voulu qu'un administrateur des deniers publics
se fût abstenu de faire son éloge, ou du moùis qu'il
ne l'eût point, à tout propos, mêlé aux grands intérêts
qu'il avait la charge de discuter;... il parut oublier
ce qu'il avait rappelé lui-même dans ce discours, que
l'homme particulier n'est rien au milieu des affaires
générales, que c'est par de nouveaux efforts, et non
par le récit du passé, qu'il doit chercher l'estime pu-
blique. L'ancien compte rendu, souvent repris, ja-
mais bien justifié; les attaques vigoureuses de M. de
Calonne, mal repoussées et jamais anéanties; un livre
inintelligible sur la religion, un autre plus fautif sur
les finances avaient mal disposé le petit nombre d'au-
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 361
diteurs qui ne se laissent pas éblouir par une réputa-
tion exagérée.
Enfin, M. Necker eut beau prècber la concorde,
exhorter les trois ordres à une réunion sans laquelle
on n'avait rien de bon à attendre d'une aussi auguste
assemblée, la conduite de la noblesse et du clergé
prouva bien qu'ils ne croyaient point à l'évangéliste
du jour. Ses amis le disculpèrent le mieux qu'ils pu-
rent dans quelques écrits imprimés et vendus publi-
quement, le même jour qu'un arrêt du conseil défen-
dait au comte de Mirabeau de parler à ses commettants
de ce fameux discours; et cet arrêt du conseil fut
sollicité... rendu par M. Necker,... par le même
homme qui avait obtenu, pour les gens de lettres, la
liberté de la presse; ainsi va le monde. Les plus grands
hommes sont toujours hommes; pour peu qu'on lève
la peau du lion, on aperçoit le bout de l'oreille...
Quelque soit M. Necker, quelque chose que fasse
M. Necker, ne soyons pas trop sévères : il n'appar-
tient qu'à l'Éternel de scruter les cœurs et de juger
les intentions. . . Soyons justes, . . . n'oublions point que
c'est au républicain genevois que nous devons la dou-
ble représentation du tiers état, qu'on n'a pas réussi
à rendre illusoire;... n'oublions point que c'est à sa
réputation d'homme de probité, autant qu'à leur pa-
triotisme, que les sages législateurs, qui ont si bien
mérité de la patrie, ont dû leur premier succès, et ce
premier succès a décidé la victoire. . .
En vain, les écrits lumineux des gens de lettres, de-
puis trois mois, avaient engagé les prêtres et les no-
bles à renoncer à leur morgue, à des privilèges qui
portaient l'empreinte de l'esclavage de nos pères, et
m m
252 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
qui formaient un trop grand contraste avec l'esprit de
liberté qui nous animait; le haut clergé et la no-
blesse de la cour étaient devenus encore plus fiers et
plus entreprenants
En vain tous les publicistes de l'Europe, tous les
gens bien intentionnés des trois ordres convenaient
que la vérification des pouvoirs devait se faire en com-
mun, la majeure partie des députés du clergé et de
la noblesse fut d'un autre avis; ils prétendirent tra-
vailler à cette vérification dans des salles particu-
lières ; ils s'assemblèrent, en effet, chacun séparé-
ment.
Comment les nobles et les évêques n'ont-ils pas con-
sidéré que le tiers état ne pouvait avoir de confiance en
eux qu'après avoir jugé s'ils étaient régulièrement
élus?
Dans les transactions particulières on examine, de
part et d'autre, les procurations réciproques. Dans les
transactions publiques, chaque négociateur présente et
soumet aux autres les titres de sa mission. Sans cet
examen préliminaire, une puissance pourrait-elle trai-
ter avec l'autre ? En un mot, les classes ne peuvent se
reconnaître qu'en s'adoptant, ni s'adopter qu'après
s'être vérifiées. Cette idée est si simple, que le trouble
seul a pu empêcher la noblesse d'en être frappée. Un
tyran juge ses esclaves, et compte son troupeau; mais
un corps fédératif discute en commun le droit de cha-
que allié. Veut-on, de plus, établir un intérêt com-
mun à tous les individus du royaume? Il est de toute
évidence que la réunion des chambres esl le moyen
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 255
unique; et l'unité d'action ne sera plus possible s'il
existe plusieurs chambres: en effet, l'unité d'action
dépend de l'accord des volontés; et il est presque im-
possible qu'elles s'accordent séparément, et je vais le
démontrer.
Si on délibère par ordre, jamais on ne s'accordera
sur les opinions contraires, on ne s'accordera pas même
sur les opinions semblables ; on ne s'accordera point
dans le premier cas, parce que chaque opinion con-
traire restera absolue dans son corps , on ne s'accor-
dera point davantage dans le second, parce que chaque
opinion, semblable au fond, variera dans tous ses dé-
tails en passant d'un ordre à l'autre. Cette vérité pa-
raîtra un paradoxe, il faut la développer.
Vous demandez tous la responsabilité des ministres,
mais il faudra établir un tribunal et des juges; la no-
blesse réclamera le droit de juger ses pairs; les com-
munes 'se croiront intéressées à juger les oppresseurs
du peuple; quelques-uns l'attribueront au conseil;
d'autres, au parlement personne ne sera d'ac-
cord.
Vous vous accorderez tous sur la liberté de la presse,
mais le clergé ne voudra point qu'on touche à l'arche
de la religion; la noblesse ne voudra point qu'on dis-
cute la genèse de ses prérogatives; les esclaves d'une
vieille politique croiront le gouvernement en péril si
l'on approfondit ses mystères; les amis du peuple lui-
même ne souffriront point qu'on attaque ses idoles.
Tous ces résultats et bien d'autres encore prouvent que
l'opinion par tête, la seule admissible quand il n'y a
qu'une chambre, est aussi la seule favorable à l'accord
général et au bien public. En vain, pour détruire
254 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
cette dernière opinion, et pour soutenir la préroga-
tive des ordres, a-t-on remonté jusqu'au neuvième
siècle; c'est une époque reculée, mais pourquoi ne
pas avancer plus loin? Pourquoi l'érudition s'arrête-
t-elle où l'abus commence? A-t-on oublié les anciens
Germains, de qui nous descendons, et dont les assem-
blées ont servi de modèle à toute l'Europe moderne ?
Un peuple nombreux y était assis; les prêtres y fai-
saient observer l'ordre et le silence; les chefs y pro-
posaient les lois; les hommes éloquents les discu-
taient; la noblesse y avait son rang, et le talent sa
place. A-t-on oublié les champs de Mars? Là, con-
fondus ensemble, pontifes, soldats, courtisans, ci-
toyens délibéraient sous un ciel favorable et près d'un
trône impartial. A-t-on oublié les capitulai res? ils
furent rédigés au milieu d'une cour belliqueuse, et
d'un sénat populaire, assemblé par le souverain, que
l'on peut nommer l'Auguste des siècles barbares. Ses
faibles successeurs dégénérèrent ; son immense héri-
tage fut divisé en plusieurs empires, subdivisé en cent
mille domaines; l'ambition des princes se partagea
les uns, l'avidité des seigneurs s'appropria les autres,
et la France entière fut hérissée de châteaux, et cou-
verte de despotes.
Pour sedistinguer d'une manière éternelle, l'orgueil
imagina la séparation des races. On usurpa ainsi jus-
qu'à l'avenir, et l'on enchaîna l'opinion; elle sévit
condamnée à ne plus quitter le berceau ni le tombeau
des grands; et la noblesse, parée de toutes ses armoiries,
devint le culte des images. Cette superstition féodale se
joignit aux superstitions religieuses. L'ordre desnobles,
l'ordre des évëques, les ordres nombreux de la cheva-
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 255
lerie, les ordres innombrables du monachisme furent
fondés sur les distinctions de la vanité ou de l'igno-
rance; et le mot simple d'ordre, devint un mot d'or-
gueil : l'ordre signifie la liaison des cboses, il nesignifia
que leur distinction ; enfin toute la hiérarchie natu-
relle fut décomposée, et l'enchaînement social rompu.
Le sacerdoce et la féodalité établirent deux empires
dans un seul empire : le roi ne fut qu'un seigneur su-
zerain, et le peuple qu'un vassal esclave. Détrônés, en
quelque sorte, le prince et la nation se virent forcés
de renouveler leur antique alliance... C'est sous Phi-
lippe le Bel que les communes furent rappelées au
conseil de la nation; mais les corporations munici-
pales et l'affranchissement rural avaient commencé
sous Louis le Gros. Point de monarchie sans ordre inter-
médiaire, nous dit-on. Quels étaient les ordres inter-
médiaires de la nation hébraïque? quels étaient les
ordres intermédiaires de la monarchie égyptienne?
quels étaient les ordres intermédiaires desJMèdes, des
Syriens, des Macédoniens? On ne voit partout que des
collèges de prêtres et des armées de stipendiaires. A
la Chine, il existe une foule de rangs électifs, et point
d'ordre intermédiaire; la noblesse y forma une dignité
personnelle, et la religion, un culte public. La mo-
narchie anglaise n'est qu'un gouvernement féodal,
tempéré par le gouvernement populaire, et la Chambre
des pairs représente la dernière forteresse de l'aristo-
cratie; c'est une ruine illustre que l'Angleterre con-
serve. L'ordre de la noblesse est, pour ainsi dire, dis-
sous dans l'ordre des communes; et, pour s'affran-
chir des grands seigneurs et des évoques, ils les ont,
pour ainsi dire, exilés entre eux et le trône. N'ayant
256 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
que des intérêts distincts, la Chambre haute est plutôt
un rang qu'un ordre; enfin si, en France, il exista
jamais un pouvoir intermédiaire entre le monarque
et le peuple, ce sont les parlements; mais les parlements
ont-ils jamais composé un ordre législatif? Quelle est
donc la véritable organisation d'une monarchie? Elle
ne consiste point dans la division barbare des trois or-
dres, de la noblesse, du clergé cl du peuple, mais
dans la sage distribution des trois puissances, légis-
lative, executive et judiciaire. Que deviendront lés
rangs héréditaires et les distinctions antiques? Le mur
injurieux, qui sépare les Chambres est-il un rang?
L'indigne méfiance qui désunit les trois ordres est-
elle une distinction? Lorsque dans les assemblées na-
tionales de 1554, de 1550, de 1485, la nation de-
manda une seule Chambre, les rangs furent-ils con-
fondus? les distinctions furent-elles anéanties? Quand
le premier sénat du royaume convoque les princes du
sang et les pairs, et qu'ils délibèrent en commun dans
le sanctuaire de la justice, les rangs sont-ils confon-
dus, les distinctions sont-elles anéanties? La justice^
dans son sanctuaire, sépara-t-elle les personnages illus-
tres d'avec les personnages instruits? D'un tribunal
unanime, compose-t-elle trois tribunaux jaloux et dé-
fiants? Si le courage et le génie placent des noms
modernes auprès des noms antiques, n'est-ce pas un
nouveau lustre pour ces derniers? D'où peut donc
naître la terreur des deux premiers ordres? ne se-
rait-ce pas de l'ambition des aristocrates qui domi-
nent leur corps? N'ont-ils pas semé l'alarme pour
semer la division, et s'agrandir dans la discorde? Quel
a été l'éternel système des aristocrates? d'abaisser le
PAU LES HOMMES DU TEMPS.
257
peuple devant leur ordre, et leur ordre devant eux-
mêmes : ils assiègent le trône pour en absorber les
grâces. Tyrans adroits, et protecteurs superbes de
leurs égaux, ils les appellent pour leur soutien, ils
les écartent dans leur jalousie, ils leur permettent la
vanité, ils leur accordent l'espérance, et gar lent pour
eux seuls l'empire et la faveur. C'est du sein de l'aris-
tecratie que partent tous les bruits et les complots
injurieux au trône; enhardie par eux, la satire fran-
chit la barrière du Louvre, et cherche à détrôner les
rois dansl'opinion publique 1 . Si l'on se permettait sur
une société obscure la licence effrénée que l'on exerce
sur le gouvernement, toute cette société, toutes les
sociétés voisines crieraient à l'assassinat; enfin, pour
nous épouvanter, nous qui ne craignons rien, on nous
menace de voir le déclin de la liberté, et le retour au
despotisme. Si le despotisme peut renaître, si la liberté
peut expirer, c'est dans la division des trois ordres ;
c'est la mésintelligence des ordres qui rendit Louis XI
tout-puissant; la mésintelligence des ordres, qui fut
cause que Richelieu a tout osé !
Que veut donc dire la Chambre des nobles, lors-'
qu'elle regarde sa séparation des communes comme
la sauve-garde de la liberté? De quelle liberté parle-
■
1 L'auteur évidemment égaré par la passion va jusqu'à l'extravagance.
Depuis Louis XIV, la noblesse s'était si bien ralliée autour du tronc, qu'elle
l'aurait plutôt compromis, en le servant jusque clans ses écarts, qu'elle
ne l'a combattu. Si, avant cette époque, de puissants vassaux ou des
grands seigneurs ambitieux troublèrent le royaume, c'est que l'idée de
nationalité n'avait pas encore remplacé l'idée de conquête et d'indépen-
dance originaire. N'oublions pas d'ailleurs que la noblesse a versé son
sang à flots pour faire de notre belle France la première puissance du
monde. (F. Claude.)
n. 17
258 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
l-elle? de celle de son ordre ou de la liberté publique ?
La liberté ne consiste point à respirer un air libre;
elle consiste à former ensemble des lois justes, et à
les observer également, elle consiste à n'être exclu ni
de la magistrature, ni des bénéfices, ni des honneurs,
si le mérite y conduit : il faut des prodiges pour
qu'un homme des communes arrive aux places dis-
tinguées; le noble y est porté comme en triomphe au»
sortir de son berceau. Cette prérogative, ou plutôt
cette domination, voilà ce que la noblesse appelle la
liberté; elle dérobe au peuple la gloire; elle lui ravit
l'espérance; elle lui défend l'émulation, elle l'en-
chaîne à l'obscurité; elle le relègue dans l'abaisse-
ment, et elle croit le laisser libre! Quelle liberté,
grand Dieu ! N'est-ce pas jeter une interdiction sur
tout un royaume que de traiter ainsi les quatre cin-
quièmes des individus qui le composent? On ajoute
que les deux premiers ordres, plus voisins du trône,
travailleront mieux à la législation. A qui la noblesse
et le clergé persuaderont-ils, qu'accoutumés à manier
le glaive ou l'encensoir, ils connaissent à fond les
ressorts de la politique, les leviers de l'administra-
tion? Est-ce du tumulte des camps? est-ce de l'ombre
des autels que sortent les théories combinées, les plans
approfondis? Non, c'est parmi les travaux des cam-
pagnes, des ateliers, des académies instruites, des so-
ciétés utiles que se forment lentement, et après de
longs apprentissages, la science pratique et l'art expé-
rimental de la législation. Qui dénoncera les abus? la
classe qui en est triomphante ou celle qui en est écrasée?
Qui développera les plus secrets? le patricien, qui en
est à une éternelle distance, ou le plébéien qui en est
• ■"<
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 259
sans cesse environné? Qui répandra des connaissances
plus précises, plus exactes, plus complètes? ceux qui
les puisent dans les cercles, qui les empruntent dans
les livres, ou bien ceux qui les recueillent sur place?
Les entretiens du monde et de la cour sont-ils une
élude législative? Les nobles semblent étrangers;! leurs
intérêts les plus domestiques et les plus journaliers,
et ils s'expliqueraient savamment sur les intérêts les
moins difficiles et les moins éclairés! Initiés à peine
dans les mystères de l'administration, ils voudraient
déjà se séparer de leurs maîtres ! Ils les consulteraient
en particulier, et ils les insulteraient en public! Je le
répéterai jusqu'à la fin, le tiers étal, mieux que tout
autre corps, peut éclairer le gouvernement. Le tiers
état renferme dans son sein des hommes expérimentés
dans tous les genres : des publicistes, des canonisles,
des militaires, des légistes, des financiers, des né-
gociants, des artistes, des agriculteurs. Les savants,
les philosophes, les orateurs, sonl presque tous ses
membres '.
Je le demande maintenant, qui pourra mieux faire
connaître les vices de notre législation, que ceux qui
en sont journellement victimes?
Qui pourra mieux faire connaître les dérèglements
du clergé, et la corruption de ses mœurs, que ceux
qui en sont scandalisés tous les jours, et qui en gé-
missent?
Qui pourra mieux faire connaître la tyrannie des
1 Exagération que peut seule expliquer l'entraînement de l'époque cl in
jalousie du tiers qui ressort à chaque ligne : « Ote-toi de là que je m'y
mette. » Les justes et légitimes griefs mis à part, n'est-ce pas le mol de
lentes les révolutions qui détruisent? (F. Claude.)
■■
il
260 ' LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
droits que les noblesse sont arrogés, que ceux qui les
supportent?
Qui pourra mieux faire connaître l'ambition et l'or-
gueil de la magistrature, que ceux qui ont été et sont
exposés à recourir à son ministère?
Qui pourra mieux faire connaître les brigandages
qui s'exercent dans les tribunaux, que ceux qui en
ont été témoins oculaires, et dont la fortune a été
engloutie?
Qui pourra mieux faire connaître le danger de ces
ressorts immenses, que ceux qui sont obligés à des
déplacements ruineux?
Qui pourra mieux faire connaître l'avidité et les
vexations des financiers, que ceux qui en sont si sou-
vent rançonnés et dépouillés?
Qui pourra mieux faire connaître les causes de l'en-
gourdissement du commerce, que ceux qui en font
profession?
Qui pourra mieux faire connaître le découragement
de l'agriculture, que ces laborieux fermiers qui cul-
tivent la terre?
Qui pourra enfin mieux faire connaître la décadence
des lettres, la routine ridicule de l'éducation, l'absur-
dité de nos préjugés, la frivolité des arts, que ceux
qui, par leurs mâles ouvrages, honorent notre siècle,
en même temps qu'ils en déplorent la légèreté et l'in-
souciance?
Fidèle aux véritables principes de l'harmonie et de
l'ensemble d'un corps législatif, la classe qui repré-
sente le peuple français a courageusement attendu
les deux autres classes de citoyens pour vérifier avec
elle les pouvoirs de chaque député; le clergé s'est
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 261
isolé parmi les siens : la noblesse a refusé de se mêler
avec les autres '...
Le 7 mai, la Chambre des communes avait arrêté,
à la pluralité des voix, que le président qu'elle s'était
choisi, et les douze plus Agés de son corps, après avoir
vérifié les pouvoirs respectifs, vérifieraient ceux des
autres députés, en suivant l'ordre des bailliages ou
sénéchaussées, et qu'ils les vérifieraient seuls, et non
en commun, avec les députés des autres ordres; que
la Chambre de la noblesse était constituée par les dé-
putés dont les pouvoirs avaient été vérifiés sans con-
testation; qu'elle avait aussi, sur l'invitation du clergé,
nommé des commissaires pour se concerter avec les
autres ordres; enfin, qu'il était décidé, par une majo-
rité de cent quatre-vingt-treize votants, que la Cham-
bre était légalement et suffisamment constituée...
Ainsi, la noblesse, suivant cette impétuosité natu-
relle, qui l'a jetée si souvent dans l'insubordina-
tion, et loin de toute mesure, se constitua de sa propre
autorité... AvanL même de constater la validité de
ses membres, elle se déclara un corps légal... Celte
anticipation sur elle-même, cette usurpation sur les
autres classes, toutes ces délibérations illégales, ne
tendaient qu'à anéantir la grande question de la déli-
1 Malgré beaucoup d'exagération, ce fut une grande erreur de la part
des ordres de se séparer du tiers. Rien ne saurait les justifier à cet égard,
car ils firent preuve d'autant de mauvais vouloir que d'aveuglement.
Louis XVI, un moment égaré par eux, manqua lui-même de tact dans
cette occasion, en dépit de ses excellentes intentions, et c'est ainsi qn au
lieu d'une régénérescence, il advint une castastrophe dont le contre-coup
est loin d'être apaisé; et que le bien, encore aujourd'hui, ne s'obtient que
par lutte au lieu d'être le résultat naturel de l'entente commune.
(F. Claude.)
■
'262 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
bération par tête dans l'assemblée. Les membres les
moins éclairés des communes le virent bien... la ruse
était trop grossière pour qu'on s'y laissât prendre. Ad-
mettre l'opinion par ordre, c'était ouvrir la porte à
des querelles interminables. En effet, ou la forme
d'opiner par ordre s'est établie sans le consentement
de toute la nalion, et alors elle est inconstitution-
nelle; où elle s'est introduite du consentement de la
nation, par l'usage, par le consentement tacite, et
alors la volonté expresse fait cesser le consentement
tacite. La volonté présente déroge à la volonté pas-
sée; la génération qui n'est plus, doit nous céder,
à nous, qui vivons; ou bien que les morts se lèvent
de leurs tombeaux, et qu'ils viennent maintenir con-
tre nous leurs usages... La pluralité vient aujour-
d'hui anéantir l'usage auquel la pluralité seule avait
pu donner force de constitution. Cela est démontré :
on ne peut donc opiner que par tête; en un mot, avanl
la naissance des ordres, on a opiné par tête. Eh bien,
ce que la nation avait établi par tête, elle vient de
l'anéantir par tête. Ajoutons de plus, comme nous
l'avons déjà prouvé, que le clergé n'est pas un ordre;
c'est laclergie qui fait le clergé. Aujourd'hui que nous
sommes tous clercs, que nous savons tous lire, il ne
ne peut plus y avoir que deux ordres ; et chacun doit
rentrer dans le sien : nous sommes tous clergé.
Si ce n'est pas comme clercs, comme lettrés, que
les ecclésiastiques prétendent être un ordre à part, un
premier ordre, ce n'est pas non plus comme mi-
nistres de la religion ; la religion veut, au contraire,
qu'ils -aient le dernier rang : leur règne n'est pas
de ce monde; s'ils veulent être les premiers dans
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 2G">
l'autre, il faut qu'ils soient les derniers dans celui-ci.
Prêtres et pontifes du Seigneur, si vous croyez à
votre Évangile, mettez-vous donc à la place qu'il vous
assigne; soyez du moins égaux; ou, si vous ne croyez
pas un mot de ce que vous dites, vous êtes donc des
hypocrites...
11 sied bien au clergé d'affecter l'arrogance; l'Église
est dans l'État, et non pas l'État dans l'Église. Membre
de 1 État, sa convocation se borne à la conduite des
âmes; les affaires temporelles lui sont étrangères; les
Francs ne l'admirent parmi eux que pour enseigner
la foi : voilà le contrat originaire 1 . Le clergé n'aurai!
pas osé alors se mêler du gouvernement ni de l'admi-
nistration; aussi ne voit-on pas de prélats ou de pas-
teurs dans les premières assemblées, témoin ce qui se
passa à l'occasion du vase de Soissons : Remy se con-
tenta de supplier Clovis de le lui rendre, et un soldat
refusa d'obtempérer à sa demande.
Quand on examine par quelle gradation le clergé
s'est élevé au degré de grandeur où il est parvenu,
on ne sait si l'on doit plus s'étonner, ou de la pa-
tience de nos pères, ou de son ambition. Disciple
d'un divin maître qui ne prêchait que la pauvreté, il
s'annonce d'abord sous les mêmes traits; mais à
peine a-t-il fait des prosélytes, qu'il change de sen-
timents; il s'insinue dans l'esprit des monarques,
et capte leur confiance; les monarques, encore mal
i Ceci est vrai, mais l'auteur, égaré par la fièvre Je l'époque et par
l'esprit d'irréligion, ne se souvient plus, quoi qu'il l'ait dit, que le cierge
avait été admis peu à peu aux états généraux à titre de représentants du
peuple illettré et conquis, et que c'est ainsi qu'il devint un corps politique.
V l (F. Claude.)
ÏM LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
assurés sur leur trône, comptent, avec leur se-
cours, affermir leur autorité : illusion trompeuse !
Le clergé profite de l'ascendant qu'il a pris, pour
les engager à des libéralités envers l'Église, pour
s'emparer des biens des chefs de la nation : ceux-ci
à leur tour tombent sur le clergé et le dépouillent;
ces deux corps rivaux se rapprochent et se liguent;
les chevaliers obtiennent des bénéfices comme le clergé;
à mesure que l'un et l'autre se fortifient, la puissance
royale diminue; ce sont eux qui font les rois ou qui
les déposent; les bienfaits dont ils ont été comblés
augmentent leur pouvoir ; ce qu'ils ne tenaient qu'en
viager, devient héréditaire; les souverainetés subal-
ternes s'érigent; le clergé s'attribue les droits réga-
liens; l'hydre féodale lève sa tête altière, et les pasteurs
de l'Eglise, les successeurs de simples pêcheurs, asser-
vissent la nation, au lieu de se sacrifier pour elle,
pour la soustraire au joug de la servitude l
C'est ainsi que dans des siècles barbares, dans les
ténèbres de l'ignorance, le clergé s'est fabriqué les
droits qu'il fait valoir aujourd'hui ; c'est trop : je le
rappelle à son premier contrat. Sa possession, quel-
que longue qu'elle soit, ne peut le détruire; elle n'est
que le fruit de l'usurpation. Quand les Francs ont
1 II y a ici erreur et passion; quand le clergé déposait les rois, il agis-
sait dans 1 'intérêt des peuples et au nom de la conscience et du droit
opprimé contre la force; c'était son beau rôle. Aujourd'hui les nations,
ayant obtenu leur affranchissement et s'étant émancipées, ne lui de-
mandent plus que de les diriger dans les voies morales et religieuses; et
elles s'étonnent et s'irritent quand elles trouvent des adversaires là où
elles ne cherchent et ne réclament que des guides.
Au reste, toutes ces exagérations de partis prouvent il quel point il est
difficile d'écrire l'histoire avec impartialité. (F. Claude.)"
PAR LES HOMMES DU TEMPS. '265
embrassé le christianisme, ont-ils renoncé à leur li-
berté? ont-ils accordé au clergé la prééminence qu'il
réclame? Non, sans doute : ils se sont engagés à pra-
tiquer les préceptes de l'évangile; voilà le devoir qu'ils
se sont imposés. Et quels sont ces préceptes? que les
ministres du Seigneur une fois consacrés au service
des autels, ne doivent plus avoir rien de mondain,
parce que leur croyance n'est pas de ce monde; que
tous les chrétiens sont frères; qu'ils ne doivent faire
aux autres, que ce qu'ils voudraient qu'on leur fît.
Tyrans! vous n'êtes plus de la société, et vous voulez
la régir ! vous reprochez à vos frères les fers dont ils
ont été chargés, et vous deviez, au contraire, exposer
votre vie, ou pour les défendre, ou pour aider à les
rompre : voyez tous vos excès ! Des frères qui veulent
rendre leurs frères esclaves; des frères qui veulent
étouffer la voix de leurs frères ; des frères qui veulent
enchaîner le suffrage de leurs frères? répondez-moi :
voudriez-vous que vos frères vous traitassent comme
vous les traitez? voudriez-vous qu'ils vous fissent subir
le joug sous lequel ils ont gémi? Rentrez en vous-
mêmes, pénélrez-vous de vos sublimes fonctions, et ne
me parlez plus de servitude. N'a-t-elle pas été rache-
tée? n'en avez-vous pas reçu le prix? vos frères
n'ont- ils pas recouvré leurs droits? Quel est donc votre
aveuglement, d'entreprendre de les empêcher d'en
jouir! Le peuple est libre. Si, pendant longtemps, il
n'a point fait usage de sa liberté, c'est par la violence
que l'on a exercée contre lui ; la violence n'est point
un titre; on ne peut acquérir par la violence; tant que
la violence dure, la liberté sommeille, jusqu'à ce
qu'enfin elle se réveille avec plus d'énergie, et c'est
26li LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
là où nous en sommes; le tiers ne craint plus de ta
perdre, il connaît ses forces, il sait qu'il peut écraser,
quand il voudra, quiconque oserait l'attaquer; il se
retrouve à son premier état. Dans son premier état,
le clergé n'était point admis aux délibérations de la
nation; il ne devait point être au milieu des armes;
chaque Franc avait sa voix; et quand on eut introduit
le clergé, les voix se comptèrent encore par tête. Pren-
dre aujourd'hui les voix par tête, ce n'est donc pas
innover, c'est en revenir à ce qui se pratiquait ancien-
nement; ce n'est que par innovation qu'on les a comp-
tées par ordre. . .
M. Rabaut de SSint-Élienne, ministre protestant,
sur l'avis que donna le clergé qu'il avait nommé ses
commissaires pour conférer avec ceux de la noblesse
et du tiers, sur l'invitation qu'il fit au troisième ordre
de faire aussi sa nomination, prit la parole et déclara
« qu'il fallait nommer des commissaires uniquement
pour opérer la réunion, tant désirée, des trois ordres,
mais sans jamais se départir du principe de la déli-
bération par tête, et de l'indivisibilité des états géné-
raux. »
M. Chapellier, avocat et député de Rennes, ouvrit
un autre avis, proposa ensuite d'adopter la déclaration
suivante, que nous citons en entier :
« Les députés des communes de France, en vertu de
la convocation du roi, de l'annonce faite par M. le
garde des sceaux au nom de Sa Majesté, et de la pu-
blication des hérauts d'armes, s'étant rendus, le 6 mai,
dans la salle des Etats, où ils n'ont point trouvé les
députés de l'Église et de la noblesse, ont appris avec
étonnement que les députés de ces deux classes de ci-
MR LES HOMMES I)U TEMPS. 267
toyens, au lieu de s'unir avec les représentants des
communes, se sont retirés dans les appartements par-
ticuliers; ils les ont vainement attendus pendant plu-
sieurs heures, et tous les jours suivants. Quelques-uns
des députés des communes s'élant fait instruire du lieu
où étaient les députés de l'Église et de la noblesse, ont
été leur représenter que, par leur relardement à se
rendre dans la salle générale, ils suspendaient toutes
les opérations que le peuple français attend des dépo-
sitaires de sa confiance ; que les communes ont vu avec-
regret que les députés de l'Église et de la noblesse
n'ont pas encore déféré à cet avertissement; que le
clergé et la noblesse ont envoyé des députalions au
corps national auquel ils devaient se réunir, et sans
lequel ils ne peuvent faire rien de légal; qu'ils ont
nommé des commissaires pour aviser avec d'autres et
délibérer entre eux; que les représentants du peuple
ne doivent pas s'abandonner à des moyens concilia-
mires qui ne peuvent être discutés et délibérés qu'en
commun dans l'assemblée des états généraux; que la
noblesse a ouvert un registre particulier, pris des dé-
libérations, vérifié des pouvoirs, établi des systèmes;
que cette vérification partielle ne suffisait pas pour
constater la régularité des protestations.
« Les députés des communes déclarent qu'ils ne re-
connaîtront pour représentants légaux que ceux dont
les pouvoirs auront été examinés par des commissaires
nommés dans l'assemblée générale par tous ceux ap-
pelés à la composer, parce qu'il importe au corps de
la nation, comme aux corps privilégiés, de connaître
et déjuger la validité des procurations des députés
qui se présentent, chaque député appartenant à l'as-
■
•268 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
semblée générale, et ne pouvant recevoir que d'elle
seule la sanction qui le constitue membre dès états
généraux; que l'esprit public étant le premier besoin
de l'Assemblée nationale, et la délibération commune
pouvant seule l'établir, ils ne consentiront pas que,
par des arrêtés des Chambres séparés, on porte atteinte
au grand principe; qu'un député n'est plus, après
l'ouverture des états généraux, le député d'un ordre
ou d'une province, mais le représentant delà nation,
principe qui doit être accueilli avec enthousiasme par
les députés des classes privilégiées, puisqu'il agrandit
leurs fonctions. Les députés des communes interpel-
lent donc les députés de l'Eglise et de la noblesse, et
les invitent à se réunir dans la salle des États, où ils
sont attendus depuis dix-huit jours, à constituer enfin
les états généraux, pour vérifier les pouvoirs de tous les
représentants de la nation ; ils invitent ceux qui ont
reçu l'ordre spécial de délibérer en commun et ceux
qui, libres de suivre cette patriotique opinion, l'ont
déjà manifestée, à donner l'exemple à leurs collègues,
et à venir prendre la place qui leur est destinée. C'est
dans cette réunion de tous les sentiments, de toutes
les opinions, d'accord avec les principes de la raison
et de l'équité, que sont fixés les droits de tous les
citoyens. Il en coûte à tous les députés des communes
de penser que, depuis dix jours, on n'a pas encore
commencé les travaux qui assureront le bonheur pu-
blic et la splendeur de l'État; qu'on n'a pu porter à
un roi bienfaisant le Iribut d'hommages et de recon-
naissance que lui méritent l'amour qu'il a témoigné
pour ses sujets, et la justice qu'il leur a rendue; que
ceux qui pourraient retarder l'accomplissement des
PAR LES HOMMES DL : TEMPS. 269
devoirs si importants en sont comptables envers la na-
tion. Les députés des communes arrêtent que la pré-
sente déclaration sera remise aux députés de l'Eglise
et de la noblesse pour leur rappeler les obligations
que leur impose leur qualité de représentants na-
tionaux. »
M. Malouet ouvrit un troisième avis... M. de Boissy
d-Anglas, continuant la discussion, ajouta : « On peut
penser que, sans diminuer de la fermeté qui doit
diriger toutes nos démarches, il est possible, sinon
d'obtenir par la médiation que nos droits soient
avoués par ceux qui affectent de les méconnaître, du
moins de constater que les partis vigoureux et fermes
auxquels il faudra bien que nous nous arrêtions tôt
ou lard ont été précédés par toutes les démarches
conciliatrices que peut inspirer l'amour de la paix.
Les résolutions précipitées ne doivent point convenir
aux représentants de vingt-trois millions d'hommes,
forts de l'équité de leurs prétentions, plus encore que
de leur nombre, et sans doute cette Assemblée, sur les
décisions de laquelle le monde entier a maintenant
les yeux, doit s'affranchir à jamais du moindre re-
proche de légèreté. Sans doute il viendra peut-être
bientôt, ce jour où, loin de vous borner à une dé-
marche actuellement proposée, vous vous consti-
tuerez, non pas en ordre séparé, non pas en chambre
du tiers état, mais en Assemblée nationale... 11 vien-
dra peut-être, ce jour où vous vous rappellerez ces vé-
rités immuables, si longtemps oubliées, et consacrées
tout à l'heure par un des membres même de cette
noblesse dont les prétentions sont si opposées aux vô-
tres : que les prières du peuple sont des ordres, que
•270 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
ses doléances sont des lois, et qu'il est réellement de
la nation, tandis que les autres ordres n'en sont que
des dépendances; mais, messieurs, plus le parti que
vous prendrez alors sera ferme et irrévocable, plus il
est indispensable de le faire précéder par des démar-
ches de conciliation et de paix. Ne craignez point d'en
trop faire, ne redoutez pas une lenteur à laquelle toute
la France applaudit, et qui offrira d'avance une justifi-
cation à vos résultats, s'ils pouvaient en avoir besoin.
Songez que vous devez travailler pour Tes siècles futurs
et ne craignez pas de consommer quelques instants
dans une attente même inutile; songez que vos mains
élèvent l'édifice de la liberté publique, et qu'il im-
portera bien peu à la postérité, pour laquelle vous
travaillez, que les fondements en aient été jetés plus
ou moins vite. Vous avez pour vous la raison et la
force, il faut donc encore de la modération. Les partis
précipités et violents sont le partage de la faiblesse;
mais ceux qui ont un pouvoir étendu ont aussi l'a-
vantage de retarder l'instant où ils doivent le dé-
ployer. Qu'importe donc que le parti proposé soit ou
ne soit pas efiicace pour amener dans cette assemblée
deux ordres que vous attendez, si son adoption connue
peut vous concilier l'opinion publique, si puissante et
si nécessaire; mais il s'en faut bien que je considère
le projet offert comme devant être sans effet vis-à-
vis des deux premiers ordres. Vous avez, messieurs,
à lutter, dans ce moment, contre la fierté naturelle
à une noblesse courageuse, à laquelle il n'est pas
permis de faire un pas en arrière. En vous pré-
sentant devant elle d'une manière directe, vous l'ai-
grissez, et l'armez nécessairement contre vous, landis
l'Ail LES HOMMES DU TEMPS. 27*
que la voix de la médiation peul la ramener à vous,
en la faisant céder à la persuasion. Par ces considé-
rations, messieurs, je me range à l'avis de M. de
Saint-É tienne, sans rejeter celui proposé par M. Cha-
pellier, que je me borne, dans ce moment, à regar-
der comme prématuré. Il semble que nous devons
marcher pas à pas, et avancer assez doucement pour
n'être jamais forcés de rétrograder... ><
Tout ce qui tendait à ramener les esprits aux voies
de conciliation prévalut...
a Les deux molions présentées hier à l'Assemblée ',
ajouta un autre député, me paraissent également ju-
dicieuses; la première, pour le temps présent, la se-
conde pour le temps à venir: l'une indique ce qu'il
faut faire actuellement, l'autre ce qu'il faudra faire
peut-être dans quelques jours. Les honorables mem-
bres qui les ont soumises à la discussion des repré-
sentants de la nation méritent a la fois nos éloges. Il
était temps qu'au milieu des orages inséparables d'une
première assemblée, on fixât enfin nos regards sur des
objets capables de captiver l'attention , et de conduire
au but si désiré de la réunion complète des trois or-
dres dans le sein des états généraux. Celte réunion
est d'assez grande importance pour la nation, dont
nous avons l'honneur d'être les organes, pour que
nous écartions de nos démarches tout ce qui pourrai I
nous faire taxer d'imprudence, de lég-èreté ou de pré-
cipitation.
« Destinés par la nature, appelés par notre monar-
que lui-même à faire voile vers la liberté, parti rons-
1 Celles de M. Rabaut de Saint-Étienne et de M. Chajpellier.
272 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
nous seuls, laisserons nous sur la plage des compa-
gnons de voyage, qu'une erreur funeste, que le pres-
tige des anciennes opinions tiennent éloignés de leurs
frères? ou enfin, messieurs, prendrons-nous le parti
de leur envoyer des émissaires, qui, forts de leurs
droits, et doués de cette éloquence persuasive qui
exerce un si noble empire sur les âmes, lorsqu'elle
est jointe au sentiment d'un intérêt respectif, les aver-
tiront de venir prendre leur poste sur le vaisseau de
la patrie?
« Sans doute, messieurs, il faudra bien partir seuls,
s'ils se refusent aux avances qu'on leur fera à cet
égard: sans doute il nous faudra partir seuls, si les
deux corps privilégiés, insensibles à nos invitations
patriotiques, voulaient mettre en problème la ques-
tion déjà décidée de la réunion des ordres, et de la
votation par tête; mais quels inconvénients y a-t-il à
entrer en conférence, à dissiper des doutes mal fondés,
à aller au-devant des objections pour les combattre,
et à dissiper les fantômes de l'imagination? Aucun, je
l'assure.
« Les membres des communes que vous choisirez,
je ne dis pas les députés, mandataires, non de l'As-
semblée nationale constituée, mais d'une collection
de citoyens patriotiques, envoyés et non arbitres, ne
seront point chargés de concerter des plans de conci-
liation nuisibles au vœu exprès et rigoureux de nos
mandats; mais, l'olivier à la main, et la patrie de-
vant les yeux, ils porteront des paroles de paix, ils
emploieront les grandes considérations d'intérêt pu-
blic, et tous les moyens que le patriotisme leur sug-
gérera, pour engager les ordres privilégiés à se sou-
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 275
mettre à l'opinion publique qui a déjà prononcé; ils
sèmeront, pour me servir de l'expression heureuse
d'un membre de celte Assemblée, la lumière parmi
les ténèbres; et nous obtiendrons peut-être l 'avantage
inappréciable de voir les deux premiers ordres, vo-
lontairement incorporés à l'Assemblée nationale, con-
courir à l'établissement d'une constitution, qui ne
sera telle qu'il nous convient de l'avoir, que dès
qu'elle sera l'ouvrage de tous les codqputés aux états
généraux.
« Ces conférences, nous dit-on, ne produiront rien,
et on nous cite le colloque de l'oissy, et une multitude
d'autres conférences rendues inutiles par l'esprit de
parti; mais si l'on jugeait du temps présent par les
temps passés, quel triste augure pour les états géné-
raux de 1 789 l !
« Elles ne produiront rien, je le veux ; mais n'est-
ce pas un succès que de convaincre nos commettants
que nous avons délibéré avant que d'agir ; que la ré
flexion, l'esprit de sagesse et de maturité ont présidé
aux résolutions vigoureuses et définitives que nous
serons dans le cas de prendre, après avoir épuisé tous
■
1 II n'y eut pcut-èlra jamais d'Assemblée aussi remarquable par le
talent, par les lumières et le caractère de ses membres que les états gé-
néraux de 1 789. Les travaux de cette assemblée excitèrent t'enthou-
siasme de toute l'Europe, et méritèrent l'admiration, le respect uni-
versel et l'autorité dont ils jouissent encore aujourd'hui. Elle prépara les
élémenls de notre code civil, elle jeta les bases et proclama les principes
du droit public et politique dans les sociétés modernes. Nous lui devons
tous nos progrès. Pourquoi faut-il que la désunion de ses membres et
leur ambition lui aient fait commettre des fautes qui ne sont pas encore
réparées aujourd'hui, et dont nous n'avons pas achevé d'expier le mal-
heur! Quand donc au moins ces fautes nous serviront-elles de leçon?
(F. Claude )
n. li
!74
I
LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
les moyens possibles de conciliation? Eh! querisque-
t-on d'adopter ce parti? on perd du temps. Oui, mais
il faut en savoir perdre; il faut savoir aussi que l'on
gagne tout celui qui est donné à la prudence. On perd
du temps... Mais, s'agit-il donc d'une occasion telle-
ment décisive, qu'il ne nous reste que le regret de ne
l'avoir pas saisie? Dans huit jours, comme aujour-
d'hui, nous serons à même de donner à -la motion de
M. Chapelier toute l'attention qu'elle mérite; dans
huit jours, et j'en atteste l'accueil qu'elle a reçu,
nous nous trouverons ici avec les mêmes principes,
la même fermeté, le même patriotisme. Dans huit
jours, corroborés par les députations de la capitale,
nous ne nous exposerons pas aux reproches d'avoir
pris une délibération infiniment importante, sans le
concours d'une portion aussi considérable que pré-
cieuse de nos collègues.
« Tant d'avantages attachés à la lenteur de notre
marche, seraient-ils balancés par la considération que
l'on propose de faire, que nos démarches pourraient
être présentées par les corps privilégiés comme une
adhésion à leurs principes, ou comme une espèce de
reconnaissance que l'Assemblée nationale s'est consti-
tuée en chambre de tiers? Je respecte l'excès de déli-
catesse qui a inspiré celte crainte, j'en aime la cause;
et je me garderais bien d'attaquer la conséquence, si
je ne pouvais le faire sans porter atteinte au principe.
De tels soupçons, pour être fondés, devraient avoir un
but d'utilité pour les ordres privilégiés; et ce but, que
j'ai peine à apercevoir en politique, devrait être quel-
que chose de vraisemblable ou de possible.
« Or, en admettant la supposition, et en portant les
PAR LES HOMMES DU TEMPS. '275
choses à l'extrême, que résulterait-il de ce que les
ordres privilégiés nous regarderaient comme consti-
tués, et s'efforceraient de nous faire regarder comme
tels? Sommes-nous donc constitués? non vraiment.
« Qu'en résullerait-il encore? Que ce bruit répandu
nous priverait de la confiance de nos commettants et
du secours de l'opinion publique? Cela est plus à
craindre que possible.
« Il faudrait d'autres preuves que des propos, pour
persuader au public, qui a les yeux ouverts sur nous,
qui sait et juge les motifs de nos démarches, que l'é-
lite de la nation, qui a les mains liées sur la délibé-
ration en commun et la votation par tête, qui ne peut
s'en écarter sans perdre ses pouvoirs, a, dès le pre-
mier pas, compromis ses intérêts et trahi sa confiance.
Respectons assez nos collègues privilégiés, respectons
assez le public, respectons-nous assez nous-mêmes
pour écarter ces vaines erreurs. Le public attend de
nous de la fermeté, il en a le droit, et il ne sera pas
trompé; mais c'est à la prudence de diriger et d'é-
clairer celte fermeté. Elle peut et doit s'allier avec les
égards dus aux premiers citoyens de l'Etal, même
lorsqu'ils se trompent, et avec les démarches conci-
liatoires propres à les ramener au but dont ils s'é-
cartent; et quelles sont donc celles que nous avons
faites? Les avons-nous multipliées à raison de notre
intérêt, du désir et du besoin qu'a la patrie de leur
concours pour une bonne constitution? Un seul renvoi
officiel de quelques membres a eu lieu dans le prin-
cipe... Est-ce là avoir épuisé les procédés, les invita-
tions, les instances? Sont-ce là tous les efforts prélimi-
naires à un schisme si terrible dans ses conséquences,
M
276 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
et à un manifeste authentique de séparation?... La
voie des conférences proposée peut devenir inutile;
mais elle ne saurait, sous aucun rapport, être nui-
sible. »
4 Un très-grand nombre de votants se détermina, par
ces raisons, à adopter le plan de M. de Saint-Etienne ;
mais on ne put prendre encore aucune délibération
précise, et l'Assemblée s'ajourna au lendemain.
Ces différentes opinions furent débattues et discu-
tées avec une profonde sagacité; enfin, le 18 mai, on
revint à la motion de M. Rabaud, tous les membres
de l'Assemblée étant persuadés qu'il fallait négliger
les petits intérêts personnels, et travailler sérieuse-
ment à la chose publique.
On ajouta deux amendements à celte molion; le
premier, « que les commissaires s' ef forceraient de
faire sentir à ceux du clergé et de la noblesse l'indis-
pensable nécessité de procéder en commun à la véri-
fication des pouvoirs; » le second, « qu'on tiendrait
des notes écrites des conférences, pour justifier, s'il
est besoin, aux yeux de la nation, la validité et la
force des raisons qui déterminent la demande faite
par les communes. » On est retourné aux voix par
oui et non sur cette molion, et elle a passé à la ma-
jorité,.
Pendant que nos législateurs commençaient à dé-
velopper cette énergie qui nous a sauvés 1 , la capitale
était dans la plus grande fermentation ; tout le monde
suivait le fil des événements; tout le monde voulait
1 On pourrait avec justice se demander de quoi nous avons été sauvés,
Ce n'est certes pas de la révolution et de toutes les horreurs qui s'en
suivirent. (F. Claude.)
PAU LES HOMMES DU TEMPS.
277
coopérera la régénération du royaume... Les écri-
vains patriotes, en soutenant les droits du peuple,
affermissaient encore la marche de nos députés; quel-
ques autres, oubliant l'importance des questions qu'ils
avaient à traiter, jetaient quelques fleurs sur les ma-
tières sérieuses et arbitraires dont ils s'occupaient, et
semblaient vouloir faire tourner au profit de la bonne
cause, l'espèce de frivolité que toute l'Europe nous
prête.
De là, l'origine de quelques pamphlets dans lesquels
on retrouve réellement le caractère national... Nous
offrons ici celui qui parut sous le litre de : Vœu d'un
misanthrope, qui n'est pas de l'avis de tout le monde.
« Celle fureur d'états généraux qui nous a pris
comme un coup de pistolet, s'écriait notre moderne Ti-
mon, a exalté toutes les tètes ; déjà chaque individu se
croit une partie intégrante du gouvernement ; ce n'étail
autrefois que les parlements qui se regardaient comme
les tuteurs nés de nos rois, aujourd'hui il n'est si
mince particulier qui ne se croie en possession de ce
titre glorieux; el je ne serais pas étonné qu'on ne se
crût, avant peu, en droit de le prendre dans les actes,
à la place du très-haut et très-puissant seigneur que
prend le premier faquin.
« On a aujourd'hui la rage de détruire ; mais avant
de détruire, il faut avoir le talent de pouvoir mettre
quelque chose en place... Nous donnons toujours dans
les extrémités. Pour remédier aux dangers du fana-
tisme et de la superstition, on a détruit tout senti-
ment de religion; qu'y avons-nous gagné?... Notre
Constitution est vicieuse! 11 en faut une nouvelle, une
nouvelle en totalité.
278 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
« Prenez seulement, par curiosité, VAhnanach
royal, c'est là le dépôt où sont consignés les noms de ce
que la France fournit de seigneurs, de magistrats, de
prélats, d'hommes de finance, destinés, par leur rang,
leurs places, leur naissance, à jouer un rôle principal
dans l'assemblée des états généraux : et quand vous
aurez travaillé pendant longtemps à apprécier le mé-
rite intrinsèque de chacun de ces individus, vous ver-
rez que les bras vous tomberont, et que vous serez
presque pétrifié en songeant en quelles mains est
confié le sort de la nation.
« A considérer en gros cette liste nombreuse, on
est d'abord primé,' pour ainsi dire, par les noms, les
titres, les richesses, les distinctions attachées à toutes
les grandes places; mais dépouillez-les de tous leurs
accessoires, scrutez-les chacun en particulier d'après
leur conduite, d'après leurs principes, à supposer
qu'ils en aient, d'après les actions, les circonstances
qui les ont conduits au poste qu'ils occupent, et vous
frémirez du petit, mais du très-petit nombre d'hom-
mes que vous voudriez trier dans cette liste volumi-
neuse, pour les charger, non pas des affaires du gou-
vernement, mais, qui plus est, des vôtres, pour peu
qu'elles fussent compliquées.
« Il est vrai qu'à en juger par leurs affaires do-
mestiques, ils n'annoncent pas de grands talents pour
l'économie, qui devient, dans l'occurrence actuelle,
la première, la principale des vertus; et c'est exacte-
ment une chose plaisante de penser que, parmi cette
foule de gens de tout état," de tout âge, qui clabaudent
contre les vices de l'administration; qui, à les en croire
chacun en particulier, se regardent comme très-ca-
■■■■■
PAR LES HOMMES BU TEMPS. 27!»
pables de rétablir les finances du royaume; il ne s'en
trouve peut-être pas la millième, quedis-je! la cenl
millième partie dont la fortune ne soit, à proportion,
plus délabrée que celle de la France, sur laquelle ils
gémissent. On ne peut.alors s'empêcher de se rappe-
ler, avec une certaine complaisance, la fable du re-
nard qui avait la queue coupée, ou de leur dire (s'il
est permis de mêler le sacré au profane) ce que dit
Jésus-Christ lorsqu'on lui présenta la femme adul-
tère...
« Oh! si j'étais le roi, j'aurais furieusement em-
barrassé tout ce monde-là à l'ouverture des états gé-
néraux; et voici ce que j'aurais dit sans me fâcher :
« Messieurs, le dérangement de mes affaires, l'état
déplorable de mes finances est l'unique cause qui m'a
porté à vous assembler ici aujourd'hui; car, quel-
que enchanté que je fusse de vous voir tous réunis
autour de moi, je vous proteste que, sans ce puissant
motif, je vous aurais supplié de rester chacun chez
vous, attendu que pour toutes les autres branches
d'administration de mon royaume j'en sais tout au-
tant que chacun de vous en général et en particulier.
« Mais comme vous avez annoncé à la face de l'Eu-
rope, aussi scandalisée que moi de votre ton peu res-
pectueux, que vous entendiez absolument rétablir
l'ordre dans mes finances, je consens à vous donner
ici un état bien détaillé de mes dettes, de mes dé-
penses, de mes revenus, de mes plans d'économie,
d'amélioration; enfin, à ne vous rien cacher absolu-
ment de ce qui pourra vous fournir, sur cet objet im-
portant, les plus grands éclaircissements.
« J'exige seulement, au préalable, une petite cou-
I
280 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
dition, à laquelle je ne doute pas que vous ne vous
soumettiez : c'est que chacun de vous, messieurs,
avant de prendre connaissance des comptes de mon
royaume, m'apporte également un état, dûment signé
et paraphé par-devant notaire,, de sa fortune, de ses
revenus, de ses charges, de ses dettes, de ses écono-
mies, avec les pièces justificatives, d'après lesquelles
je puisse avoir une connaissance parfaite du plan que
vous suivez dans l'administration de vos affaires per-
sonnelles.
« Tous ceux d'entre vous dont je trouverai les for-
tunes, je ne dis pas améliorées depuis qu'ils en ont la
gestion, .mais seulement dans une juste balance de
recette et de dépense, je consens à ce qu'ils conti-
nuent d'être les représentants de la nation; mais, par
la même raison, quiconque me montrera des affaires
encore plus délabrées que les miennes, aura la bonté
de ne plus reparaître ici. Je serais désolé de lui ôter
un temps nécessaire au rétablissement, à l'améliora-
tion de sa fortune : on a assez de discuter avec ses
créanciers sans aller se mêler de ceux des autres;
d'ailleurs, viedice, cura te ipsum, cela veut dire en
français, pour ceux de mon clergé qui pourraient ne
pas entendre le latin : Médecin, guéris-toi toi-même.
« Il serait aussi par trop indécent pour la dignité
du trône, pour la majesté de la nation, que j'appe-
lasse pour me conseiller une foule de banqueroutiers;
vous m'engageriez à vous imiter, et je n'en ai point le
projet.
« Vous pâlissez presque tous, je le vois, vous ne
vous attendiez pas à cette objection de ma part. N'allez
pas me dire que vos fortunes sont dérangées par une
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 281
suite du dérangement des finances du royaume: je ne
me payerai pas de ces raisons, qui ont même perdu à
mes yeux le droit d'être spécieuses. J'ai eu la fai-
blesse de charger mes peuples, parce que, tous tant
que vous êtes, après avoir épuisé toutes les ressources,
ruiné et vous et vos enfants, fait toutes sortes de bas-
sesses pour vous procurer de l'argent, vous avez abusé
de ma bonté, conjointement avec mes ministres, pour
extorquer de moi de quoi fournir à vos dépenses ex-
cessives, à votre luxe insultant 1 pour le misérable peu-
ple sur lequel vous affectez de verser des larmes; mais
je ne suis plus votre dupe, je saurai rétablir l'ordre
sans vous ; je prétends ne m'environner que du peu
de gens honnêtes et éclairés que j'ai cherchés et trou-
vés dans mon royaume. Telles sont mes intentions.;
elles sont assez clairement énoncées pour que mon
garde des sceaux n'ait pas besoin de vous dire le reste.
Partez donc tous; d'aujourd'hui à huitaine, apportez-
moi ebacun ce que je vous demande, et alors, nous
verrons.
« Le roi ne dira pas cela, et il aura tort.
« Oui, il aura tort; c'est précisément dans ces mo-
ments-ci où il semble que la nation se réunisse pour
circonscrire les bornes de l'autorité royale qu'il fau-
drait qu'un monarque .parlât d'après lui-même, qu'il
montrât, de l'énergie, de la fermeté; avec un cœur
honnête et de bonnes intentions, il est si aisé de parler
à une nation assemblée, et à une nation qui, quoi
qu'on en dise, aime ses maîtres ! Attaquer cette na-
tion-ci par des sophismes, par des pro, ositions spé-
» On pourrait ajouter que c'est le luxe du riche qui fai! vivre le pauvre.
[(F. Claude.)
.;': c S
m
■
28-2 LA. RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
cieuses, des discours captieux, oh ! vraiment, vous
n'en ferez rien, dans ce siècle raisonneur où tout se
réduit en système. . . Mais touchez avec elle la corde
du sentiment, vous trouverez encore cet amour inné 1
pour ses rois. Or, qui peut mieux toucher cette cortle
que celui qui a le plus d'intérêt à la faire frémir à
son unisson, que le roi lui-même? En un mot, quand
le roi veut faire connaître sa volonté à son peuple,
qu'il parle d'après lui-même, d'après son cœur; qu'il
surmonte cette espèce de timidité que ne doit point
admettre la majesté du trône; qu'il épanche libre-
ment son âme au milieu de ses sujets; la sienne n'a
qu'à gagner à être connue, et son amour pour le
bien, et sa sensibilité, et toutes ses vertus ne peuvent
que perdre infiniment à nous être développées par
l'organe d'un chancelier ou d'un garde des sceaux,
fût-il un l'Hôpital, four peindre une àme vraiment
royale, il faut être né sur le trône.
« La nation ferait encore tout pour ses rois, si elle
pouvait seulement se flatter que ses rois sentissent le
prix de ses sacrifices; mais elle est rebutée de ne tra-
vailler que pour des ministres et pour des courtisans,
dont l'avidité insatiable, après l'avoir dépouillée, ne
lui laisse pas même la liberté de se plaindre.
« Je ne sortirai pas de cette idée-là : le Français
aime ses rois; demandez-lui pourquoi; il n'en sait
rien ; et c'est même cette impossibilité où il est de
rendre compte du motif de ce sentiment, qui, à mes
yeux, en prouve l'existence 2 .
' Aveu d'autant plus précieux pour l'époque qu'il est vrai aujourd'hui
encore. ( F - Claude.)
2 Cette remarque aussi- sage que juste n'a pas cessé d'être vraie. Ce
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 285
« Tout ce qui s'appelle véritablement sentiment, ne
saurait se définir; c'en est à mon gré un des carac-
tères les plus essentiels.
«Qu'on ne m'objecte pas ici les assassinats successifs
d'Henri III, d'Henri IV, et même celui de Louis XV.
Des monstres poussés par un fanatisme aveugle fonl
époque dans l'histoire de nos malheurs, mais ne sau-
raient en faire dans l'histoire des mœurs d'une nation
aussi douce qu'aimable.
« Qu'on m'objecte encore moins ce qui se passe au-
jourd'hui dans la nation; car, observez bien que cette
espèce d'insurrection que nous voyons se former contre
l'autorité, séparé très-distinctement la personne royale
des abus que l'on reproche à la puissance du trône;
c'est, à proprement parler, à la place, et point au
prince qui l'occupe qu'on semble en vouloir : l'odieux
de l'une ne rejaillit, point du tout sur la personne de
l'autre.
« Cette distinction, beaucoup trop métaphysique
pour avoir été sentie autrefois, n'en existe pas moins
très-effectivement.
« Aussi entend-on dire tous les jours : il faut faire
un sort au roi; qu'il soit heureux, considéré, chéri
de la nation ; qu'il ait de quoi soutenir avec éclat la
majesté du trône et la dignité de sa couronne; qu'on
lui fournisse même abondamment de quoi récom-
,,uc le peuple français a toujours détesté atort ou à raison, c'est, à quel-
ques exceptions près, l'entourage de ses rois, et non ses rois eux-mêmes.
Il en sera toujours ainsi. Malheur au souverain qui oublierait cette lo.
essentielle de notre nature; sur le trône, quel que fût son mente per-
sonnel il succomberait comme ont succombé tous ceux dont 1 exemple
ne lui aurait pas profité ; dans l'exil, son retour resterait à jamais impos-
sible. (*• Claude - )
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284 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
penser les gens qui approchent de sa personne; mais,
quant à l'administration des finances, à l'assiette des
impôts, à l'établissement des lois nouvelles, et géné-
ralement tout ce qui tient à la constitution, à la dette
nationale, que la nation seule ait le droit de statuer
irrévocablement »
Pendant que la noblesse continuait à montrer sa
fierté, le comte de Mirabeau, député des communes,
avait ouvert l'avis de rester dans l'inaction, et d'at-
tendre les deux premiers ordres. Malgré son opi-
nion, chaque jour voyait éclore une nouvelle motion.
M. Moreau en fit une le 25 mai, tendant à demander
la suppression des spectacles, comme indignes de la
majesté et de la gravité d'une aussi auguste assem-
blée : cette motion, quoique très-sage, ne fut point
entendue sans tumulte, et fut unanimement rejelée.
Le 26., on venait de déciderque M. le doyen des
communes et ses adjoints choisiraient parmi eux au-
lanj. de commissaires qu'ils le jugeraient convenable
pour la rédaction d'un règlement de police, lorsqu'on
annonça MM. les commissaires conciliateurs. Après
bien des conférences avec ceux des deux ordres privi-
légiés, ils n'avaient rien fait pour la cause publique,
ni pour la réunion. Ils apprirent à leurs collègues
que la noblesse tenait à sa première résolution; que
le clergé, tout en cherchant des moyens conciliatoires,
ne marchait qu'en louvoyant, et paraissait décidé à ne
rien faire.
Prêtres et pontifes! quelles idées voulez-vous que
la nation conçoive de vos prétentions ridicules et or-
gueilleuses ? Quand je vous compare avec le clergé
de l'Eglise naissante, mon imagination se révolte...
i^^^^^^^^HMHi^^H
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 285
Vous le savez, et l'Évangile vous l'apprend : votre
divin législateur est né dans une étable; pendant
qu'il resta sur la terre, il donna l'exemple de l'hu-
milité!... Que les temps sont changés!...
Si Jésus-Christ apparaissait maintenant dans nos
temples... n'en doutez point, prenant un fouet à la
main, il toucherait sur eux à grands coups, et les
chasserait comme il chassa autrefois les juifs qui éta-
laient leurs marchandises dans la maison du Sei-
gneur.
'erfides! leur dirait-il, ma morale n'est pas recon-
naissable! Vous vous intitulez évèques par la grâce
de mon père, et chacune de vos actions est un blas-
phème contre son nom !...
Le 27 mai, on trouva l'arrêté suivant sur le bu-
reau : « La chambre de la noblesse, après avoir en-
tendu le rapport des commissaires chargés de confé-
rer avec ceux des autres ordres, a arrêté, à la pluralité
de deux cents voix, que, pour celte forme d'états gé-
néraux, les pouvoirs seront Vérifiés séparément, et
que l'examen des avantages ou des inconvénients qui
pourraient exister dans la forme actuelle, serait remis
à une autre époque, quand les trois ordres, par exem-
ple, s'occuperont des formes à observer pour l'orga-
nisation des états généraux. »
M. Camuzat de Belonibre, l'un des membres des
communes, ayant demandé la parole, observa que,
«puisque la résistance opiniâtre de la noblesse fer-
mait toutes les voies de conciliation qui lui avaient
été offertes, il était peut-être à propos, avant de pren-
dre le parti ferme et vigoureux, dicté par la motion
de M. le Chapelier, d'inviter encore une fois le clergé
286 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
à se charger de la médiation auprès du second ordre,
pour vaincre son opiniâtreté, ou de se réunir lui-
même aux communes, pour se livrer ensemble aux
importantes fonctions auxquelles semblent attachées
les destinées de vingt-quatre millions d'hommes. »
Il conclut, en ajoutant « qu'il savait pertinemment
que plusieurs membres du clergé souhaitaient depuis
longtemps cette réunion, et n'attendaient que le mo-
ment de se déclarer pour entrer dans la chambre des
communes. »
Toute la séance fut employée à discuter cette mo-
tion; elle fut suivie de plusieurs autres qui n'en
étaient que la modification, ou qui offraient des amen-
dements.
Le baut clergé, entraîné par les représentations des
curés, qui voyaient les choses d'un œil différent; peut-
être offensé lui-même de la trop longue résistance de
la noblesse, et, redoutant une scission dont il aurait
été la première victime jusqu'au bout, le rôle de
conciliateur, sollicita une lettre du roi, qui écrivit
également aux deux chambres de la noblesse et du
tiers.
LETTRE DU ROI
« J'ai été informé que les difficultés qui s'étaient
élevées, relativement à la vérification des pouvoirs des
membres de l'assemblée des états généraux, subsis-
taient encore, malgré les soins des commissaires choisis
par les trois ordres pour chercher les moyens de con-
ciliation : je n'ai pu voir sans peine, et même sans
■^■iMi
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 287
inquiétude, l'Assemblée nationale, que j'ai convoquée
pour s'occuper avec moi de la régénération du royaume,
livrée à une inaction qui, si elle se prolongeait, fe-
rait évanouir les espérances que j'ai conçues pour le
bonheur de mes peuples et la prospérité de l'État.
Dans ces circonstances, je désire que les commissaires
conciliateurs, déjà choisis par les trois ordres, repren-
nent leurs conférences demain à six heures du soir,
en présence de mon garde des sceaux et des commis-
saires que je réunirai à lui, afin d'être informé par-
ticulièrement des ouvertures de conciliation qui se-
ront faites, et de pouvoir contribuer directement à
une harmonie si désirée et si instante.
« Je charge celui qui, dans cet instant, remplit les
fonctions de président du tiers état, de faire connaître
mes intentions à sa chambre.
« Signé, LOWS.
« Versailles, le '28 mai. »
Cette lettre décida à faire faire une seconde nomi-
nation de commissaires; de nouvelles conférences fu-
rent entamées chez M. le garde des sceaux, en pré-
sence de quelques membres du conseil, dont la plupart
étaient vendus à la noblesse, ou parce qu'ils avaient
la même cause à défendre, ou parce qu'ils étaient sé-
duits par le chef de la magistrature, entièrement dé-
voué à la faction du comte d'Artois.
Toutes ces conférences n'aboutirent à rien; on y
agita des questions étrangères à la chose publique, et
toujours au désavantage du tiers. La noblesse con-
firma, par la conduite qu'elle y tint, ce qu'elle avait
288 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
avancé dans son arrêté du 28, arrêté par lequel
elle déclarait que : « Considérant qu'il est de son
devoir, dans le moment actuel, de se rallier à la
constitution, et de donner l'exemple de la fermeté,
comme elle a donné la preuve de son désintéresse-
ment, elle déclare que la délibération par ordre, et
la fermeté d'empêcher que les autres ne soient con-
fondus, sont constitutifs de la monarchie, et qu'elle
persévère constamment dans ces principes conservatifs
du trône et de la liberté 1 . »
Il est à présumer que l'honorable membre qui rédi-
gea l'article de cette délibération, était fort au fait des
droits et des prérogatives de son ordre; sans doute il
avait lu les procès-verbaux de la noblesse aux étals
généraux précédents, et surtout un discours adressé
au roi en 1614, par M. de Senecey : c'est une pièce
originale et curieuse; nos lecteurs seront, sans doute,
bien aise de la voir : nous allons la leur offrir mot
pour mot.
« Sire,
« La bonté de nos rois a concédé de tout temps cette
liberté à leur noblesse, que de recourir à eux en toutes
' Cetle erreur de la noblesse fut la goutte d'eau qui fait déborder le
vase; elle déchaîna la révolution qui grondait de toutes parts. La noblesse
l'a trop cruellement expiée depuis pour qu'on puisse la lui reprocher de
nouveau aujourd'hui; mais ce souvenir a laissé dans le peuple, à tort
ou à raison, la crainte qu'elle ne veuille jamais la reconnaître franche-
ment. 11 lui serait bien facile pourtant de prouver le contraire, en sui-
vant tout entier l'exemple de quelques-uns de ses membres, à la tète
desquels il n'est que juste de placer l'auteur de ces Mémoires.
(F. Claude.)
PAR LES HOMMES DU TEMPS.
28!>
sortes d'occasion, l'émmence de leur qualité les ayant
approchés auprès de leurs personnes, qu'ils ont tou-
jours été les principaux exécuteurs de leurs royales
actions. Je n'aurais jamais fait de rapporter à Votre
Majesté tout ce que l'antiquité nous apprend, que la
naissance a donné des prééminences à cet ordre, avec
telle différence de ce qui est de tout le reste du peuple,
qu'elle n'en a jamais pu souffrir aucune sorte de com-
paraison. Je pourrais, Sire, m'élendre en ce discours,
mais une vérité si claire n'a pas de témoignage plus cer-
tain que ce qui est connu de tout le monde;... et puis je
parle devant le roi, lequel nous espérons trouver aussi
jaloux de nous conserver en ce que nous participons
de son lustre, que nous saurions l'être de l'en requé-
rir et supplier, bien marris, qu'une nouveauté extraor-
dinaire nous ouvre la bouche plutôt aux plaintes
qu'aux très-humbles supplications pour lesquelles
nous nous sommes assemblés. Sire, Votre Majesté a
eu pour agréable de convoquer les états généraux des
trois ordres de votre royaume, ordres destinés et sé-
parés entre eux de fonctions et de qualités. L'Église,
vouée au service de Dieu, et au régime des âmes, y
tient le premier rang; nous en honorons les prélats et
ministres comme nos pères, et comme médiateurs de
notre réconciliation avec Dieu. La noblesse, Sire, y
tient le second rang : elle est le bras droit de votre
justice, le soutien de votre couronne, et les forces in-
vincibles de l'Etat. Sous les heureux auspices et la
valeureuse conduite des rois, au prix de leur sang, et
par l'emploi de leurs armes victorieuses, la tran-
quillité publique a été établie, et par leurs peines et
travaux, le tiers état va jouissant des commodités que
ii. 19
1
290 LA RÉVOLUTION' RACONTER ET JUGÉE
la paix leur apporte. Cet ordre, Sire, qui tient le der-
nier rang en cette assemblée, ordre composé du peuple
des villes et des champs; ces derniers sont quasi tous
hommagers et justiciables des deux premiers ordres,
ceux des. villes, bourgeois, marchands, artisans et
quelques officiers; ce sont ceux-ci qui méconnaissent
leur condition, et oublient toute sorte de devoirs, sans
aveu de ceux qu'ils représentent, se veulent comparer
à nous. J'ai honte, Sire, de vous dire les termes qui
de nouveau nous ont offensés. Ils comparent votre
État à une famille composée de trois frères. Ils disent
l'ordre ecclésiastique être l'aîné, le nôtre le puîné, et
eux les cadets. En quelle misérable condition sommes-
nous tombés, si cette parade est véritable ! En quoi
tant de services rendus d'un temps immémorial, tant
d'honneurs et de dignités transmis héréditairement
à la noblesse,, et mérités par leurs labeurs et fidé-
lités, l'auraient-ils bien, au lieu de l'élever, telle-
ment rabaissée, qu'elle fût avec le vulgaire, en la plus
étroite sorte de société qui soit parmi les hommes,
qui est la fraternité; et non contents de se dire frères,
ils s'attribuent la restauration de l'État, à quoi, comme
la France sait assez qu'ils n'ont aucunement parti-
cipé; aussi chacun connaît qu'ils ne peuvent en aucune
façon se comparer à nous, et serait insupportable une
entreprise si mal fondée. Rendez, Sire, le jugement,
et par une déclaration pleine de justice, faites-les
mettre en leurs devoirs, et reconnaître ce que nous
sommes, et la différence qu'il y a. Nous en supplions
très-humblement Votre Majesté, au nom de toute la
noblesse de France, puisque c'est d'elle que nous som-
mes ici députés, afin que, conservée en ses préémi-
m
-PAR LES HOMMES DU TEMPS. 291
nences, elle porte, comme elle a toujours fait, son hon-
neur et sa vie au service de Votre Majesté. »
Oh! mes concitoyens! c'est à vous que s'adressent
les nobles, par leur arrêté du 28!...- Français! c'est
au dix-huitième siècle, dans ce siècle de lumières et
de philosophie, que la noblesse veut vous reporter à
l'époque désastreuse où vous gémissiez, sous le plus
dur esclavage, dans les temps de ténèbres et d'igno-
rance qu'elle regrette encore 1 !
En vain mille écrits ont prouvé que des titres, que
des parchemins, des châteaux et des brevets d'offi-
ciers, qui dispensent souvent de se montrer dans les
armées, ne suffisent pas aujourd'hui pour fixer le re-
gard d'une nation et pour mériter son estime; qu'il
faut encore être homme et citoyen, et surtout se sa-
crifier pour l'Etal; que les privilèges sont odieux à
un peuple libre; qu'il est temps d'y renoncer; qu'on
ne les regarde plus que comme des monuments de la
barbarie et de l'ignorance de nos pères...
Elle est sourde à la voix de la patrie, récalcitrante
à tous les vrais principes; elle feint d'ignorer qu'il est
un point au delà duquel tout finit, et contre lequel le
despotisme le plus invétéré vient se briser... C'est du
sang qu'elle veut... c'est notre sang... Quelle est sa
folie? Le droit du plus fort de tout temps a été le sien;
en est-il ainsi aujourd'hui?... Que d'avantage si le
tiers état voulait prendre sa revanche?... A Dieu ne
plaise qu'il se serve de ces moyens, et faisons des vœux
sincères pour la réunion...
Vœux inutiles ! Notre auguste monarque, le vrai
1 Imputations calomnieuses, ou tout au moins empreintes d'une exa-
gération révoltante autant qu'injuste. (Y. Claude.)
292 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
père de ses sujets, avait assez manifesté, par sa lettre,
le désir ardent de voir tout le monde marcher dans le
même sentier; on avait parlé, dans la Chambre des
communes, d'une députation pour l'éclairer, pour
faire arriver jusqu'à son trône la vérité... La vérité
aux pieds d'un roi!... Quel étrange spectacle pour le
monde!... Mais que d'obstacles à vaincre! que de mons-
tres à endormir, puisqu'on ne peut les étouffer!...
Toutes les avenues du trône sont gardées par les
nobles, par les ennemis des communes; les Français
n'ont pas encore fait un pas assez grand vers la li-
herté pour rompre les barrières déshonorantes de
l'étiquette 1 . 11 faut être annoncé par un capitaine des
gardes, ou par un gentilhomme de la chambre, pour
arriver jusqu'au père de vingt-quatre millions d'hom-
mes, qui gémissent au sein de la misère, mais dont
le courage n'est point abattu par la morgue insultante
de leurs ennemis... Il faut que le roi ait donné au
garde des sceaux l'heure et le jour auquel les députés
pourront lui être présentés, et le garde des sceaux est
un homme faible qui n'a aucun moyen à opposer aux
intrigues des courtisans : c'est parce qu'on a cru que
la reconnaissance le déciderait à tout faire qu'on l'a
revêtu de la simarre ; il doit son élévation au frère du
monarque; jl a sucé, avec le lait de sa nourriture, les
'
« L'étiquette loin d'être déshonorante impose à tous et aux rois eux-
mêmes le respect de l'autorité souveraine dont ils sont les représentants.
Elle est aussi nécessaire que la dignité dont elle est la sauvegarde. Mais il
ne faut pas qu'elle ait rien d'absolu; ses obligations restent toujours su-
bordonnées au tact des circonstances et surtout au devoir 11 v a même
de la gràee, de la bonté à savoir y déroger à propos : il vaut mieux suivre
cet égard l'exemple de saint Louis, de Charles VIII et de Henri IV que
celui de Louis XIV et de Napoléon I".
(F. Claude.)
■MHI^HMH
PAR LES SOMMES DU TEMPS. 29".
principes despotiques des parlements; son àme n'a
point une trempe assez forte pour s'élever au niveau
de son siècle; il fut jadis un magistrat intègre à Paris,
il est devenu minisire à Versailles... Que fera donc la
Chambre des communes? De quels moyens se'servira-
t-elle pour sortir de l'espèce d'inaction dans laquelle
elle se consume, pendant que les nobles se jouent de
sa franchise et de sa modération? Ira-t elle assiéger
le palais du monarque, implorer à haute voix sa clé-
mence, et lui demander à lui-môme ce que ses mi-
nistres refusent?... Cette démarche pourrait alarmer
le roi; ses ennemis pourraient en prendre occasion
pour lui inspirer de la terreur, de la méliance et
même de la haine. Elle ne veut pas offrir de prétexte
à la tourbe des courtisans. . . Le garde des sceaux, dans
une des conférences qui avaient été inutiles, avait
combattu l'opinion d'un membre du tiers qui sou-
tenait que le pduvoir législatif était dans la nation;
que le roi, quand elle était assemblée, n'était que le
simple exécuteur de ses lois... Il était parti de ce
point pour dire à Louis XVI ce que lui répétaient ses
courtisans, que les communes étaient trop échauffées
et trop entreprenantes. Les nobles aux abois, ne pou-
vant se dissimuler leurs torts, criaient à la démocratie;
dans leur zèle inconsidéré, ils cherchaient à effrayer
le trône; ils allèrent jusqu'à rappeler l'époque de
Charles I" 1 . Quelle a été la première cause de l'infor-
tune de Charles I er ? Méditez les annales anglaises, vous
' Répétons ici, une dernière fois pour lontes, qu'il n'y a qu une seule
chose de vraie dans ces diverses déclamations de l'auteur contre la no-
blesse. C'est qu'en effet le peuple, en France surtout, est le soutien naturel
et le plus désintéressé de la monarchie, mais qu'il se mêle toujours à son
M
^Fv
■
294 LA R ÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
y venez que ce sont les déprédations du lord Bucking-
ham et le zèle indiscret du fanatique Lawd, archevêque
de Cantorbéry. Quel a été le jour le plus horrible de
sa vie? Celui où il fut livré au parlement anglais par
la noblesse écossaise, dans les bras de laquelle il s'é-
tait jeté. Quels furent les deux principaux conjurés
qui signèrent l'arrêt abominable de son supplice? Le
noble Fairfax et l'anobli Cromvvell. Enlin, quel fut
le bourreau volontaire et acharné qui, déguisé, et
traînant cette auguste victime, fit rouler sur l'écha-
faud sa tête découronnée et sanglante? Si l'on en croit
la tradition, ce fui le chef d'une des familles les plus
illustres <ie l'Angleterre...
Ainsi la calomnie ne cessait de distiller son poison
dans le cœur du souverain... C'était pourtant à ce
même garde des sceaux qu il fallait s'adresser pour
obtenir une audience du monarque; chaque jour lui
fournissait un prétexte pour éloigner ce moment...
La maladie, la mort de M. le dauphin plongea le roi
dans le deuil; M. de Barenlin, en courtisan habile,
sut mettre à profit tous ces incidents;... enfin, ne
pouvant plus reculer, il annonça aux Communes, par
un billet adressé à M. Bailly, doyen de la chambre,
que le roi recevrait la députalion le lendemain, entre
onze heures et midi, et que son intention était qu'elle
fût de vingt membres. Ces députés, choisis par le sort,
amour pour ses souverains un sentiment instinctif de défiance et de ja-
lousie contre leur entourage privilégié. Etre sans cesse rapproché du trône
est réputé un bonheur qu'il faut savoir se faire pardonner, c'est à quoi
l'aristocratie n'a pas toujours assez songé.
II faut ajouter, pour être juste, que, par jalousie, la bourgeoisie esl
bien plus que le peuple l'ennemi do la noblesse.
(F. Claude.)
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 295
ayant à leur tête M. Bailly, adressèrent au roi le dis-
cours suivant
« Sire,
«Depuis longtemps les députés de vos fidèles Com-
munes auraient solennellement présenté à Votre Ma-
jesté les respectueux témoignages de leur reconnais-
sance pour la convocation des états généraux, si leurs
pouvoirs avaient été vérifiés; ils le seraient si la no-
blesse n'avait élevé des obstacles : dans la plus vive
impatience, ils attendent l'instant de cette vérificatiop
pour vous offrir un hommage plus éclatant de leui
amour pour votre personne sacrée, pour son augustt
famille, et de leur dévouement aux intérêts du mo-
narque, inséparables de ceux de la nation.
«La sollicitude qu'inspire à Votre Majesté l'inac-
tion des états généraux est une nouvelle preuve du
désir qui l'anime de faire le bonheur de la France.
« Aftligés de cette funeste inaction, les députés des
Communes ont tenté tous les moyens de déterminer
ceux du clergé et de la noblesse à se réunir à eux
pour constituer l'Assemblée nationale; mais la no-
blesse ayant manifesté de nouveau la résolution de
maintenir la vérification de ses pouvoirs, faite sépa-
rément, les conférences conciliatoires entamées sur
cette importante question se trouvent terminées.
« Votre Majesté désirait qu'elles soient reprises en
présence de M. le garde des sceaux et des commissaires
que vous avez nommés; les députés des Communes,
certains que, sous un prince qui veut être le restau-
296 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
rateur de la France, la liberté de l'Assemblée natio-
nale ne peut être en danger, s'empressent de déférer
au désir qu'elle leur a fait connaître. Ils sont bien
convaincus que le compte exact de ces conférences,
mis sous ses yeux, ne lui laissera voir dans les motifs
qui nous dirigent que les principes de la justice et de
la raison.
« Sire, vos fidèles Communes n'oublieront jamais
ce qu'elles doivent à leur roi ; jamais elles n'oublie-
ront cette alliance naturelle du trône et du peuple
contre les diverses aristocraties, dont le pouvoir ne
saurait s'établir que sur la ruine de l'autorité royale
et de la félicité publique ; le peuple français, qui se
lit gloire dans tous les temps de chérir ses rois, sera
toujours prêt à sacrifier son sang pour soutenir les
vrais principes de la monarchie. Dès le premier in-
stant où les instruclions que ces députés ont reçues
leur permettront de vous porter un vœu national,
vous jugerez, Sire, si les représentants de vos Com-
munes ne sont pas les plus empressés de vos sujets à
maintenir les droits, l'honneur et la dignité du trône,
à consolider les engagements publics et à rétablir le
crédit de la nation; vous reconnaîtrez aussi qu'ils ne
seront pas moins justes envers leurs concitoyens de
toutes classes que dévoués à Sa Majesté.
« Vos fidèles Communes sont profondément tou-
chées dans la circonstance où Votre Majesté a la bonté
de recevoir leur députation, et elles prennent la liberté
de lui adresser l'expression de tous leurs justes regrets
et de leur respectueuse sensibilité. »
PAR LES HOMMES PU TEMPS.
297
RÉPONSE DU ROI
« Messieurs,
« Je reçois avec satisfaction les témoignages de dé-
vouement et d'attachement à la monarchie des repré-
sentants du tiers état de mon royaume; tous les ordres
de l'État ont un égel ilroit a mes hontes, et vous de-
vez compter sur ma protection et sur ma hienfaisance :
je vous recommande par-dessus tout de seconder
promptement, et avec un esprit de sagesse et de paix,
l'accomplissement du bien que je suis impatient de
faire à mes peuples, et qu'ils attendent avec confiance
de mes sentiments pour eux. »
Pendant que la députa tion était chez le roi, deux
autres, envoyées aux ordres privilégiés, leur annon-
çaient la résolution prise par les Communes de sur-
seoir à toute délibération, au sujet de l'ouverture
proposée par M. Necker, jusqu'à la clôture du procès-
verbal des conférences, dont la continuation était in-
diquée le même soir chez M. le garde des sceaux.
Le projet de conciliation du ministre des finances
portait : (ju'il fallût vérilier les pouvoirs dans les
trois chambres, s'y communiquer avec confiance les
actes de vérifications; créer une commission composée
démembres des trois ordres pour juger les questions
de dissensions; et, dans le cas où l'on n'accepterait pas
le jugement de la commission, s'en rapporter à la jus-
tice du roi.
Il était impossible de proposer un moyen pluspro-
298 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
pre à concilier tous les esprits et tous les intérêts; il
était dicté par la prudence Mais les préjugés des
deux ordres étaient trop fortement enracinés. .
Je reviens à la députation envoyée aux deux ordres
privilégiés.
Le clergé répondit qu'il était satisfait de l'attention
avec laquelle le tiers état l'instruisait de toutes ses
démarches; qu'il pouvait compter sur son attache-
ment : la noblesse se borna à demander copie de l'arrêt
et les noms des députés.
Les deux réponses mécontentèrent les Communes :
la première, par l'orgueilleuse protection qu'elle affi-
chait; la seconde, par sa réticence affectée Enfin,
on allait procéder à la lecture du règlement, quand
on annonça une députation du clergé. Son objet était
d'instruire les Communes que les membres de cet
ordre, profondément touchés de la misère du peuple
et de la cherté des graine, avaient imaginé que, pour
y remédier, il fallait nommer dans les trois ordres une
commission spécialement chargée de trouver un moyen
de faire diminuer le prix du pain, et que M. le car-
dinal de la Rochefoucauld devait rendre compte au roi
de cette délibération. C'est ainsi que le clergé 1 affectait
une fausse popularité pour séduire la classe indigente
des citoyens et pour se l'attacher.
M. le doyen répondit que les représentants de la
nation partageaient les maux du peuple; qu'ils cher-
chaient, depuis leur réunion, à les écarter, et qu'ils
< Pourquoi fausse? La charité du clergé n'a jamais été mise en doute.
Au début de la Révolution, il proposa de se charger des dettes de l'Etat,
et ils'en serait en effet chargé, si on ne l'avait dépouillé. (F. Claude.)
l'Ali LES HOMMES DU TEMPS. 29»
prendraient en considéralion la délibération que le
clergé avait la bonté de leur laisser.
Cette démarche lit une impression très-vive; on crut
d'abord à la sincérité des ministres de l'Évangile : ils
se montraient avec un rameau d'olivier;... mais l'illu-
sion ne fut pas de longue durée.
M. Populus déchira le voile qui dérobait leurs vé-
ritables intentions; il fit remarquer que la délibéra-
tion du clergé était un coup de politique : 1° pour
mettre le peuple de son côté; 2? pour détourner l'as-
semblée de la résolution qu'elle avait formée de se
constituer; que, dans le cas où l'on y adhérerait, c'é-
tait agir séparément, conséquemment faire une déli-
bération par ordre; que les deux autres ne manque-
raient pas de l'opposer; par là les Communes perdraient
tout le fruit de leur résistance, puisqu'on opposerait
leur conduite à leurs principes; qu'en s'y refusant ils
s'exposaient à l'animadversion du peuple
Les Communes, animées par la réflexion du préo-
pinant, se décidèrent à faire l'arrêté suivant : «Pé-
nétrés des mêmes devoirs que vous, touchés jusqu'aux
larmes des malheurs publics, nous vous prions, nous
vous conjurons de vous réunir à nous à l'instant, dans la
salle commune, pour délibérer et aviser au moyen de
remédier à ces malbeurs le plus efficacement qu'il
sera possible. »
Cet arrêté fut porté sur-le-champ par M. Camus,
avocat, à la tête de quinze députés; le président du
clergé répondit qu'on allait examiner sérieusement
cette délibération; mais d'autres évêques ajoutèrent
qu'on ne pouvait délibérer, attendu que plusieurs per-
sonnes s'étaient déjà retirées.
I
l'I
i-
1
f
300 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
Le 8, l'assemblée, après quelques nouveaux débats
qu'il serait inutile de rapporter ici, se forma en vino-l
bureaux; les salles furent tirées au sort.
M. Malouel, ayant alors obtenu la parole, prononça
un assez long discours, qu'il a fait imprimer depuis,
et dont le résultat et le fond étonnèrent beaucoup ses
collègues.
Après un exorde pompeux dans lequel il déplora
les malbeurs de la patrie, il peignit les funestes effets
de la division, l'autorité despotique des parlements, la
déprédation des intendants, l'anéantissement du com-
merce, l'aristocratie des nobles et les intrigues du
clergé, il conclut à rejeter le projet de se déclarer
Assemblée nationale, comme étant contraire aux pou-
voirs des députés.. . 11 ajouta qu'il fallait rester ce qu'on
était, et ne pas chercher à être davantage; que cette
conduite ne pouvait procurer aucun bien réel, puis-
que les deux premiers ordres, dans leurs cahiers, se
réunissaient sur les mêmes demandes « C'est au
nom de la patrie que je vous soumets ces réflexions,
criait-il; usons de nos pouvoirs tels qu'ils sont, et
n'allons pas chercher ailleurs de nouveaux malheurs. . .
Procédons sans délai à la vérification de nos pouvoirs,
à l'effe>t de nous constituer les représentants légitimes
des Communes. »
Ce discours, improuvé d'un côté, applaudi de l'au-
tre, fit une sorte d'impression... Nos législateurs, à
peine entrés dans la carrière, pouvaient alors être sé-
duits par quelques phrases de rhétorique... Cepen-
dant un des membres de l'assemblée, s'étant levé,
prouva : 1° que, par une délibération antérieure, on
ne pouvait se décider sur l'adoption d'aucun projet
■■M^^^^^MI
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 301
eonciliatoire que le lendemain, jour de la clôture du
procès-verbal, et que ce serait alors qu'il serait temps
d'examiner l'ouverture donnée par les ministres du.
roi, la motion de M. Malouet, et enfin toutes les autres
qui pourraient être faites sur le même objet.
2" Il ajouta qu'on ne pouvait encore délibérer sur
la même motion, puisque, les Communes ayant fait
une première invitation à messieurs du clergé de se
réunir à elle dans la salle nationale pour opérer
l'union et la concorde, et une seconde invitation le 6,
il fallait attendre leur réponse.
Qu'cnlin on examinerait la motion de M. Malouet
quand il en serait temps. M. Malouet voulut répli-
quer, mais la faiblesse de ses raisons n'attirèrent pas
l'attention de l'assemblée, occupée alors à discuter
séparément les dernières idées qui venaient d'être
présentées.
Un député du Languedoc ramena les esprits au
véritable point qui devait fixer l'attention publique, en
s'écriant avec force, pour que sa voix pût se faire en-
tendre au milieu des colloques particuliers : « Faut-il
donc tant multiplier les délibérations? Il ne s'agit
pas de présenter ici un projet de conciliation, mais
plutôt de suivre celui que nous avons formé hier.
Tant de variations n'annoncent qu'une versatilité d'o-
pinions et d'idées qui ne doit pas se manifester ici...
« On a décidé hier que nous nous assemblerions en
bureaux; voilà ce qui doit nous occuper. Quant à la
motion de M. Malouet, ce n'est pas le moment de la
mettre en délibération. Il ne nous reste qu'à le re-
mercier des idées qu'il nous a communiquées. Jus-
qu'ici il a bien voulu le faire à presque toutes les
I
302 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
séances ; espérons de son patriotisme qu'il s'empres-
sera, dans un moment plus favorable, de remettre sous
nos yeux celles dont il vient de nous faire part, et
qu'à l'avenir il voudra bien nous communiquer ses
réflexions, puisqu'il n'a jamais cessé de le faire. »
M. Bailly, sur les instances réitérées de ses collè-
gues, garda la présidence.
La séance du 9 n'offrit rien d'extraordinaire.
Le roi répondit par lettre à la dépulation du clergé,
sur son projet d'une commission, pour remédier à la
cherté du pain.
LETTRE DO ROI
ce Les objets que présente la déclaration du clergé
fixent depuis longtemps mon intérêt et mon attention.
Je crois n'avoir négligé aucun des moyens propres à
rendre moins funeste l'effet inévitable de l'insuffi-
sance des récolles. Mais je verrai avec plaisir se for-
mer une commission des états généraux qui puisse,
en prenant connaissance des moyens dont j'ai fait
usage, s'associera mes inquiétudes, et m'aider de ses
lumières. »
Les Communes admirent les députés de Saint-Do-
mingue; enfin, le mercredi 11, M. Bailly annonça que
le procès-verbal avait été clos la veille au soir; que les
commissaires de l'Église l'avaient signé, et que la no-
blesse avait persisté dans son refus.
La clôture annoncée, M. l'abbé Siéyès objecta qu'il
était temps de prendre une délibération sur l'ouver-
ture proposée par les ministres du roi; qu'en consé-
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 503
quence il allait faire la lecture de la motion sui-
vante.
MOTION DE I/ABRÉ SIÉYES
« L'Assemblée des Communes, délibérant tant indi-
viduellement qu'en général, sur l'ouverture de conci-
liation proposée par MM. les commissaires du roi, a
cru devoir prendre en même temps en considération
l'arrêté que les députés de la noblesse se sont hâtés de
faire, malgré l'acquiescement annoncé d'abord, et en
établissant bientôt après une modification qui la ré-
tracte presque entièrement, et qu'ainsi leur arrêté à
cet égard ne peut être regardé que comme un refus
positif. Par cette considération, et attendu que mes-
sieurs de la noblesse ne se sont pas même désistés de
leurs précédentes délibérations, contraires à tout projet
de réunion, les députés des Communes pensent qu'il
devient absolument inutile de s'occuper davantage
d'un moyen qui ne peut plus être dit conciliatoire, du
moment qu'il a été rejeté par l'une des parties à
concilier.
Dans cet état de choses, qui replace les députés des
Communes dans leur première position, l'Assemblée
juge qu'elle ne peut plus attendre dans l'inaction les
classes privilégiées sans se rendre coupable envers la
nation, qui a droit, sans doute, d'exiger d'elle un
meilleur emploi de son temps; elle juge que c'est un
devoir pressant pour tous les représentants de la na-
tion, quelle que soit la classe des citoyens à laquelle
ils appartiennent, de se constituer, sans délai, en as-
:>04 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
semblée active, capable de commencer à remplir l'ob-
jet de leur mission.
L'Assemblée charge MM. les commissaires qui ont
suivi les différentes conférences, dites conciliatoires,
d'écrire le récit des longs et vains efforts des députés
«les Communes pour tâcher d'amener les classes pri-
vilégiées aux vrais principes; elle les charge d'exposer
les motifs qui la forcent de passer de l'état d'attente à
celui d'action.
« Enfin, elle ordonne que ce récit et les motifs se-
ront imprimés à la tète de ladite délibération.
" Mais, puisqu'il n'est pas possible de se former en
assemblée active, sans reconnaître au préalable ceux
qui ont le droit de la composer, c'est-à-dire ceux qui
ont qualité pour voter, comme représentants de la
nation, les mêmes députés des Communes croient faire
une dernière tentative auprès de messieurs du clergé
et de la noblesse, qui annoncent la même qualité, et
qui néanmoins ont refusé, jusqu'à présent, de se faire
connaître; au surplus, l'Assemblée ayant intérêt à
constater le refus de ces deux classes de députés, dans
le cas où ils persisteraient à vouloir rester inconnus,
elle juge indispensable de joindre à ses nouvelles in-
stances une nouvelle invitation, qui leur sera portée
par des députés chargés de leur en faire lecture, et de
leur en laisser une copie, a
ft
■■■^■■■■B
PAR LES HOMMES DU TEMPS.
305
TROISIÈME EXTRAIT
DES MÉMOIRES DE BASSEVILLE
PILCLS RELATIVES A LA PREMIÈRE ASSEMBLÉE DES NOTABLES
TENUE A VERSAILLES EN 178".
DÉCLARATION DU ROI
« Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de
Navarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront,
salut.
« Depuis notre avènement au trône, .nous avons
toujours à cœur de maintenir chacun de nos sujets
dans tous les droits auxquels ils peuvent prétendre.
Le désir dont nous sommes animé pour le bonheur
de nos peuples nous ayant fait convoquer en ce lieu
une assemblée composée d'une partie des plus nota-
bles personnages de notre royaume, dont la fidélité,
l'attachement à notre personne et le zèle pour la
gloire et la splendeur de notre État nous sont connus;
et fait désirer que parmi eux il y eût un nombre de
prélats, gentilshommes, magistrats et officiers muni-
'20
I
306 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
cipaux de nos principales villes, pour être aidés de
leurs conseils, comme ils ont aidé les rois nos prédé-
cesseurs et nous de leurs lumières et même de leur
sang, pour le maintien de notre royaume et la pro-
spérité de nos armes; ils ont satisfait à notre volonté,
et pris la place que nous leur avons expressément
choisie, et que nous avons commandé à nos officiers
des cérémonies de leur donner de noire part, comme
honorable et avantageuse; et parce que quelques-uns
pourraient n'être pas satisfaits à cause de leur dignité
personnelle, ces places n'étant celles qu'ils ont accou-
tumé de tenir aux états généraux, lits de justice et
autres cérémonies auxquelles ils se trouvent en corps;
nous leur avons voulu déclarer, comme nous faisons
par ces présentes, mû de la bonne volonté que nous
avons toujours eue pour les prélats et noblesse de
notre royaume, et autres, nos sujets, que notre inten-
tion n'a point été, en cette convocation, de tenir une
assemblée d'états, lit de justice ou autre de pareille
nature, et que nous leur avons ordonné cette séance
proche de notre personne et de ceux qui présideront
en notre absence, comme très-honorable, avantageuse
et convenable à l'action, tant de l'ouverture de ladite
assemblée, que de la continuation d'icelle, sans qu'elle
puisse préjudicier ni rien diminuer des honneurs et
prérogatives qui leur sont ordinairement attribués, et
que nous entendons et voulons leur être conservés.
« Mandons à ces fins à tous qu'il appartiendra, que
du contenu en ces présentes ils les laissent user plei-
nement et paisiblement, car tel est notre plaisir. En
témoin de quoi nous avons fait mettre notre scel à ces
dites présentes.
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 307
« Donné à Versailles, le vingt deuxième jour de fé-
vrier, l'an de grâce mil sept cent quatre-vingt-sept, et
de notre règne le treizième.
« Signé : Louis. »
Et plus bas :
« Par le roi :
« Le baron de Breteiil. »
Ï8 S
I
LISTE DES ISUREAl'X
]> n E M I F. I! B U H F. A
Mossikur, président.
MM. l'archevêque de Narbonne.
I'évêi|iie île Nevers.
le duc de la Uocheloueauld.
le maréchal de Contades.
le maréchal de Beauvau.
le due du Cliàtelet.
le conile de Brieune.
le baFou de l'iachslanden.
de Sauvigny, conseiller d'Etat.
de Eouruueux, conseiller d'Etat.
le premier président du parlement de Paris
le président d'Orniesson.
le président de Saron.
le président de Lamoignon.
le procureur général du parlement de Pai is
le député du clergé de Languedoc.
le député de la noblesse de Bretagne.
le prêteur royal de Strasbourg.
le prévôt des marchands de Lyon.
le maire de Marseille.
le maire de Itouen.
I
■
508
LA RÉVOLUTION, RACONTÉE ET JUGÉE
DEUXIEME BUREAU
Monseigneur le comte d'Artois, président.
MM. l'archevêque de Toulouse.
l'évèque de Langres.
le duc d'Harcourt.
le maréchal de Stainville.
le prince de Piobecq.
le duc de Laval .
le duc de Guines.
le marquis de la Fayette.
Lambeil, conseiller d'Etat.
de Yillcdeuil, maître des requêtes.
le premier président de la chambre des comptes de Pans.
le premier président du parlement de Bordeaux.
le premier président du parlement de Nancy.
le procureur général du parlement d'Aix.
le député du clergé des États d'Arlois.
.l'élu général de la noblesse de Bourgogne.
le prévôt des marchands de Paris.
le lieutenant civil de Paris.
le maire de Montpellier.
le maire de Bourges.
le maire de Limoges.
TROISIEME BUREAU
Monseigneur le duc d'Orléans, président.
JIM. l'archevêque d'Aix.
l'évèque de Nancy.
le duc de Clermont-Tonnerre.
le maréchal de Broglie.
le comte de Thiard.
le comte de Rochechouart.
le marquis de Bouille.
de Vidaud, conseiller d'Etat.
Bertier, maître des requêtes,
"-û
^■■■MBB
PAR LES HOMMES DU TEMPS.
le premier président du parlement de Grenoble,
le premier président du parlement de Rouen,
le premier président de la cour des aides de Paris,
le procureur général du parlement de Toulouse,
le procureur général du parlement de Rennes,
le député de la noblesse d'Artois,
le député du tiers état de Bretagne.
le maire d'Orléans,
le maire d'Amiens,
le maire de Nancv.
509
QUATRIEME 1! U R li A U
Monseigneur i.e prince de C.ondé, président.
MM. l'archevêque d'Arles.
l'évêque de Blois.
le duc de Bétbune-Cbarost.
le maréchal d'Aubeterre.
le comte d'Estaing.
le marquis de Langeron.
le marquis de Mirepoix.
de Baequcncourt, conseiller d'Etat.
de Néville, maître des requêtes.
le premier président du parlement de Dijon.
le premier président du parlement de Besançon.
le procureur général de la chambre des comptes de Paris.
le procureur général du parlement de Pau.
l'élu général du clergé de Bourgogne.
le député de la noblesse de Languedoc.
le député du tiers état d'Artois.
le premier capitoul de Toulouse.
le lieutenant de maire de Bordeaux.
le prévôt de Valenciennes.
CINQUIÈME BUREAU
Monseigneur i.e duc de Bouiuion, président.
MM. l'archevêque de Reims,
l'évêque i'Alais.
■
■
■
m
310 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
le duc de Nivernais.
le maréchal de Mailly.
le comte d'Egmout.
le comte de Puységiir.
le marquis de Choiseul-la-Baume.
le Noir, conseiller d'État.
Esmangart, maître des requêtes
le premier président du parlement d'Aix.
le premier président du parlement de Pau.
le premier président du parlement de Metz.
le premier président du conseil souverain d'Alsace
le procureur général du parlement de Dijon.
le procureur général de la cour des aides de Paris.
l'élu général du tiers état de Bourgogne.
le mayeur de Lille.
le maire de Tjoyes.
lo maire de Reims.
SIXIEME IIL'REAl"
Monseigneur le prince de Conti, président.
MM. l'archevêque de Paris.
l'évêque de Rodez.
le duc de Luxembourg.
le maréchal de Vaux.
le duc de Rolian-Chabol.
le marquis de Cioix-d'Eucbiii.
de la Galaisière, conseiller d'État.
le premier président du parlement de Rennes.
le premier président du parlement de Flandre.
le procureur général du parlement de Bordeaux.
le procureur général du parlement de Grenoble.
le procureur général du parlement de Metz.
le procureur général du parlement de Besançon.
l'avocat général du conseil souverain d'Alsace.
le député du tiers état de Languedoc.
le maire de Bayonne.
le maire de Tours.
le maire écbevin de Metz.
le maire de Clcrmont.
PAR LES HOMMES DU TEMPS.
311
SEPTIÈME BUREAU
Monseigneur le duc de Peinthièvre, président.
MM. l'archevêque de Bordeaux,
l'évèque du Puy.
le maréchal de Mouchy.
le duc de ^roy.
le comte de Périgord.
le marquis deGouvcrnet.
le comte de Montboissier.
Boutin, conseiller d'État,
le premier président du parlement de Toulouse.
le premier président du conseil souverain de Roussdlon.
le procureur général du parlement de Rouen,
le procureur général du parlement de Flandre,
le procureur général du parlement de Nancy.
le procureur général du conseil souverain de Roussillon.
le député du clergé de Bretagne.
le maire de Caen.
le maire de Montauban.
le procureur-syndic de Nantes.
le premier échevin de Paris.
DISCOURS DU KOI
a Messieurs,
« Je vous ai choisis dans les différents ordres de
l'État, et je vous ai rassembles autour de moi pour
vous faire part de mes projets.
« C'est ainsi qu'en ont usé plusieurs de mes prédé-
cesseurs, et notamment le chef de ma brandie, dont
le nom est resté cher à lous les Français, et dont je
me ferai gloire de suivre toujours les exemples.
312 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
« Les projets qui vous seront communiqués de ma
part sont grands et importants. D'une part, améliorer
les revenus de l'État, et assurer leur libération en-
tière par une répartition plus égale des impositions;
de l'autre, libérer le commerce des différentes en-
traves qui en gênent la circulation, et soulager, au-
tant que les circonstances me le permettent, la partie
la plus indigente de mes sujets : telles sont, messieurs,
les vues dont je suis occupé et auxquelles je me suis
fixé après le plus mûr examen. Comme elles tendent
toutes au bien public, et connaissant le zèle pour mon
service dont vous êtes tous animés, je n'ai point craint
de vous consulter sur leur exécution : j'entendrai et
j'examinerai attentivement les observations dont vous
les croirez susceptibles, .le compte que vos avis,
conspirant tous au même but, s'accorderont facile-
ment, et qu'aucun intérêt particulier ne s'élèvera
contre l'intérêt général. »
DISCOURS DE MONSEIGNEUR LE GAIIDE DES SCEAUX
(M. I*B MIROMKSMI
« Messieurs,
« Le roi, moins touché de l'éclat dont son trône e*t
environné que de la véritable gloire réservée aux
monarques uniquement occupés du bonheur de leurs
sujets, vous a assemblés afin de vous communiquer
les vues dont il est animé pour l'avantage des peu-
ples dont il est le père, et pour assurer la prospérité
PAU LES HOMMES DU TEMPS. 313
d'une nation distinguée de tout temps par l'amour ré-
ciproque du souverain et de ses sujets.
« Depuis l'avènement de Sa Majesté à la couronne,
chaque année de son règne a été marquée par des
actes dignes de sa justice, de sa bonté et de sa vigi-
lance. On a vu les premiers tribunaux du royaume
reprendre leur ancien lustre; les forces maritimes de
la France se régénérer, la discipline militaire se per-
fectionner, l'agriculture et le commerce recevoir de
nouveaux encouragements : lelle a été, messieurs,
l'influence des premiers regards de Sa Majesté sur
les Etats que la Providence divine a soumis à son
empire.
«La vie entière d'un monarque vertueux est une
longue suite de travaux que la nécessité commande
sans cesse, et que la grandeur de son âme ne lui
permet jamais d'interrompre. Persuadé de cette vé-
rité, le roi est dans la résolution de prendre de justes
mesures pour soulager ses peuples, établir dans l'ad-
ministration des finances un ordre que rien ne puisse
altérer, et réformer les abus qui pourraient rendre
moins efficaces les soins paternels auxquels Sa Majesté
se livre toujours avec un nouveau courage.
« 11 est impossible que tous les sujets d'un grand
royaume jouissent, chacun dans leur condition, d'un
bonheur égal; mais il ne l'est pas d'adoucir le sort
de ceux qu'aucune puissance humaine ne saurait pré-
server du malheur.
«Assurer la tranquillité de ceux auxquels la Pro-
vidence a accordé une fortune plus considérable, pro-
téger les talents de ceux qui peuvent trouver dans
leur industrie des moyens d'augmenter leur fortune
314 LA RÉVOLUTION RACONTÉE KT JUGÉE
el leur aisance, procurer au peuple la ressource de
trouver sa subsistance dans le fruit de son travail :
tels sont, messieurs, les objets que le roi se propose
de remplir 1 .
«Sa Majesté s'est convaincue, par une étude appro-
fondie, des avantages et des ressources de la France,
ainsi que par l'expérience que douze années de règne
lui ont acquise, que les moyens les plus sûrs d'y par-
venir sont de rendre plus exacte et plus équitable la
répartition des subsides indispensables pour subvenir
aux charges de l'État; de rendre la perception plus
simple et moins onéreuse, de choisir, par un juste
discernement, les genres d'impositions qui tombent
le moins sur la classe de ses sujets la plus indigente;
d'assurer à jamais le gage des dettes de l'État, d'en
diminuer la masse par les effets d'une sage économie;
enfin, de se préparer des ressources pour repousser,
sans être obligé de surcharger ses sujets, les efforts
d'ennemis étrangers qui voudraient un jour troubler
la paix que Sa Majesté a donnée à l'Europe.
« C'est pour vous consulter, messieurs, sur ces
grands objets que le roi vous a choisis; je n'ai pas
besoin de vous faire sentir le prix de la confiance
dont Sa'Majesté vous honore; je vois dans vos yeux la
reconnaissance dont vos âmes sont pénétrées.
« Ministres d'une religion sainte, que les rois pré-
décesseurs de Sa Majesté ont toujours défendue, et
qu'elle ne cessera jamais de protéger, vous avez re-
. • Ce discours, remarquable sous plus d'un rapport, semble pressentir et
même poser la question économique et sociale toujours mêlée à la ques-
tion politique depuis la Révolution, et qui la domine même aujourd'hui.
(F. Claude.)
mmm^mÊ^^mmmm
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 515:
connu dans tous les temps que c'est de la munificence
du souverain que vous tenez les biens attachés à vos
églises, et vous vous êtes toujours portes avec zèle s
contribuer aux besoins de l'Etat.
«Et vous, messieurs, qui, à l'exemple de vos an-
cêtres, ne connaissez d'autre bonheur et d'autre gloire
que l'avantage de verser votre sang pour la défense
du roi et de l'Etat; vous qui savez réunir à celte haute
valeur, dont vos races tiennent leur illustration, la
sagesse dans les conseils lorsque Sa Majesté vous y
rappelle.
« Magistrats, qui partagez le dépôt précieux de la
portion la plus essentielle de l'autorité royale, qui
présidez aux jugements de ces corps recommandables,
dont le ministère consiste, non-seulement à protéger
la veuve et l'orphelin, et à rendre une exacte justice,,
mais encore à éclairer la religion du monarque sur
tout ce qui intéresse le bien de son service.
« Vous enfin, chefs zélés de ces cités toujours fi-
dèles, toujours affectionnées à leur auguste souve-
rain :
« Le roi compte, messieurs, que vous vous réuni-
rez tous, afin de donner à Sa Majesté, par la sagesse
de vos avis, de nouvelles preuves de votre respect, de
votre amour et de votre zèle '. »
' Y eùl-il jamais souverain plus occupé du bonheur de ses peuples-
que ce roi victime de sa trop grande bonté? Si la noblesse a commis des-
Tantes, et qui n'en commet pas 1 Convenons, pour rester toujours impar-
tial, que ce fut l'agitation causée par le tiers qui déchaîna la Révolution,
et qui conduisit Louis XYI àl'échafaud. (F. Claude.)
■
■
,
316
LA RÉVOLUTION RACONTEE ET JUGÉE
DISCOURS DE M. LE CONTROLEUR GÉNÉRAL
(m. de calonke.)
« Messieurs,
« Ce qui m'est ordonné dans ce moment m'honore
d'autant plus, que les vues dont le roi me charge de
vous présenter l'ensemble et les motifs lui sont de-
venues entièrement personnelles par l'attention très-
suivie que Sa Majesté a donnée à chacune d'elles avant
de les adopter.
« La seule résolution de vous les communiquer, et
les paroles toutes paternelles que vous venez d'en-
tendre de sa bouche, suffisent sans doute pour exciter
en vous la plus juste confiance; mais ce qui doit y
mettre le comble, ce qui doit y ajouter l'émotion de
la plus vive sensibilité, c'est d'apprendre avec quelle
application, avec quelle assiduité, avec quelle con-
stance le roi s'est livré au travail long et pénible
qu'ont exigé, d'abord l'examen de tous les états que
j'ai mis sous ses yeux pour lui faire connaître, sous
tous les points de vue, la vérilable situation de ses
finances, ensuite la discussion de chacun des moyens
que je lui ai proposés pour les améliorer et y rétablir
l'ordre.
« Après avoir créé une marine et rendu le pavillon
français respectable dans toutes les mers; après avoir
protégé et affermi la liberté d'une nouvelle nation
qui, démembrée d'une puissance rivale, est devenue
notre alliée; après avoir terminé une guerre hono-
,t
I^^B^I
PAR LES HOMMES DU TEMPS.
317
rable par une paix solide, et s'être montré à toute
l'Europe digne d'en être le modérateur, le roi ne s'est
pas livré à une stérile inaction; Sa Majesté ne s'est
point dissimulé combien il lui restait à faire pour le
bonheur de ses sujets, premier objet de tous ses soins,
et véritable occupation de son cœur.
«Assurer à ses peuples des relations de commerce
tranquilles et étendues au dehors;
« Leur procurer au dedans tous les avantages d'une
bonne administration;.
« C'est ce que le roi s'est proposé, c'est ce qu'il n'a
pas cessé d'avoir en vue.
« Déjà d'iieureux effets ont prouvé la sagesse des
mesures prises par Sa Majesté.
« Déjà des traités de commerce conclus presque au
même instant avec la Hollande, avec l'Angleterre et
avec la Russie, ont fait disparaître des principes ex-
clusifs aussi contraires aux lois sociales qu'à l'intérêt
réciproque des nations, ont cimenté les bases de la
tranquillité publique, et ont fait voir à l'Europe ce
que peut l'esprit pacifique et modéré d'un prince aussi
juste que puissant, pour multiplier et fortifier les pré-
cieux liens de cette concorde universelle si désirable
pour l'humanité entière.
c< Déjà aussi les affaires de l'intérieur ont pris la
direction qui doit conduire à la prospérité de l'Etat.
« La plus parfaite fidélité à remplir tous les enga-
menls a rendu au crédit le ressort qu'il ne peut avoir
que par l'effet d'une confiance méritée.
« Des témoignages de protection donnés au com-
merce, des encouragements accordés aux manufac-
tures ont ranimé l'industrie et produit partout cette
Mi
■
318 LA REVOLUTION RACONTEE ET JUGÉE
<ulile effervescence dont les premiers fruits en pro-
mettent de plus abondants pour l'avenir.
« Enfin le peuple a reçu des commencements de
soulagement qu'il n'était pas possible de rendre ni
plus prompts, ni plus considérables, avant d'avoir ré-
tabli l'ordre dans les finances de l'État.
« C'est cet ordre qui est le principe et la condition
essentielle de toute économie réelle; c'est lui qui est
la véritable source du bonheur public.
« Pour l'asseoir sur une base solide, et pour pou-
voir balancer les recettes avec les dépenses, il fallait
nécessairement commencer par liquider le passé, par
solder l'arriéré, par se remettre au courant dans toutes
les parties.
« C'était le seul moyen de sortir de la confusion
«les exercices entre-mêlés l'un dans l'autre, et de pou-
voir distinguer ce qui appartient à chaque année, sé-
parer l'accidentel de l'état ordinaire, et voir clair dans
1a situation.
« Trois années ont été employées à ce préliminaire
indispensable, et ces trois années n'ont pas été perdues.
« Lorsque à la fin de 1 783, le roi daigna me confier
l'administration de ses finances, elles étaient, on no
i'a que trop su, dans l'état le plus critique.
«Toutes les caisses étaient vides, tous les effets pu-
blics baissés, toute circulation interrompue; l'alarme
était générale, et la confiance détruite.
«En réalité, il y avait 220 millions à. payer pour res-
tant des dettes de la guerre; plus de 80 millions
d'autres dettes exigibles, soit pour l'arriéré des dé-
penses courantes, soit pour l'acquiLtement de plu-
sieurs objets conclus ou décidés antérieurement;
1MHHBH
::;! a
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 519
170 millions d'anticipations sur l'année suivante;
<S0 millions de déficit dans la balance des revenus et
dépenses ordinaires; le payement des rentes excessi-
vement retardé; le tout ensemble faisant un vide de
plus de 000 millions : et il n'y avait ni argent ni
crédit.
« Le souvenir en est trop récent pour qu'il soit be-
soin de preuves; et d'ailleurs, j'ai mis sous les yeux
du roi tous les états justificatifs : Sa Majesté les a vus
et examinés; ils sont restés entre ses mains.
« Aujourd'hui l'argent est abondant, le crédit est
rétabli, les effets publics sont remontés, leur négocia-
tion est fort active, et sans le trouble causé par les ef-
fets de l'agiotage (fléau épbémère que les mesures
prises par Sa Majesté feront bientôt disparaître), elle
ne laisserait rien à désirer.
« La caisse d'escompte a repris toute la faveur qui
lui est due, et qui ne pourra que s'accroître par l'ex-
tension de son utilité.
« Les billets des fermes, et tous les autres genres
d'assignation, sont en pleine valeur.
« Les dettes de la guerre sont acquittées, tout l'ar-
riéré est soldé, toutes les dépenses sont au courant.
« Le payement des rentes n'éprouve plus le moindre
retard ; il est enfin ramené au jour même des
échéances, et 4S millions d'extraordinaire ont été
employés à cet utile approchemenl qu'on n'avait pas
encore vu, et qu'on n'osait espérer.
« Trente-deux millions du restant des inscriptions
suspendues sous le dernier règne ont été rembourses
avant leur terme, et leur nom, qui était un scandale
en finance, n'existe plus.
320
LA REVOLUTION RACONTEE ET JUGEE
« Les remboursements à époques, dont j'ai trouvé le
trésor royal surchargé, s'effectuent à jour nommé, et
la liquidation des dettes de l'Etat s'opère annuelle-
ment, ainsi que Sa Majesté l'a réglé par son édit de
1784, constitutif du salaire et inébranlable établisse-
ment de la caisse d'amortissement.
« Enfin, l'exactitude des payements a produit une
telle confiance, et par elle des ressources si fécondes,
que non-seulement il a été obvié à tous les dangers
que la position de la fin 1785 faisait craindre; non-
seulement il a été satisfait à la masse énorme d'enga-
gements et de dettes qui existait alors; mais, de plus,
il s'est trouvé assez de moyens pour faire face à une
infinité de dépenses imprévues et indispensables, telles
<jue, d'une part, les sommes employées en préparatifs
de précaution et aulres frais politiques qu'ont exigés
les affaires de la Hollande; et, d'autre part, les se-
cours, les soulagements, les indemnités que l'intem-
périe des saisons et diverses calamités ont nécessités en
1784 et 1785.
« Dans le même temps, Sa Majesté, convaincue par
de grandes et judicieuses considérations, qu'il était
également important et économique d'accélérer les tra-
vaux de Cherbourg, a fait quadrupler les fonds qui,
d'abord, avaient été destinés annuellement à cette im-
mortelle opération que Sa Majesté a consacrée, par sa
présence, dans le voyage mémorable où elle a goûté
la juste satisfaction de recueillir les bénédictions et
les acclamations attendrissantes d'une nation qui sait
si bien adorer ses rois, quand elle se voit aimer par
eux, quand elle voit les soins qu'ils prennent pour
son bonheur.
■M^BBBMI
^^■■■^■■^■■B
PAR LES HOMMES DU Tf Ml'S. 521
« Les utiles travaux du Havre et ceux de la Rochelle
ont été suivis avec la même activité; ceux de Dun-
kerque et de Dieppe ont été déterminés et entamés.
a De nouveaux canaux ont été ouverts en plusieurs
provinces, et Sa Majesté a contribué à leur entreprise.
« Elle a rendu au département des ponts elcliaussées
la totalité des fonds destinés aux routes publiques, et
les a même augmentés.
« Elle a supprimé plusieurs droits nuisibles au com-
merce, et le sacrifice qu'elle a bien voulu faire de
leur produit, en favorisant l'exportation de nos den-
rées, est devenu une nouvelle source de richesses.
« Sa Majesté a créé, soutenu, vivifié plusieurs bran-
ches d'industrie, qui désormais approvisionneront le
royaume de grand nombre d'objets qui se tiraient de
l'étranger.
« Plusieurs établissements de grande conséquence
ont été secourus et ont reçu des marques signalées
d'une protection vigilante; tels, entre autres, celui
des forges de Mont-Cenis, le plus considérable qui
existe en ce genre, et celui de la pèche de la baleine,
.qui prend naissance sous les auspices les plus favo-
rables, en même temps que toutes les autres pêches
du royaume sont encouragées, prospèrent et préparent
à la marine une pépinière de matelots.
« Notre commerce dans l'Inde prend aussi consis-
tance; la nouvelle compagnie fait les plus grands ef-
forts pour répondre à l'objet de son établissement, et
elle a doublé les effets de son zèle, depuis que le roi
lui a permis de doubler ses fonds.
« En s'occupant de tout ce qui intéresse le com-
merce, Sa Majesté n'a pas perdu de vue ce qui, dans
il. • 21
522 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
un royaume agricole, peut s'appeler la première et la
plus importante de toutes les manufactures, la culture
des terres. L'assemblée qu'elle a établie pour corres-
pondre, tant avec les intendants des provinces qu'avec
les sociétés d'agriculture et les particuliers appliqués
à cet objet, a excité la plus utile émulation et réuni
les renseignements les plus intéressants. Il s'est formé
des associations champêtres entre des propriétaires,
des ecclésiastiques, des cultivateurs éclairés, pour
faire des expériences et donner aux habitants des cam-
pagnes la seule leçon qui les persuade, celle de
l'exemple.
« L'exploitation des mines, trop longtemps négligée
en France, a fixé aussi les regards et l'attention de Sa
Majesté, qui sait combien de ressources on peut en
tirer. Une école publique, devenue intéressante pour
la curiosité même des étrangers, des professeurs
pleins de zèle et de talents, des élèves animés de la
plus vive ardeur, des directeurs envoyés dans toutes
les provinces pour y faire des recherches utiles, ont
déjà répandu l'instruction dans le royaume, et l'ont
portée jusqu'au fond de ces dépôts des richesses sou-
terraines qu'on n'obtient que par des efforts bien di-
riges.
L'opération sur les monnaies d'or, en faisant ces-
ser la disproportion qui existait entre le prix de ce pre-
mier métal et celui de l'argent, a produit le triple
avantage d'arrêter l'exportation de notre numéraire,
qui devenait excessive, d'en rétablir la circulation
qui était presque nulle, et de procurer un bénéfice
considérable à l'État, en même temps qu'un juste
profit aux particuliers.
■■■M
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 525
« Si j'ajoute qu'il s'élève de toules paris des monu-
ments dignes d'illustrer un règne, c'est qu'ils sont du
genre de ceux qui, réunissant l'utilité publique à la
décoration du royaume, ont droit à la reconnaissance
nationale. Tel est le caractère de tous ceux dont Sa
Majesté m'a ordonné de suivre l'entreprise.
« Les nouveaux quais qui vont embellir Marseille,
favoriseront le commerce, ainsi que la population de
cette antique cité.
« La superbe place qui s'érige à Bordeaux sur les
ruines d'une inutile forteresse, procurera les com-
munications les plus intéressantes, en même temps
qu'un des plus beaux points de vue de l'univers.
« A Lyon, les travaux destinés à faire sortir un quar-
tier habitable du sein d'un marais fétide, étaient né-
cessaires pour la salubrité de cette riche et grande
■ ^ i
VI
lie.
« A Nîmes, la restauration des arènes fera dispa-
raître des masures malsaines, qui déshonoraient ces
magnifiques restes de la grandeur des Romains.
« Aix aura enfin un palais de justice, digne de l'im-
portance de sa destination.
« Dunkerque verra réparer ses longs malheurs, par
le rétahlissemenl de ses écluses et de son port.
« Dans la capitale, les travaux commencés pour es-
pacer les anciennes halles, pour eu construire de nou-
velles plus commodes, pour en désobstruer les accès,
et pour délivrer les ponts des bâtiments difformes et
caducs dont ils étaient surchargés, sont autant de
bienfaits que Sa Majesté consacre à l'humanité bien
plus qu'à la gloire; et ce qui rend ces importants ou-
vrages encore plus précieux, c'est que leur exécution
l
324 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
s'opère et s'achèvera entièrement par des moyens qui
ne sont onéreux, ni au trésor royal, ni aux peuples,
des moyens qui ne dérangent aucune destination, qui
ne retardent aucun payement.
« En effet, messieurs, au milieu de toutes ces en-
treprises, chaque département a reçu ce qu'il a jugé
nécessaire pour son service; chaque intendant a oh-
tenu les secours qu'il a demandés pour sa généralité;
chaque créancier de l'État a touché ce qu'il avait droit
de prétendre; aucun ne se plaint, aucune partie pre-
nante ne se présente vainement, aucune n'est re-
poussée par cette triste allégation de la situation fâ-
cheuse des finances qui fut si longtemps la formule
des réponses del'adminislration.
« Sa Majesté a même fait solder plusieurs indem-
nités reconnues justes, mais renvoyées à des circon-
stances plus heureuses. Elle a fait justice à tout le
monde, elle a pu suivre les mouvements de sa bien-
faisance , sans éprouver le regret d'aggraver les
charges de son peuple, sans qu'il y ait eu directement
ni indirectement aucune sorte d'augmentation d'im-
pôts, sans qu'aucuns droits nouveaux aient été éta-
blis, même pour remplacer ceux qui ont été sup-
primés.
« Par ce tableau raccourci des payements et des
opérations effectuées depuis trois ans, d'après les déci-
sions du roi, qui en font preuve, vous pouvez juger,
messieurs, si les dépenses ont été surveillées avec at-
tention, et s'il y a eu de l'ordre dans le régime des
finances. Des effets salutaires ne permettent pas de
présumer un principe vicieux ; et quels que puissent
être les vains propos des gens mal instruits, c'est tou-
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 525
jours par les grands résultats qu'on doit apprécier
l'économie dans une vaste adminislralion.
« J'ai remis au roi des détails exacts et sévères de
tout ce qui a été donné, acquis, échangé,» emprunté
et anticipé depuis que Sa Majesté a daigné me charger
de ses finances; j'y ai joint tous les renseignements,
tous les justificatifs de l'autorisation et de l'emploi.
Sa Majesté les a lous examinés, elle les a gardés, elle
est continuellement en état d'en vérifier par elle-même
tous les articles; et je ne crains pas que la malignité
la plus venimeuse puisse rien citer de réel qui ne s'y
trouve compris.
« Il ne m'est pas permis, sans doute, de parler de
moi dans cette auguste assemblée, où il ne doit être
qjiestion que des plus grands intérêts de l'Etat. Mais
ce que j'ai à dire sur l'économie ne leur est point
étranger; et avant de développer ce qui a conduit Sa
Majesté aux résolutions qu'elle veut, messieurs, vous
communiquer, il n'est pas inutile de faire voir que
leur nécessité ne peut être regardée comme suite de
relâchement sur les dépenses.
a En général, l'économied'un ministre des finances
peut exister sous deux formes si différentes, qu'on
pourrait dire que ce sont deux sortes d'économies.
« L'une, qui frappe tous les yeux par des dehors
sévères, qui s'annonce par des refus éclatants et dure-
ment prononcés, qui affiche la rigueur sur les moindres
objets, afin de décourager la foule des demandeurs.
C'est une apparence imposante qui ne prouve rien
pour la réalité, mais qui fait beaucoup pour l'opi-
nion; elle a le double avantage d'écarter l'importune
cupidité, et de tranquilliser l'inquiète ignorance.
I
II
326 LA r.ÉVOLUTlON RACONTÉE EX JUGÉE
« L'autre, qui lient au devoir plutôt qu'au carac-
tère, peut faire plus en se montrant moins; stricte et
réservée pour tout ce qui a quelque importance, elle
n'affecte pas l'austérité pour ce qui n'en a aucune;
elle laisse parler ce qu'elle accorde, et ne parle pas
de ce qu'elle épargne : parce qu'on la voit accessible
aux demandes, on ne veut pas croire qu'elle en rejette
la plus grande partie; parce qu'elle'tàche d'adoucir
des refus, on la juge incapable de refuser; parce
qu'elle n'a pas l'utile et commode réputation d'inflexi-
bilité, on lui refuse celle d'une sage retenue; et sou-
vent, tandis que par une application assidue à tous
les détails d'une immense gestion, elle préserve les
finances des abus les plus funestes et des impérilies
les plus ruineuses, elle semble se calomnier elle-
même par un extérieur de facilité que l'envie de nuire
a bientôt transformé en profusion 1 .
« Mais qu'importe l'apparence, si la réalité est in-
contestable? Persuadera-t-on que les libéralités sont
devenues excessives, lorsqu'il est constaté par le
compte effectif de l'année dernière que les pensions
qui s'élevaient notoirement à 28 millions, ne mon-
tent plus qu'cà environ 26, et qu'elles continueront
nécessairement de décroître chaque année par l'exé-
1 Beaucoup de gens ne considèrent M. de Calonne et ne le regardent
encore que comme un courtisan habile et brillant. C'est une erreur, ce
discours le prouve bien. 11 est admirable d'un bout à l'autre, digne d'un
grand ministre, d'un homme d'État éminent et sincèremen! dévoué à la
France. Je n'en ai jamais lu de plus beau dans la discussion des finances
du gouvernement parlementaire. Il vaut mieux dans la moindre de ses
parties que toute la phraséologie de M. Necker; et si les notables n'avaient
fait la sourde oreille, il pouvait prévenir la crise qui éclata deux ans plus
tard. (F- ClMdo.)
^■■■■■■^■■^■i
PAU LES HOMMES DU TEMPS. 527
cution du règlement que Sa Majesté a rendu le 8 mai
1785? Refusera-t-on de reconnaître que, clans un
royaume comme la France, la plus certaine, la plus
grande des économies consiste à ne pas faire de fausses
opérations, qu'une seule méprise en administration,
une spéculation erronée, un emprunt mal calculé,
un mouvement rétrograde, coûte infiniment plus au
trésor public, sans qu'on le sache, que les dépenses
ostensibles dont on parle le plus; et que le titre d'ad-
ministrateur économe est plutôt dû à celui dont on ne
peut citer aucune opération manquée, qu'à celui qui
ne s'attacherait qu'à des épargnes souvent illusoires,
et toujours plus avantageuses au ministre qui s'en fait
un mérite, qu'à l'État dont l'utile splendeur est in-
compatible avec une stérile parcimonie?
a Au surplus, les circonstances commandent : j'au-
rais tout perdu si j'avais pris l'attitude de la pénurie
au moment où je devais en dissimuler la réalité.
Toutes mes ressources, lorsque le roi m'a confié la
conduite de ses finances, consistaient dans le crédit :
tous mes efforts ont dû tendre à le rétablir. L'argent
manquait, parce qu'il ne circulait pas : il a fallu en
répandre pour l'attirer, en faire venir du dehors pour
faire sortir celui que la crainte tenait caché au dedans,
se donner l'extérieur de l'abondance pour ne pas
laisser apercevoir l'étendue des besoins. L'essentiel
était alors de ramener la confiance égarée; et pour y
parvenir, il y avait beaucoup à réparer dans l'opinion,
il fallait porter l'exactitude des payements au delà
même de l'exigibilité pour qu'elle ne parût pas rester
en deçà. Il fallait remhourser infiniment pour pouvoir
recevoir encore plus; il fallait abolir la terreur de ces
p
528 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
moyens sinistres dont la seule appréhension serait une
taclie dans un règne que caractérisent la sagesse et la
vertu; il fallait enfin égaler aux yeux de l'étranger les
nations les plus fidèles à leurs engagements, et don-
ner à toute l'Europe une juste idée de la fécondité de
nos ressources.
«Le roi, à qui j'ai rendu compte de tout, a jugé mes
motifs et réglé en conséquence la marche que j'ai
suivie. Sa Majesté a reconnu la nécessité de commen-
cer par rappeler les forces et ranimer la vigueur du
corps politique avant d'oser en sonder les plaies invé-
térées, et surtout avant de les découvrir, ce qui n'est
permis que quand on peut en même temps présenter
le remède curatif.
« C'est le point où je suis enfin parvenu. Depuis
un an, je n'ai pas cessé de travailler à prendre une
connaissance plus certaine qu'on ne l'avait eue jusqu'à
présent de la situation des finances, et de méditer pro-
fondément sur ce qu'elle exige.
« Il semble qu'il soit bien facile à un ministre des
finances de former un compte exact des recettes et
dépenses ordinaires et annuelles. On croirait qu'il
doit le trouver dans les états de situation qu'on lui re-
met à la fin de chaque année, et qu'il présente lui-
même au roi pour le règlement des fonds de l'année
suivante.
« Mais ces états, quelque soin qu'on apporte à leur
confection, ne peuvent servir qu'à faire apercevoir les
ressources extraordinaires qu'on est dans le cas de se
procurer dans l'année pour laquelle ils sont faits; on
ne peut en conclure rien de précis ni de certain sur la
situation ordinaire. Le nombre prodigieux de parties
■i^BH^HMMMMHHB^B
PAU LES HOMMES DU TEMPS. 520
hétérogènes et variables dont ils sont composés, l'en-
chevêtrement des différents exercices, la confusion
provenant des prélèvements locaux sur des recouvre-
ments plus ou moins retardés, le rejet des valeurs et
assignations reportées d'une année sur l'autre, la mul-
titude incalculable des causes imprévues qui peuvent
changer l'ordre des dépenses et celui des rembourse-
ments; enfin le mélange presque inévitable de l'ar-
riéré, du courant et du futur, du fixe et de l'éventuel,
de ce qui n'est que le résultat des virements d'avec ce
qui doit être compté pour effectif; toutes ces causes
réunies rendent extraordinairement difficile de dis-
cerner ce qui appartient à chaque année pour former
une balance juste de l'état ordinaire et annuel.
« Persuadé qu'il est de la plus grande importance
de s'en assurer, et qu'en instruire le roi sans aucune
dissimulation, c'est un devoir rigoureux de ma place,
en même temps que c'est servir, suivant ses principes,
un monarque qui aime la vérité; je n'ai rien négligé
pour parvenir à mettre sous ses yeux un compte gé-
néral de ses finances dont je puisse lui garantir et jus-
tifier l'exactitude. J'y ai distingué soigneusement, et
par colonnes, les revenus dans leur intégrité, les pré-
lèvements qu'ils subissent avant d'arriver au trésor
royal, et leur montant net, tel qu'il s'y verse effective-,
ment pour chaque année.
« J'ai suivi le même ordre pour les dépenses; j'ai
séparé tout l'extraordinaire de celles qu'il faut regar-
der comme annuelles; j'ai compris dans celles-ci les
parties acquittées sur les lieux, et je les ai classées
toutes par date, par assignat, et suivant les époques
auxquelles elles doivent se rapporter.
",0 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
« Ces comptes dressés sous deux points de vue, l'un
pour l'année 1787, l'autre pour une année ordinaire,
présentent une balance très-correcte des recettes et
dépenses annuelles; je les ai remis au roi, appuyés
de soixante-trois états particuliers, qui donnent le dé-
tail de tous les articles, et Sa Majesté, qui a bien
voulu en faire une étude approfondie, avec l'appli-
cation qu'elle ne refuse jamais à ce qui le mérite, es!
à présent plus instruite que qui que ce goit ne peut
l'être dans son royaume, de la véritable situation de
ses finances.
«Les résultats de cette connaissance n'ont. pu lui
paraître ni douteux ni satisfaisants.
« Je dois l'avouer, et je n'ai eu garde d'en rien
d éguiser, le déficit annuel est très-considérable. J'en
ai fait voir au roi l'origine, les progrès et les
causes.
« Son origine est fort ancienne; le déficit en France
existe depuis des siècles. Le système 1 , en bouleversant
les fortunes particulières, devait du moins rétablir
le niveau dans les finances de l'Etat : ce but a été
manqué, et même sous l'administration économique
du cardinal deFleury, on ne l'a point atteint. Ce n'est
pas l'opinion commune, mais c'est la vérité; et il est
constaté, par un travail fait au trésor royal sur les
comptes de ce ministère, que pendant sa durée le dé-
ficit a toujours subsisté.
« Ses progrès sont devenus effrayants sous le der-
nier règne. Le déficit passait 74 millions quand l'abbé
Terray fut appelé à l'administration des finances; il
1 Celui de Law, que le régent adopta pour éviter la banqueroute, à la
suite du déficit laissé par Louis XIV. (F. Claude.)
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 531
ébait encore de 40 quand il en sortit. Cependant, par
le mémoire qu'il remit au roi en 1774, accompagné
d'un état des recettes et dépenses pour la même année,
il n'avait porté le déficit annuel qu'à 27,800,000 li-
vres; mais il est reconnu et prouvé par le compte
effectif de cette même année, qu'en réalité il était
alors de 40,500,000 livres.
a Celte différence confirme ce que j'ai dit de la
difficulté déformer une balance exacte des recettes et
des dépenses ordinaires.
« Les finances étaient donc encore dans un grand
dérangement lorsque Sa Majeslé est montée sur le
trône. Elles restèrent à peu près au même état jus-
qu'en 1770, époque à laquelle le déficit fut estimé
être de 27 millions par celui même qui, peu de temps
après, fut chargé de la direction des finances.
« Entre cette époque et celle du mois de mai I 781 ,
le rétablissement de la marine et les besoins de la
guerre firent emprunter 440 millions.
« Il est évident que le produit de toutes les ré-
formes, de toutes les bonifications qui ont été faites
dans cet intervalle, quelque évaluation qu'on puisse
leur donner, n'a pu compenser, à beaucoup près,
l'augmentation de dépense qui a résulté nécessaire-
ment de l'intérêt de ces emprunts, qu'il faut toujours
compter sur le pied de neuf à dix pour cent, soit
comme viagers, soit eu égard aux remboursements,
et qui par conséquent s'est élevé à plus de 40 mil-
lions par an. Le déficit s'est donc accru et les comptes
effectifs le prouvent.
« Il s'est accru encore depuis le mois de mai 1781
jusqu'au mois de novembre 1785; et l'on ne doit pas
S89 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
s'en étonner, puisque les emprunts faits pendant cet
espace montèrent à environ 450 millions.
«J'ai constaté qu'à la lin dé 1783, le délicit s'est
trouvé être de 80 millions.
«Il y avait en outre 170 millions d'anticipations
que j'ai compris dans la masse des dettes, lorsque j'ai
dit qu'à cette époque elles s'élevaient à plus de 000
millions. Il est prouvé par les états remis au roi
qu'elles montaient à 004, en sorte qu'en y joignant
le déficit de 80 millions, je puis bien dire que le vide
était de 084 millions dans l'exercice de 1 784.
« Je n'ai pu ni dû le faire porter entièrement sur
cette seule année; il a fallu en rejeter une partie sur
les exercices suivants, et l'on sent combien ce rejet,
joint au délicit annuel, a dû les rendre pénibles; on
voit combien les emprunts faits à la fin des années
1785, 1784 et 1785, même en y joignant celui fait
par la ville de Parisen décembre 1780, sont au-des-
sous de ce que j'avais à payer, et l'on ne doit pas s'é-
tonner que, pour y suppléer, il est inévitable de re-
courir à d'autres ressources de crédit moins directes,
moins ostensibles, mais toutes expressément approu-
vées par Sa Majesté, qui en a connu les motifs et
l'emploi.
« La réunion de tous ces moyens de crédit, dont il
n'a été usé qu'avec la plus grande réserve possible, ne
forme pas, à beaucoup près, une somme égale à celles
des acquittements qui ont été effectués pendant le
cours de ces trois années : l'ordre, l'économie et les
arrangements dont une grande administration est
susceptible ont fait le reste, et tout est soldé.
« Mais il n'en résulte pas moins que le déficit an-
■^^■■■■B
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 555
nuel a pris de nouveaux, accroissements, les causes en
sont trop publiques pour que les effets en soient mys-
térieux.
« Ces causes s'expliquent toutes par une seule ob-
servation ; le déficit était de 57 millions à la fin de
1776, et, depuis cette époque jusqu'à la fin de 1786,
il a été emprunté 1258 millions.
« Vous savez, messieurs, combien ces emprunts
étaient nécessaires. Ils ont servi à nous créer une ma-
rine formidable ; ils ont servi à soutenir glorieuse-
ment une guerre qui, d'après son principe et son but,
a été appelée avec raison, guerre nationale; ils ont
servi enfin à procurer une paix solide et durable, qui
doit donner le temps de réparer tout le dérangement
qu'une dépense aussi énorme a causé dans les finances.
a Ce serait cependant prendre une idée fort exa-
gérée du déficit actuel que de joindre, pour en me-
surer l'étendue, l'intérêt de cette masse d'emprunts à
ce qu'il était déjà entièrement. D'un côté, le revenu
du roi se trouve augmenté, tant par le produit des
sous pour livre imposés en 1781 que par les bonifica-
tions considérables obtenues dernièrement aux renou-
vellements des baux des différentes compagnies de
finance : d'un autre côté, il y a eu pour 250 mil-
lions, au moins, de remboursements qui ont di-
minué proportionnellement les intérêts, et, suivant
l'ordre réglé tant pour ceux de ces remboursements,
qui se font à époques fixes, que pour ceux que doit
opérer la caisse d'amortissement, il s'éteindra encore,
pendant les dix années prochaines, un capital de plus
de 400 millions; après quoi le roi rentrera dans la
libre jouissance de plus de 60 millions de revenu,
554 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
absorbé présentement, tant par les remboursements
assignés que par les intérêts.
« Mais jusque-là, c'est-à-dire jusqu'à la fin de 1 797,
il est impossible de laisser l'État dans le danger sans
cesse imminent auquel l'expose un déficit tel que celui
qui existe; impossible de continuer à recourir chaque
année à des palliatifs et à des expédiante qui, en re-
tardant la crise, ne pourraient que la rendre plus
funeste; impossible de faire aucun bien, de suivre
aucun plan d'économie, de procurer aux peuples au-
cun des soulagements que la bonté du roi leur des-
tine, aussi longtemps que ce désordre subsistera.
« J'ai dû le dire, j'ai dû dévoiler au roi cette triste
vérité; elle a fixé toute son attention, et Sa Majesté
s'est vivement pénétrée de la nécessité d'employer
les moyens les plus efficaces pour y apporter remède.
« Mais quels peuvent être ces moyens?
« Toujours emprunter serait aggraver le mal el
précipiter la ruine de l'Etat.
a Imposer plus serait accabler les peuples que le
roi veut soulager.
« Anticiper encore, on ne l'a que trop fait, el la
prudence exige qu'on diminue chaque année la masse
des anticipations actuelles.
« Économiser, il le faut sans doute, Sa Majesté le
veut; elle le fait, elle le fera de plus en plus. Tous
les retranchements possibles de dépenses, jusque dans
sa propre maison, tous ceux dont les différents dépar-
lements sont susceptibles sans nuire aux forces de
l'État, elle les a résolus, et ses résolulions sont tou-
jours suivies d'effet : mais l'économie seule, quelque
rigoureuse qu'on la suppose, serait insuffisante, et ne
■^■■^■■■i
PAR LES HOMMES DU TEMPS.
355
peut être considérée que comme moyen accessoire.
« Je n'ai garde de mettre au rang des ressources ce
qui, en détruisant le crédit, perdrait tout ce que l'im-
muable fidélité du roi à ses engagements ne permet
pas d'envisager comme possible, ce qui répugnerait
à son cœur autant qu'à sa justice.
« Que reste-t-il donc pour combler un vide ef-
frayant, et faire trouver le niveau désiré?
« Que reste-t-il qui puisse suppléer à tout ce qui
manque, et procurer tout ce qu'il faudrait pour la
restauration des finances?
« Les abus.
«Oui, messieurs, c'est dans les abus même que
se trouve un fonds de richesses que l'État a droit de
réclamer, et qui doivent servir à rétablir l'ordre. C'est
dans la proscription des abus que réside le seul moyen
de subvenir à tous les besoins. C'est du sein même du
désordre que doit jaillir une source féconde, qui fer-
tilisera toutes les parties de la monarchie.
« Les abus ont pour défenseurs l'intérêt, le crédit,
la fortune et d'antiques préjugés que le temps semble
avoir respectés; mais que peut leur vaine confédéra-
tion contre le bien public et la nécessité de l'Etat?
« Le plus grand de tous les abus serait de n'atta-
quer que ceux de moindre importance, ceux qui, n'in-
téressant que les faibles, n'opposent qu'une faible ré-
sistance à leur réformation, mais dont la réformation
ne peut produire une ressource salutaire.
«Les abus qu'il s'agit aujourd'hui d'anéantir pour
.le salut public, ce sont les plus considérables, les plus
protégés, ceux qui ont les racines les plus profondes
et les branches les plus étendues.
I
I
I
I
1
I.:
356 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
« Tels sont les abus dont l'existence pèse sur la
classe productive et laborieuse ; les abus des privilèges
pécuniaires, les exceptions à la loi commune, et tant
d'exemptions injustes, qui ne peuvent affranchir une
partie des contribuables qu'en aggravant le sort des
autres;
« L'inégalité générale dans la répartition des sub-
sides, et l'énorme disproportion qui se trouve entre
les contributions des différentes provinces, et entre
les charges des sujets d'un même souverain ;
« La rigueur el l'arbitraire de la perception de la
(aille; la crainte, les gènes, et presque le déshonneur
imprimés au commerce des premières productions;
« Les bureaux de traites intérieures, et ces barrières
qui rendent les diverses parties du royaume étran-
gères les unes aux autres ;
« Les droits qui découragent l'industrie, ceux dont
le recouvrement exige des frais excessifs et des pré-
posés innombrables; ceux qui semblent inviter à la
contrebande, et qui tous les ans font sacrifier des mil-
liers de citoyens;
« Le dépérissement du domaine de la couronne, el
le peu d'utilité que produisent ses faibles restes;
« La dégradation des forêts du roi, et les vices de
leur administration;
« Enfin tout ce qui altère les produits, tout ce qui
affaiblit les ressources du crédit, tout ce qui rend les
revenus insuffisants, et toutes les dépenses superflues
qui les absorbent 1 .
« Si tant d'abus, sujets d'une éternelle censure, ont,
1 M. deCalonno, dans ce magnifique programme, devançait son époque
de quatre-vingts ans. On croit lire un document de 1801. (F. Claude.)
tl •
«I»C?t • -j ,•...-. .'VJSE -..../TX
PAR LES HOMMES DU TEUPS. 537
résiste jusqu'à présent à l'opinion publique qui les a
proscrits, et aux efforts des administrateurs qui ont
tenté d'y remédier, c'est qu'on a voulu faire, par des
opérations partielles, ce qui ne pouvait réussir que
par une opération générale; c'est qu'on a entrepris
de perfectionner le régime de l'État, sans en corriger
les discordances, sans le ramener au principe d'uni-
formité qui peut seul écarter toutes les difficultés de
détail et revivifier le corps entier de la monarchie.
a Les vues que le roi veut vous communiquer
tendent toutes à ce but : ce n'est ni un système, ni
une invention nouvelle; c'est le résumé, et, pour
ainsi dire, le ralliement des projets d'utilité pu-
blique conçus depuis longtemps par les hommes
d'État les plus habiles, souvent présentés en perspec-
tive par le gouvernement lui-même, dont quelques-
uns ont été édifiés en partie, et qui tous semblent
réunir les suffrages de la nation, mais dont jusqu'à
présent l'entière exécution avait paru impraticable
par la difficulté de concilier une foule d'usages lo-
caux, de prétentions, de privilèges et d'intérêts oppo-
sés les uns aux autres.
<< Quand on considère par quels accroissements
successifs, par combien de réunions de contrées diver-
sement gouvernées, le royaume est parvenu à sa con-
sistance actuelle, on ne doit pas être étonné de la
disparité de régimes, de la multitude de formes hété-
rogènes et de l'incohérence de principes qui en défi-
nissent ton les les parties.
« Ce n'était pas au sein de l'ignorance et de la con-
fusion dont le voile a couvert le temps des premières
races ;
22
558 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
«Ce n'était point lorsque les rois, mal affermis sur
leurs trônes, n'étaient occupés qu'à repousser sans
cesse les usurpations des grands vassaux ;
« Ce n'était pas au milieu des désordres et de
l'anarchie du régime féodal, lorsqu'une foule de
petits tyrans, du fond de leurs châteaux fortifiés,
exerçaient les brigandages les plus révoltants, boule-
versaient tous les principes de la constitution et inter-
posaient leurs prétentions chimériques entre le souve-
rain et ses sujets;
a Ce n'était point lorsque la manie des croisades,
échauffée par le double enthousiasme de la religion
et de la gloire, portait sous un autre hémisphère les
forces, la bravoure et les malheurs de la France ;
« Ce n'était point lorsqu'un prince, qui- obtint le
surnom d'Auguste, recouvrait les principaux démem-
brements de sa couronne, et en augmentait la puis-
sance et l'éclat; ni lorsque la sombre politique d'un
de ses successeurs, en donnant de l'extension au gou-
vernement municipal, préparait les moyens de réunir
dans la main du souverain tous les ressorts de la
force publique; ni lorsque le monarque le plus avide
de gloire et le plus valeureux des chevaliers dis-
putait au souverain son rival la célébrité qu'ils
acquirent tous deux aux dépens de leurs peuples ;
« Ce n'était pas dans ces temps orageux et sinistres
on le fanatisme, déchirant le sein de l'État, le rem-
plissait de calamités et d'horreurs ; ni lorsque ce bon
roi, si chéri des Français, conquérait son royaume à
la pointe de son épée et avait à réparer les longs dés-
ordres, et les effets désastreux des guerres civiles;
« Ce n'était pas lorsque toute l'énergie d'un mi-
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 5Ô9
nislre habile cl redouté se concentrait dans le double
dessein d'enchaîner l'ambition d'une puissance de-
venue formidable à l'Europe, et d'assurer la tranquil-
lité de la France par l'affermissement du pouvoir mo-
narchique;
« Ce n'était pas non plus sous ce règne éclatant où
les intentions bienfaisantes d'un grand monarque
furent trop souvent interrompues par des guerres rui-
neuses ; où l'État s'appauvrissait par des victoires,
tandis que le royaume se dépeuplait par l'intolérance;
où le soin d'imprimer à tout un caractère de gran-
deur ne permettait pas toujours celui de procurera
l'État une solide prospérité;
« Ce n'était point enfin avant que la monarchie eût
étendu ses limites jusqu'aux points naturellement des-
tinés à les fixer, avant qu'elle fût parvenue à sa ma-
turité, et que le calme, tant au dehors qu'au dedans,
fût affermi solidement par la sage modération de
son souverain, qu'il était possible de songer à réfor-
mer ce qu'il y a de vicieux dans la constitution, et de
travaillera rendre le régime général plus uniforme'.
« Il était réservé à un roi jeune, vertueux, et qui
n'a d'autre passion que de faire le bonheur des sujets
dont il est adoré, d'entreprendre après un mur exa-
men et d'exécuter avec une volonté inébranlable ce
qu'aucun de ses prédécesseurs ne pouvait faire; (h;
mettre de l'accord et de la liaison entre toutes les
parties du corps politique, d'en perfectionner l'orga-
nisation et de poser enfin les fondements d'une pros-
périté inaltérable.
' aperçu rapide, aussi briHaflt que profond el habile, de l'histoire de
France. ' ( F - i:laullu ->
StA LA RÉVOLUTION RACONTÉE F.T JUGÉE
« C'est pour y parvenir que, s'arrèlanl à l'idée la
plus simple et la plus naturelle, celle de l'unité de
principes qui est le vœu de la justice et la source du
bon ordre, il en a fait l'application aux objets les plus
essentiels de l'administration de son royaume, et qu'il
s'est assuré par une longue méditation sur les consé-
quences qui devaient en résulter qu'il y trouverait le
double avantage d'augmenter ses revenus et de sou-
lager ses peuples.
« Cette vue générale a conduit Sa Majesté à s'oc-
cuper d'abord des différentes formes d'administrer
qui ont lieu dans les différentes provinces du royaume
où il n'y a point de convocation d'états ; pour que la
répartition des ebarges publiques cesse d'y être iné-
gale et arbitraire, elle a résolu d'en confier le soin
aux propriétaires eux-mêmes, elle a puisé dans les
premiers principes de la monarchie le plan uniforme
d'un ordre graduel de délibérations, suivant lequel
l'émanation du vœu des contribuables et leurs obser-
vations sur tout ce qui les intéresse se transmettaient
des assemblées paroissiales à celles de district, de
celles-ci aux assemblées provinciales, et par elles jus-
qu'au trône.
« Sa Majesté s'est ensuite attachée, avec une atten-
tion toute particulière, à établir le même principe
d'uniformité et l'égalité proportionnelle dans la ré-
partition de l'impôt territorial , qu'elle a regardé
comme étant la base et devant être la mesure de toutes
les autres contributions. Elle a reconnu, par le compte
qu'elle s'est fait rendre de la manière dont se per-
çoivent aujourd'hui les vingtièmes, qu'au lieu d'être
assis, comme ils devaient l'être, sur l'universalité des
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 54t
terres de son royaume, dans la juste proportion de
leurs valeurs et de leurs productions, ils souffraient
une infinité d'exceptions tolérées plutôt que légi-
times; que les pays d'états s'en acquittaient par des
abonnements disproportionnés ; que les crédits et
l'opulence parvenaient par des moyens indirects à
s'en exempter en partie, tandis que les moins aisés
en supportaient toute la rigueur; que des vérifica-
tions toujours inquiétantes, souvent interrompues et
très-incomplètes dans l'état actuel, ne pouvaient don-
ner une règle certaine de fixation; enfin que les ré-
sultats de cette imposition générale, au lieu de pro-
curer au gouvernement la connaissance essentielle-
ment nécessaire des productions du royaume et de la
balance comparative des forces de ebaque province, ne
servaient qu'à manifester l'inégalité choquante de
leurs charges respectives, et ne présentaient pas, à
beaucoup près, un produit égal à la valeur annoncée
par la dénomination même de cet impôt.
« Sa Majesté a jugé que le moyen de remédier à ces
inconvénients, par la seule application des règles
d'une justice exactement distributive, de ramener
l'impôt à son principe fondamenlal, de le porter à sa
vraie valeur, en ne surchargeant personne, en accor-
dant même du soulagement au peuple, et de rendre
tout privilège inapplicable au mode de sa perception,
serait de substituer aux vingtièmes une subvention
générale qui, s'étendant sur toute la superficie du
royaume, consisterait dans une quotité proportion-
nelle de tous les produits; soit en nature pour ceux
qui en seraient susceptibles, soit en argent pour les
autres, et n'admettrait aucune exception même à
^
■
■
542 LA KÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
l'égard de son domaine, ni aucunes autres distinc-
ts
tions que celles résultantes des différentes qualités
du sol et delà variété des récoltes.
« Les biens ecclésiastiques se trouvent nécessaire-
ment compris dans cette répartition générale, qui, pour
être juste, doit embrasser l'universalité des terres,
comme la protection dont elle est le prix. Mais, pour
que ces biens ne soient point surchargés en conti-
nuant de payer les décimes qui se lèvent pour la dette
du clergé, le roi, souverain protecteur des Eglises de
son royaume, a résolu de pourvoir au rembourse-
ment de cette dette, en accordant au clergé les auto-
risations nécessaires pour s'en libérer.
« Par une suite du môme principe de justice qui
n'admet aucune exception quant à l'imposition terri-
toriale, Sa Majesté a trouvé équitable que les pre-
miers ordres de son État, qui sont en possession de
distinctions honorifiques qu'elle entend leur conser-
ver, et dont elle veut même qu'ils jouissent à l'avenir
plus complètement, fussent exempts de toute espèce
de taxe personnelle, et conséquemment qu'ils ne
payassent plus la capitation, dont la nature et la dé-
nomination même semblent peu compatibles avec
leur état.
« Sa Majesté aurait voulu que le produit du tribut
territorial, qui doit remplacer les vingtièmes, la mît
dès à présent en état de diminuer le fardeau de la taille
autant qu'elle se le propose.
« Elle sait combien cette imposition et l'arbitraire
de son recouvrement pèsent sur la partie la plus souf-
frante de ses sujets; et, s'jl est de sa sagesse de sus-
pendre l'entier accomplissement de ses vues bienfai-
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 345
santés jusqu'à ce qu'elle ait connu les résultats de
la nouvelle forme de perception sur les terres, et que
les administrations provinciales l'aient éclairée sur
les moyens de rectifier la répartition de la taille, elle
veut du moins en corriger provisoirement les princi-
paux vices, et ne pas différer à faire jouir ses peuples
d'un commencement de réduction sur la masse totale
de cet impôt.
« L'entière liberté du commerce des grains, assurée
en faveur de l'agriculture et de la propriété, sous la
seule réserve de déférer aux demandes des provinces,
lorsque quelques-unes d'entre elles croiront nécessaire
d'interdire momentanément l'exportation à l'étranger,
et sans que la sollicitude paternelle du roi pour tout
ce qui intéresse la subsistance de ses peuples cesse de
donner à cet important objet les soins utiles et jamais
inquiétants d'une surveillance inaperçue;
« L'abolition de la corvée en nature et la conver-
sion de cette trop dure exigeance en une prestation
pécuniaire répartie avec plus de justice, et employée
de manière que sa destination soit inviolablement
assurée ;
«L'affranchissement de la circulation intérieure;
le reculement des bureaux aux frontières ; l'établisse-
ment d'un tarif uniforme combiné avec les intérêts
du commerce; la suppression de plusieurs droits nui-
sibles à l'industrie ou trop susceptibles d'occasionner
des vexations, et l'allégement du fardeau de la ga-
belle, dont je n'ai jamais parlé à Sa Majesté sans que
son âme ail été sensiblement émue par le regret de
n'en pouvoir décharger entièrement ses sujets;
« Ce sont, messieurs, autant d'opérations salutaires
■■
m
m
P
I!
544 LA RÉVOLUTION B-AGONTËIS ET JUGÉE
qui entrent ilans le plan dont Sa Majesté vous fera dé-
velopper les détails, et qui toutes concourent aux vues
d'ordre et d'uniformité qui en font la base.
« Après avoir donné sa principale attention à ces
grands objets, le roi s'est occupé des moyens d'accé-
lérer la libération de la dette publique, libération
déjàassurée par l'assignat invariabledes sommes qui se
versent chaque année dans la caisse d'amortissement,
et par l'emploi perpétuel du fonds progressif ré-
sultant des intérêts combinés des différentes extinc-
tions.
« Sa Majesté a considéré que ses domaines, dont une
grande portion s'est depuis longtemps éclipsée par des
engagements, des apanages, des concessions de toute
espèce, et dont les faibles restes, quoique mieux ad-
ministrés depuis quelques années, supportent des frais
et charges qui absorbent la moitié de leurs produits,
ne pouvaient acquérir entre ses mains une valeur pro-
portionnée à celle des propriétés particulières; qu'ils
étaient et seraient perpétuellement attaqués par une
foule de demandes, dont la bonté du souverain le plus
réservé dans ses libéralités a peine à se défendre, et
qu'il était possible d'en tirer un parti beaucoup plus
avantageux par la voie de l'inféodation, puisque, sans
diminution de revenu, et en conservant la supériorité
directe, qui est l'objet essentiellement inaliénable,
leur produit pourrait servir à l'extinction d'une partie
des dettes constituées de l'État.
« Sa Majesté n'a pas jugé à propos d'user du même
moyen par rapport à ses forêts; elle s'en réserve l'en-
tière propriété, et se propose d'en améliorer les pro-
duits par une administration mieux dirigée, moins
SH.'t
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 545
incommode pour le public, el moins dispendieuse que
ne l'esl celle des maîtrises.
« Vous verrez, messieurs, en dernier résultat, l'in-
fluence de ces différentes opérations par rapport aux
finances de Sa Majesté; vous aurez connaissance de
quelques dispositions qui y sont plus directement re-
latives, et qui tendent, les unes à bonifier les recettes
par des moyens qui ne seront pas onéreux, tels qu'une
perception plus exacte du droit de timbre; les autres,
à faire sur les dépenses tous les retranchements possi-
bles, et toutes à rétablir entre elles l'équilibre, sans
lequel il ne peut y avoir ni véritable économie, ni
puissance solide, ni tranquillité durable.
« Les soins que le roi a pris pour étendre les opé-
rations de la caisse d'escompte, pour les rendre plus
utiles au commerce, et pour augmenter en même
temps la sûreté de ses engagements, achèveront de
vous faire voir combien Sa Majesté est attentive à tout
ce qui peut procurer quelque avantage à ses sujets,
combien elle veille sur l'intérêt public.
« Vous reconnaîtrez enfin, dans tout l'ensemble du
plan sur l'exécution duquel Sa Majesté veut vous con-
sulter, qu'il est si utile pour le bon ordre, si néces-
saire pour le redressement des abus, et si avantageux
pour le peuple, qu'il faudrait en désirer l'exécution
quand la situation des finances ne l'exigerait pas im-
périeusement.
« Qui pourrait douter des dispositions dans les-
quelles vous allez vous pénétrer de ces grands intérêts?
Appelés par le roi à l'honorable fonction de coopérer
à ses vues bienfaisantes, animés du sentiment du plus
pur patriotisme, qui, dans tous les cœurs français, se
346 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGEE
confond avec l'amour pour leur souverain et l'amour
de l'honneur, vous n'envisagerez, dans l'examen que
vous allez taire, que le bien général de la nation, dont
les regards sont fixés sur vous.
« Vous vous souviendrez qu'il s'agit du sort de
l'État, et que des moyens ordinaires ne pourraient ni
lui procurer le bien que le roi veut lui faire, ni le
préserver des maux qu'il veut prévenir.
« Les observations que vous présenterez à Sa Ma-
jesté auront pour but de seconder et de perfectionner
l'accomplissement de ses intentions; elles seront in-
spirées par le zèle, et mêlées des expressions de la
reconnaissance due à un monarque qui n'adopte de
projets que ceux où il voit le soulagement de ses peu-
ples, qui s'unit à ses sujets, qui les consulte, qui ne
se montre à eux que comme leur père.
« Que d'autres rapportent cette maxime de cette
monarchie : Si veut le roi, si veut la loi; la maxime
de Sa Majesté est : Si veut le bonheur du peuple, si
veut le roi. »
MSCOUKS DE M. LE MARQUIS DE LA FAYETTE
PRONONCÉ AU BUREAU DES NOTABLES, PRÉSIDÉ PAR MONSEIGiNEUR
LE COMTE D'ARTOIS, LE U AVRIL 1787.
La dernière séance du bureau, présidée par mon-
seigneur le comte d'Artois, a été un peu vive, et Son
Altesse Royale ne put s'empêcher d'en témoigner son
mécontentement, à M. le marquis de la Fayette prin-
cipalement. Le roi, s'étant plaint que les Mémoires
qu'on lui faisait passer sur les divers points de déli-
■ ■ •-'•£ ■ ■: l ■
PAU LES HOMMES DU TEMPS. SM
bération présentes par M. de Galonné aux nolables
n'étaient pas signés, M. le marquis de la Fayette,
dont le patriotisme est aussi actif que son courage
et son habileté furent utiles aux Américains , de-
manda qu'il lui fût permis de lire un Mémoire
signé de lui, suppliant en même temps monseigneur
le comle d'Artois de vouloir bien le porter à Sa Ma-
jesté comme venant de lui seul : tout le bureau s'é-
tant déclaré pour entendre la lecture du Mémoire de
M. le marquis de la Fayette et l'ayant approuvé dans
tout son contenu, M. l'évêque de Langres promit de
rapporter à l'Assemblée, d'après Pâques, toutes les
pièces justificatives des faits y avancés. Voici le con-
tenu authentique de ce Mémoire; avant de le lire,
M. de la Fayette s'était trouvé dans une circonstance
très-délicate : monseigneur le comte d'Artois avait fait
connaître que ce Mémoire lui paraissait trop fort et
trop personnel, même dès la première phrase ; il faut
avoir une présence d'esprit plus qu'ordinaire, et un
patriotisme bien désintéressé, pour n'être point inti-
midé; M . de la Fayette ne le fut pas, et répondit fran-
chement h Son Altesse Royale qu'en qualité de gentil-
homme, il avait le droit de porter ses représentations
aux pieds du trône. M. de Castillon, avocat général au
parlement d'Aix, prenant alors la parole, s'adressa à
M. de la Fayette, à peu près en ces termes : «Je crois
pouvoir vous assurer, de la part de tous les nolables
de ce bureau, dont aucun sans doute ne me désa-
vouera, que votre réclamation est juste; que nous nous
ferons tous un devoir de l'appuyer avec zèle, et qu'en
un mol, ce bureau fera cause commune avec vous,
pour obtenir le redressement des griefs dont vous vous
548 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
plaignez. » Un autre notable, entraîné par son en-
thousiasme, dit à M. de la Fayette : « Vos exploits en
Amérique vous avaient déjà placé parmi les héros;
mais c'est surtout maintenant que vous méritez ce glo-
rieux titre. Que ne m'est-il donné d'avoir ici un ar-
tiste qui sculpte votre image, dans ce moment où votre
zèle patriotique vous met au rang des plus fidèles su-
jets de Sa Majesté! » M. de la Fayette interrompit ces
louanges; et, s' adressant à Son Altesse Royale, il parla
ainsi :
« Monseigneur,
« Le roi nous invite à n'indiquer des abus parti-
culiers qu'en signant nos avis; celui que j'ai ouvert
samedi dernier (15 mars) nous vaut cette permission;
j'en profiterai, monseigneur, avec le zèle, l'impar-
tialité et la liberté qui sont dans mon cœur.
« J'ai dit qu'il faut attaquer le monstre de l'agio-
tage plutôt que de le nourrir. On croit communément
que le gouvernement vient de donner plusieurs mil-
lions en faveur des agioteurs. Sa Majesté a daigné nous
assurer qu'elle ne soutient plus l'agiotage; je n'avais
été que l'interprète de l'alarme publique.
« J'ai proposé et propose au bureau que Sa Majesté
soit suppliée d'ordonner un examen sérieux, par per-
sonnes non suspectes, de tous les biens du roi poul-
ies domaines, ainsi que des litres des bans, rentes,
échanges ou achats qui sont ou devraient être à la
chambre des comptes, de manière que Sa Majesté
puisse connaître la valeur des dons qu'elle a faits,
revenir sur les marchés onéreux qui n'ont pas été
TAR LES HOMMES DU TEMPS. 349
liquidés, et rompre ceux où, depuis son avènement
au trône, elle aurait été lésée d'outre moitié.
« Et, pour appuyer nos craintes de quelques exem-
ples, j'ai cité le marché de l'Orient, parce que le pu-
blic a été scandalisé d'apprendre que, pour la sei-
gneurie de l'Orient et la terre du Châlcl, ne valant
pas ensemble I 80,000 livres de renies, M. le prince de
Guéménée ait eu la principauté de Dombes, estimée
40,000 livres de rentes, sans compter, dit-on, 800,000
livres payées à M. de l'Aubespine, qui en avait obtenu
la concession, et la somme de 12 millions 500,000
livres, payables en vingt-cinq ans.
«J'ai cité l'écbange du comté de Sancerrc, parce
que j'ai craint qu'il n'ait été payé huit mille arpents
de bois, dont trois mille trois ou quatre cents dans le
comté de Blaisois, valant à eux seuls, dit-on, le comté
de Sancerre, et que le public ajoute à ces huit mille
arpents un grand nombre de terres dans différentes
provinces, et une grosse somme donnée à M. le baron
d'Espagnac, qui en était propriétaire.
« J'ai la douleur de craindre que le roi n'ait ac-
quis, depuis son avènement au trône, pour envi-
ron 700,000 livres de revenus en terres et en forêts,
qu'il a payées avec environ 720,000 livres de
rentes, dont 50 à peu près de rentes viagères, et
qu'il ait accordé à cette occasion, soit comptant, soit
à terme, plus de 4o millions.
« 11 est possible que je me trompe, mais un grand
désordre suppose une grande déprédation. Je de-
mande pourquoi les ministres des finances proposent
au roi des achats et des échanges qui, n'étant aucune-
ment à sa convenance, ne peuvent servir qu'à la con-
550 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
venance des particuliers. Je pourrais peut-èlre de-
mander aussi pourquoi l'on fait acheter des domaines
au roi, quand on pense qu'il faut vendre ceux qu'il a.
Je ne suis ni le conseil du roi, ni la chambre des
comptes, ni l'administration des domaines; je ne puis
donc vérifier ce que j'indique; mais mon patriotisme
est alarmé, et je sollicite un examen sérieux.
h Et, puisque l'avis ouvert et signé par moi doit
être remis à Sa Majesté, je répète, avec une double
confiance, la réflexion que j'ai faite et soumise à
Monseigneur, c'est que les millions qu'on dissipe sont
levés par impôt, et que l'impôt ne peut être justifié
que par le vrai besoin de l'État; c'est que tous les mil-
lions abandonnés à la déprédation ou à la cupidité
sont le fruit des sueurs, des larmes et peut-être du
sang des peuples, et que le calcul des malheureux
qu'on a faits pour composer des sommes si légère-
ment prodiguées est un calcul bien effrayant pour la
justice et la bonté que nous savons être les sentiments
naturels de Sa Majesté. »
EXTRAIT DE LA CONFÉRENCE
TENUE AU BUREAU DE MONSIEUR, PAR ORDRE DU ROI, ET A LAQUELLE AS-
SISTÈRENT CINQ MEMBRES CHOISIS DANS CHACUN DES AUTRES BUREAUX,
POUR ï ENTENDRE LES ÉCLAIRCISSEMENTS QUE DEVAIT FOURNIR M. DE
CAI.ONNE.
La séance s'ouvrit par la lecture d'un Mémoire sur
l'impôt territorial; celte lecture fut suspendue et la
discussion entamée dès qu'on entendit que l'impôt
consenti par la nation, érigé par la justice et Y intérêt
, ^■■l^B
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 3M
pwb/ir, rtnm'i pris la place du devoir de vassalité dh ce
moment et pour toujours. »
Celte phrase amena une longue dissertation On
cita les états généraux, qui avaient dit qu'il ne serait
fait aucune levée de deniers qui n'eût été délibérée
par les étals.
M. de Calonnc, en convenant du fait, prétendit
qu'on ne devait rien conclure de celle éhoncialion
tolérée, à laquelle on ne s'est pas arrêté au moment
qu'on obtenait des étals les secours effectifs que le
besoin exigeait Il ajouta que ce serait une grande
erreur de supposer que ce qui a été avancé ainsi par
un petit nombre d'assemblées d'états généraux avait
été reconnu par une maxime de la monarchie, tandis
que postérieurement plusieurs impôts, et même tous,
ont été levés sans le consentement des étals généraux
et sans réclamation de leur pari ; qu'il n'y a pas
lieu de croire que personne en France voulût con-
tester au roi le droit inhérent à toute souveraineté de
faire contribuer la nalion aux dépenses nécessaires
pour sa propre sûreté; que ce droit est trop juste en
lui-même, trop bien établi dans la main du roi, pour
qu'on puisse croire qu'aucun de MM. les notables
prétende le révoquer en doute.
Tous les notables cependant ne furent pas de l'avis
de M. de Calonne ; on lui cila les pays d'étals qui
s'imposent eux-mêmes H répliqua que le droit
d'imposer ne pouvait être contesté au souverain; qu'il
tenait môme au pacte social, qui lie tous les membres
à l'intérêt du corps; qu'il se concilie avec les droits
et privilèges des pays d'états, puisque ces privilèges
ne portent que sur l'exercice du droit, sans altérer le
I
■
■
552
LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
principe 11 ajouta à d'autres observations qui lui
furent faites qu'il ne pouvait jamais entrer dans l'in-
tention du roi de changer la constitution des pays
d'états, mais qu'il n'en résultait pas moins que le roi
de France avait, comme tous les autres monarques
de l'univers, le droit d'imposer, inséparable de celui
qu'ont les peuples d'attendre de celui qui les gou-
verne le maintien de leur sûreté et de leur tranquil-
lité; que le droit de réclamer la protection du souve-
rain suppose nécessairement, de la part des sujets,
l'obligation de lui en fournir les moyens ; que si
les représentants d'un pays d'états refusaient de con-
sentir l'impôt, dès lors le contrat sur lequel ils se
fondent serait rompu ; que le roi, qui ne pourrait sé-
parer la province du corps de son royaume, ni refuser
au peuple qui n'avait pas été consulté la protection
qui lui est due, reprendrait le droit d'imposer de sa
pleine autorité.
De là il concluait que le droit de consentir l'impôt
n'est pas le droit de le refuser l .
Que, dès qu'il existe une société publique, un impôt
quelconque est consenti par elle de droit
La lecture reprise, dès que les évoques entendirent
que le clergé de France est le seul corps qui ne paye
pas les vingtièmes, ils s'élevèrent, avec une indigna-
tion mêlée de fureur, contre l'assertion de M. de Ca-
lonne Celui-ci, après les avoir complètement
battus, en leur prouvant que les décimes ne sont point
versés dans le trésor public, mais dans la bourse des
1 Question de droit publie, qui, bien que décidée en principe aujour-
d'hui, ne le sera jamais en réalité que par la confiance réciproque du pou-
voir dans la nation et de la nation dans le gouvernement. (F. Claude.)
NH
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 355
créanciers du clergé, finit par leur déclarer que « sa
phrase ne contenait que renonciation d'un fait; que
si le clergé croyait payer l'équivalent des vingtièmes,
il pouvait, en consentant à les payer effectivement,
rendre cette phrase sans application pour l'avenir;
que c'est tout ce qu'on demande de lui ; qu'il n'a pas
eu envie de blesser le premier ordre de l'Etat, mais
qu'il ne peut convenir qu'il paye ce qu'il doit payer,
puisqu'il est sûr du conlraire »
La discussion continua avec autant de chaleur sur
le mode de l'imposition : comme on invoquait l'auto-
rité des cadastres, faits ou à faire, pour que ce mode
fût un, M. de Calonne démontra que la ressource in-
finiment trop retardée des cadastres serait illusoire
pour opérer le redressement de répartition dont la
nécessité se fait sentir de toute part, et dont la
prompte exécution est l'unique moyen qui puisse être
employé pour rétablir l'équilibre dans les finances
sans surcharger le peuple. Il prouva qu'un cadastre
est trop long à faire; que l'expérience a montré
qu'on ne peut cadastrer que douze paroisses par
an; qu'il serait fort dur qu'une injustice onéreuse
au peuple pût encore durer près d'un demi-siècle;...
qu'il faut de plus, pour la perfection d'un cadastre,
qu'il n'y ait à répartir qu'une imposition déterminée,
• •t qu'encore alors il ne donne point une idée juste du
produit des terres, mais seulement de leur rapport
entre elles;... qu'il ne peut donc servir qu'imparfai-
lement à la répartition d'une imposition par tan-
tième '; enfin, sur ce qu'il termina cet article, en
' Un cadastre est en effet si difficile a faire, que celui qu'ordonna l'A.s-
semlilée nationale fut terminé sous la Restauration; seulement, s'il m'en
ti. 23
354 LÀ RÉVOLUTION RACONTÉE ET JIGÉE
disant qu'il y avait de très-grandes variétés dans les
formes usitées, dans les différentes provinces, pour la
perception de l'impôt et surtout du vingtième, les
évoques crièrent en chorus qu'il avait raison, que
c'était par une de ces variétés qu'on appelait décimes
ce qui était réellement leur vingtième.
Il ne s'agit pas de la critique des mots, répliqua le
contrôleur général , qui était aussi bon logicien qu'eux,
mais de l'examen des choses... Jamais les décimes du
clergé n'ont été des vingtièmes.
L'animosité du clergé redoubla à la lecture de cette
phrase, que « la puissance publique trouve presque
partout des obstacles à vaincre ou des sujets à com-
battre. » Un évêque se leva pour demander si le
roi avait jamais eu à se plaindre de ses sujets.
M. de Galonné répondit que le sens de cette phrase
ne s'appliquait qu'aux prétentions à combattre et non
aux personnes : que quand on dit que la puissance
publique a souvent à combattre ses sujets, cela ne
peut s'entendre que de la nécessité où elle est de ré-
primer les contrevenants à ses lois Les esprits
s'éleclrisaient de plus en plus ; MM. les évoques se
croyaient à l'Académie française ou en Sorbonne ; ils
ne disputaient que sur des mois. M. de Calonne les
calma en leur disant : « Il s'agit ici de discuter les af-
faires les plus importantes de la nation et du roi ;
jamais on n'a traité de plus grandes choses. Laissons
souVient bien, malgré son imperfection et la nécessité de le modifier, on
n'est pas encore parvenu a le refaire. À peine même a-t-on donné suite
au projet arrêté de le renouveler. M. de Calonne, il est juste de le recon-
naître, se révèle, dans les détails comme dans l'ensemble de ses vues, un
véritable homme d'État. ( F - Claude.)
■I
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 555
donc là les mots;... je vous conjure de ne nous occu-
per que du fond pour ne pas perdre un temps pré-
cieux... » Un d'eux acheva de calmer la chambre en
disant que c'est à l'article où l'on propose la subven-
tion territoriale que commençait le grand travail, qu'il
fallait rapidement passer sur les autres objets
Quand on fut arrivé à l'examen de cette grande
question, M. de Calonne dit que la seule connaissance
du produit territorial de tout le royaume, qu'on ac-
querrait par la perception en nature, serait infini-
ment utile; que, par ce moyen, le roi apprendrait à
quoi monte la masse entière de toutes les productions,
ce qui faciliterait toutes les opérations subordonnées
à cette connaissance; qu'il est plus aisé d'établir une
approximation équitable des frais de culture et de la
valeur de chaque terre, lorsque le produit total est
connu, que d'établir des tarifs particuliers avant de
connaître le produit total; que, si l'on veut faire at-
tention à la distribution générale des impôts pour tout
le royaume, on conviendra que, pour la rendre juste
et pour éviter les principales erreurs, le premier pas
à faire est de se procurer la connaissance de ses pro-
duclions, qu'on peut appeler la matière première im-
posable ; que cette connaissance, combinée avec celle
des consommations, qui jusqu'à présent manque éga-
lement, doit èlre la boussole de l'administration, non-
seulement pour se diriger dans la répartition propor-
tionnelle des impôts, mais aussi pour bien juger de
l'approvisionnement du royaume, pour assurer sa
subsistance sans gêner mal à propos l'exportation de
ses denrées, et pour donner le mouvement aux opéra-
lions générales du commerce.
556 LÀ RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
Que toutes les recherches du gouvernement pour
connaître la production et la consommation ont tou-
jours été alarmantes, et, par cette raison, infructueu-
ses; que l'impôt territorial, perçu en nature, donnera
sans efforts, et sans exciter aucune inquiétude, tous
les renseignements principaux dont on a besoin, et
qu'il en résultera un très-grand bien pour tout le
royaume.
On objecta à M. de Calonne qu'en imposant le tiers
à un vingt-huitième, ce serait le grever d'un impôt
excessif. Il répondit que l'objection serait d'un grand
poids si, en effet, ce mode d'imposition était un; mais
que, comme l'extinction de l'impôt était d'un vingt-
huitième à un quarantième, en raison de la force, de
la valeur et du produit des terres, nul propriétaire
ne se trouverait, lésé, ni la culture suspendue, car il
suffirait de bien classer les terres pour faire une esti-
mation juste.
On employa, pour le combattre, tout ce que les
économistes modernes avaient dit et publié sur les
dîmes et sur la demi-dîme; il répliqua que si la demi-
dîme était impossible, la dîme entière était insoute-
nable... Il reprocha à ses antagonistes d'employer des
sophismes qui ne pouvaient attaquer la base de l'opé-
ration qu'il proposait;... qu'en partageant les terres
en différentes classes, selon leur fertilité, selon les
frais de culture, et selon la nature de leurs produc-
tions, pour en tirer un produit égal, on avait ré-
pondu à toutes leurs objections;... que la division des
classes a été et doit être calculée précisément en rai-
son des plus grands frais de culture qu'exigent les
terres ingrates; que, si on n'avait considéré que la
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 557 '
ferlilité plus ou moins grande des terres, il eût été
inutile de les classer, puisque la perception se serait
proportionnée d'elle-même au produit; qu'il n'a été
nécessaire de différencier la quotité de l'impôt entre
les terres de qualité différente que pour avoir égard
aux frais de culture, qui, par rapport aux mauvaises
terres, ne sont pas dans la proportion du produit, et
doivent par conséquent être compensées par une di-
minution sur la quotité de l'impôt; que c'est par celte
considération qu'il a paru juste de réduire au quaran-
tième la perception sur les terres de la dernière classe,
tandis quelle est du vingtième sur la première;...
qu'il sera facile, en multipliant davantage les classes,
d'approcher tellement de la plusjuste répartition, que
personne n'aura lieu de se plaindre, et que les culti-
vateurs, qui, sans connaître les termes de produit net
et de produit brut, savent fort bien ce qui leur est
utile, ne tarderont point à reconnaître qu'en faisant
payer moins les terres qui exigent le plus de dé-
penses, et en ne prenant l'impôt que sur le produit
en nature, on le traite mieux que lorsqu'on exige des
taxes toujours plus ou moins arbitraires, sur le pro-
duit de leurs récolles, sans savoir si elles ont été
bonnes ou mauvaises...
Toutes ces raisons étaient concluantes en faveur du
système qu'il proposait et qu'il défendit si bien...
Comme il était difficile, pour ne pas dire impossible,
de les réfuter, on se rejeta sur les frais qu'entraîne-
rait la perception de cette nouvelle imposition : un
évêque cita les dîmes des curés;... il fit monter leur
perception à quinze et même à vingt-cinq pour cent;
il conclut de là que les premières adjudications se-
■
■
R
558 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
raient défectueuses; que la perte pour le roi ou pour
le peuple serait plus considérable encore s'il fallait
créer un fermier de district, un fermier provincial,
peut être même un fermier général.
M. de Calonne répondit qu'il n'avait jamais été
question que de créer un fermier paroissial à qui les
assemblées de différentes paroisses feraient l'adjudi-
cation; que tout autre plan était contraire aux vues
de justice qui animent le roi, ainsi qu'aux lumiè-
res utiles et indispensables que Sa Majesté veut ac-
quérir.
Ces moyens ayant paru impraticables à MM. les
notables, M. de Calonne les invita à en suggérer de
meilleurs;... il leur répéta qu'il attendait tout de leur
zèle.
Les évoques répondirent qu'ils n'avaient rien de
bon à offrir, qu'il leur suffisait d'indiquer les vices
des moyens qu'on leur mettait sous les yeux, qu'ils
n'en avaient aucun à proposer... Ils finirent par
demander un an pour travailler à un plan nou-
veau.
M. de Calonne leur dit qu'en arrêtant sa marche
ils risquaient de tout perdre, et qu'ils exposaient le
salut de l'État.
Un d'eux lui répondit que le danger n'était pas si
grand.
«Croyez-vous donc, repart le contrôleur général,
que je veuille l'exagérer? Est-ce mon intérêt? Et quand
j'ai le courage d'en avertir, doit-on me soupçonner
un autre motif que la conviction? J'ai annoncé le dé-
ficit; ne pas y pourvoir sur-le-champ, ce serait perdre
toutes les ressources du crédit. »
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 550
Le même prélat, qui était bien au-dessous de la
réputation de grand administrateur que des intri-
gants lui avaient procurée, lui répondit qu'il fal-
fait agir un an auparavant, qu'il s'y prenait bien
tard.
M. de Calonne prouva qu'il avait fallu avant tout
courir au plus pressé, commencer par payer les dettes,
acquitter une masse énorme d'engagements, revivifier
par ce moyen le crédit qui faiblissait, et se mettre en
état de pouvoir présenter en même temps et le mal et
le remède; que cette marche avait été combinée sous
les yeux du roi, qui l'avait approuvée;... qu'elle
n'avait pu être plus prompte, qu'elle ne pouvait plus
aujourd'hui souffrir de retard, que la résolution prise
de découvrir le vide entraînait celle de le combler
promptement; qu'il serait aussi contraire aux prin-
cipes d'une sage administration que dangereux pour
l'État d'employer des palliatifs, lorsque la nation et
l'Europe voyaient dans les finances du roi un déficit
de plus de cent millions... Enfin, il engagea toute la
Chambre à juger l'ensemble de son plan, plutôt que
les branches particulières, ajoutant que la nation de-
vait ardemment désirer que le roi remît de l'ordre
dans ses finances, et ne fût plus obligé de faire ce
qu'on pouvait appeler de mauvaises affaires, en excé-
dant les bornes des anticipations, en recourant à des
moyens tous plus onéreux et plus ruineux les uns que
les autres;... que, pour lui, il n'avait d'autres vues que
de tarir la source de tous ces désordres; que c'était
pour les rendre en quelque sorte impossibles qu'il
avait cru devoir manifester la situation des finances,
proposer le moyen de la rendre susceptible d'un genre
560 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
d'économie qui est de tous le plus désirable, mais
qui n'est praticable que quand elles seront en bon
état 1 .
J)ans un moment où tous les privilèges et préro-
gatives honorifiques sont abolis, nos lecteurs auront
sans doute quelque satisfaction à comparer ce qui se
passait un an avant la Révolution avec ce qu'ils ont vu
depuis, et, sous ce rapport, la pièce suivante est assez
piquante.
EXTRAIT D'UN PAMPHLET
INTITULÉ
CATÉCHISME DES PARLEMENTS
D. Qu'êtes-vous de votre nature?
R. Nous sommes des officiers du roi, chargés de
rendre la justice à ses peuples.
D. Qu'aspirez-vous à devenir?
B. Les législateurs, et par conséquent les maîtres
de l'État.
D. Comment pourriez-vous en devenir les maîtres?
» Quand on songe à l'impuissance des meilleures intentions et des plus
sages projets en face des passions politiques, le cœur se serre, et l'on se
demande avec anxiété si l'intérêt public ne fera jamais taire les senti-
ments personnels , et, en définitive, si le bien est possible. (F. Claude )
l'Ait LES H0J1MES DU TEMPS. 501
R. Parce qu'ayant à la fois le pouvoir législatif et
le pouvoir exécutif, il n'y aura rien qui puisse nous
résister.
D. Comment vous y prendrez-vous pour en venir là?
R. Nous aurons une conduite diverse avec le roi, le
clergé, la noblesse et le peuple.
D. Comment vous conduirez-vous d'abord avec le
roi?
Il Nous tâcherons de lui ôler la confiance de la
nation, en nous opposant à toutes ses volontés, en per-
suadant aux peuples que nous sommes leurs défen-
seurs, et que c'est pour le bien que nous refusons d'en-
registrer les impôts.
I). Le peuple ne verra-t-il pas que vous ne vous
êtes refusé aux impôts que parce qu'il vous les aurait
fallu payer vous-mêmes?
R. Non, parce que nous lui ferons prendre le
change, en disant qu'il n'y a que la nation qui puisse
consentir les impôts, et nous demanderons les états
généraux.
D. Si malheureusement pour vous le roi vous prend
au mot, et que les états généraux soient convoqués,
comment vous en tirerez-vous?
R. Nous chicanerons sur la forme, et nous deman-
derons celle de 1614.
D. Pourquoi cela?
R. Parce que, selon celte forme, le tiers état sera
représenté par des gens de lois, ce qui nous donnera
la prépondérance.
D. Mais les gens de lois vous haïssent?
R. S'ils nous haïssent, ils nous craignent, et nous
les ferons plier à nos volontés.
362
LA RÉVOLUTION RACONTEE ET JUGÉE
1
I
D. Pouvez-vous espérer que le clergé entre dans
vos vues, lui qui sait que vous êtes ses ennemis?
R. Nous ne ferons avec le clergé qu'une alliance
passagère; nous lui persuaderons qu'il est perdu si
le tiers état a de l'ascendant dans les états généraux;
nous lui ferons comprendre que nous nous soucions
encore moins que lui de payer les impôts, et qu'il
faut nous allier afin de les faire tomber sur le peuple.
D. Comment vous conduirez-vous avec la noblesse?
R. Nous tiendrons la même conduite, et nous lui
promettrons de soutenir ses privilèges-.
D. Ne craignez-vous pas que le peuple ne vous pé-
nètre, et qu'il ne s'indigne de ce que vous le sacrifiez
sous prétexte de le défendre?
R. Non, parce que notre marche est de ne rien
craindre, et d'aller toujours en avant; c'est ainsi que
nous sommes parvenus à nos fins : d'ailleurs, le peuple
n'a ni consistance, puisqu'il est désuni, ni persévé-
rance, parce qu'il ne sait pas attendre.
D. Vous ne voudrez donc pas sincèrement les états
généraux?
R. Non; c'est un prétexte dont nous nous servirons
pour abuser les peuples et nous faire des partisans;
nous ne voulons les états généraux qu'autant que nous
serons sûrs d'y être les maîtres.
D. Et si le roi et la nation s'accordent à vouloir les
états généraux dans une forme plus populaire que
celle de 1614, que ferez-vous?
R. Nous persuaderons au clergé et à la noblesse
de protester, et nous protesterons nous-mêmes.
D. Que résultera-t-il de là?
R. Que le roi sera arrêté, et que les peuples, que
PAR LES HOMMES DU TEMPS.
503
nous divisons, ne s'accorderont pas pour vouloir les
étals généraux.
D. Ne craignez-vous pas que, dans un siècle aussi
éclairé, il ne soit difficile de faire illusion à la nation?
R. Si nous ne pouvons pas la tromper, nous pou-
vons nous en faire craindre : nous avons des émis-
saires partout; et les peuples savent bien que nos ven-
geances sont implacables. Nous brûlons les écrits,
nous décrétons les auteurs, nous intimidons tous les
citoyens par le pouvoir de les accuser nous-mêmes
sous le nom de notre procureur général, de les pour-
suivre, de les juger, et de les pendre dans les vingt-
quatre heures.
D. Si l'on vous dit que vos décrets sont bien plus
despotiques que les lettres de cachet, contre lesquelles
vous avez tant déclamé, que répondrez-vous?
/}. Nous ne répondrons pas; nous détournerons la
question, en déclamant contre le despotisme, parce
que c'est le plus sûr moyen de masquer et couvrir le
nôtre.
D. Cependant les peuples crient de partout pour
demander que le tiers état ait, aux étals généraux,
l'égalité avec les deux autres ordres réunis. Comment
ferez-vous pour vous débarrasser de leur clameur?
B. Nous intriguerons, nous brouillerons, nous don-
nerons des ombrages et des craintes au ministère;
nous dirons que les délibérations et les représenta-
tions du tiers état sonl des libelles séditieux; que ses
assemblées sont des attroupements, et que ses protes-
tations sont une révolte.
D. C'est fort bien! Et comment vous conduirez-
vous avec le roi?
50 i
LA RÉVOLUTION RACONTEE ET JUGEE
R. Comme nous sommes les étals généraux réduits
au petit pied, il est évident que nous serons souve-
rains au petit pied ; nous réglerons donc les impôts ;
en nous exemptant nous-mêmes, nous déchargerons
le clergé qui nous aura soutenu, pour charger le
peuple qui voulait secouer ses fers; nous referons
alors un code de lois à notre guise, sans consulter le
roi ni la nation; nous affermirons noire puissance à
jamais, et voilà la constitution.
D. Comment vous y prendrez-vous pour étouffer
les lumières, qui, tôt ou tard, concourront à vous dé-
masquer?
R. Nous prônerons la liberté de la presse en fa-
veur des adhérents; nous proscrirons ceux qui au-
raient l'audace de fronder nos prétentions; nous crie-
rons sans cesse: la constitution, les lois fondamentales,
et nous finirons par défendre de parler.
D. Mais ne craignez-vous pas le clergé?
R. Nous le flattons aujourd'hui, parce que nous
nous servons de lui; mais, comme toute puissance
rivale serait à craindre pour nous, nous l'abaisserons
quand nous serons affermis.
D. Comment cela?
R. C'est qu'étant législateurs, et voulant l'être
seuls, nous ne soutiendrons d'autres lois que les
nôtres , nous incorporerons le code ecclésiastique
dans le code civil. Le clergé a de la puissance et des
richesses; en permettant l'aliénation de ses biens,
nous le dépouillerons de son autorité et de son ar-
gent.
D. Les bonnes dupes! Mais la noblesse, si haute et
si fière, ne la craignez-vous pas?
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 365
H. Nous n'étions pas sans alarmes, à cause de sa
générosité naturelle et de la supériorité que l'épée
affectait sur la robe; mais heureusement nous l'avons
aveuglée.
D. Et comment?
li. En lui laissant croire qu'il s'établirait une
aristocratie d'épée qui accroîtrait le pouvoir de la
haute noblesse... Quant au.v simples gentilshommes
et aux possesseurs de fiefs, nous leur avons per-
suadé que leurs liefs seraient toujours exempts d'im-
pôts '.
ËCLJJRCISSEMËKTS
SUR LES OBJETS PROPOSÉS A 1,'asSKUKLÉE PKS HOTAB1.ES.
Les objets dont il s'agit dans ces plans peuvent se
réduire à deux espèces, dont l'une regarde plus direc-
tement le pauvre peuple de Paris, des autres villes et
des campagnes; l'autre ne le concerne que d'une ma-
nière indirecte. On va les comparer sous ces points de
vue.
PREMIERS OBJETS
,,LI COXCÏIINEST DIRECTEMENT I.E PAUVRE PEUPLE .
Ces objets sont la gabelle; elle vend au peuple qua-
i 11 n'v a pas un mot d'exagéré dans ce pamphlet contre les parle-
ments considérés au point de vue politique. La première et la plus grande
faute du malheureux Louis XVI, toujours trop bon, fut de les rappeler et
,le les réhabiliter. C'est à eux que revient la plus grande part de respon-
sabilité pour les commencements de la Révolution. (F. Claude.)
- Jusqu'à présont les notables n'ont reçu que deux plans généraux :
I
366 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
torzesous la livre de sel, qui, suivant les fermiers gé-
néraux eux-mêmes, n'en vaut que deux.
Les aides. Elles font qu'un tonneau de vin, qui coûte
en Languedoc quarante francs, paye près de cent écus
de droit aux régisseurs avant d'entrer dans la cave du
marchand de Paris.
Les impôts sur la viande, qui obligent de la ven-
dre au peuple de Paris plus de douze sous la livre,
à cause de la réjouissance, pendant qu'elle ne coûte
pas sept sous dans les campagnes.
L'impôt sur les cuirs, qui détruit les tanneries du
royaume, et qui a fait presque doubler le prix des sou-
liers et autres marchandises en peaux de toute espèce.
Le monopole du tabac, vendu cinq sous l'once par les
fermiers généraux, pendant qu'elle ne vaut pas un sou .
Les droits sur l'huile et les suifs, qui, joints à d'au-
tres causes, font monter la chandelle et la consom-
mation des lampes à des prix excessifs.
Les impôts sur les poissons, les légumes, les œufs,
le beurre et le fromage, sur la toile et sur les étoffes
de laine, qui augmentent sans cesse le prix de la nour-
riture et des plus pauvres vêtements.
Ce qui rend toutes ces marchandises plus chères,
c'est qu'il y a quarante mille commis qui coûtent
trente-trois millions de gages et frais connus, sans
compter ce que le vulgaire appelle le tour du bâton,
c'est-à-dire ce que pillent sourdement les commis par-
ticuliers, sans compter les frais des saisies, des pro-
cureurs, avocats, greffiers, juges, contrôle et papier
l'un est proposé dans les Mémoires adoptés par le ministre, imprimés,
in-4°, chez Pierre, à Versailles; l'autre est contenu dans un écrit intitulé
Charles V, Lovis XII et Henri IV, in-8°
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mhhhimh
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 367
marqué, pour des millions de procès, sans compter
les perles de temps et fie marchandises.
De ces quarante mille commis, il y en a autour du
royaume pour défendre qu'on apporte des pays étran-
gers les marchandises dont les fermiers font le mo-
nopole, ou pour faire payer de gros droits à tous les
autres.
Il y en a, dans le dedans même de la France, un
second cercle qui sépare la moitié des provinces d'avec
les autres, et notamment d'avec la généralité de Paris.
Il y en a dans toutes les villes et gros bourgs pour
faire payer aux portes et barrières.
Ces quarante mille commis ne font rien que des
visites, des rondes, des recettes forcées; il y a par-
tout des fraudeurs et contrebandiers, qui sont aussi
peut-être quarante mille autour du royaume et de
chaque muraille ou barrière pour éviter les droits.
Mais ces fraudeurs vendent toujours les marchan-
dises qu'ils ont passées plus cher qu'elles ne vau-
draient, s'il n'y avait point de taxe, quoiqu'ils fassent
un peu de bon marché.
D'ailleurs, comme il y a beaucoup de temps perdu
par les marchands et voituriers, comme on les oblige
à payer les impôts en argent comptant, longtemps
avant de les vendre, ils sont forcés de les renchérir
d'autant.
Il résulte de tout cet embarras que, d'un écu payé
par le pauvre peuple, il n'en revient pas trente-six
sous au roi, à beaucoup près; il y en a plus de vingt-
quatre perdus en chemin.
Les fermiers généraux et les régisseurs, ni leurs
premiers employés, ne profitent pas eux-mêmes de
508 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
la dixième partie de ce gaspillage; les appointements
des quarante mille commis, les profits des quarante
mille fraudeurs, la perle de quatre-vingt mille jour-
nées de bon travail que feraient ces gens-là tous les
jours, le gain des marchands et autres, n'entrent point
dans la poche des gros financiers, pas plus que dans
celle du roi, quoiqu'ils surchargent tous les bons ci-
toyens français, surtout les pauvres.
Car tout le monde paye ces impôts-là, et les paye de
même, depuis les frères du roi et les princes du sang,
les ducs et seigneurs, les archevêques, les évêques et
les prêtres, jusqu'au dernier des malheureux.
Mais ils sont bien plus fâcheux pour le pauvre
peuple que pour les riches. Un gros rentier, qui a
cinq ou six livres de revenus viagers sur le roi, ni
femme, ni enfants, mais un seul laquais, ne mange
que quinze ou vingt livres de sel par an; un ouvrier
qui a sa femme avec cinq ou six enfants en mange
cinquante ou soixante, le double ou le triple du riche.
Le plus grand seigneur et le plus opulent finan-
cier ne payent pas plus aux entrées de Paris, pour le
meilleur vin de Champagne et de Bourgogne, et la
plus excellente eau-de-vie, que le dernier manœuvre
pour du vin de Surênes ou du mauvais brandevin.
Sur ces impôts si coûteux et si injustement perçus,
que disent les deux plans?
Celui des Mémoires in-4° les laisse subsister en y
faisant quelques changements.
Celui des Idées d'un citoyen les supprime tout à
fait.
Suivant le premier projet, que les notables n'ont
point voulu adopter :
PAR LES HOMMES OU TEMPS. 361)
Le sel, qui ne coûte aux fermiers généraux que
deux sous, serait payé dix sous et quelques deniers
par le pauvre peuple, et on le forcerait solidairement
à prendre tant de livres par tête, y compris les femmes
et les enfants.
Le vin, l'cau-de-vie et le tabac ne coûteraient pas
une obole de moins à Paris, ni dans les autres villes
du royaume. La viande, les cuirs, le poisson, les
légumes, les œufs, le fromage et le beurre, tout au-
tant, sans nul soulagement.
Il n'y aurait de même que peu ou point de dimi-
nution sur le sucre, le café, les épiceries et les autres
marchandises qui viennent par mer ou par les pays
étrangers.
On laisserait subsister tous les commis et les contre-
bandiers qui sont autour du royaume, tous ceux qui
sont au dedans et au dehors des murailles et barrières
de Paris et' des autres villes du royaume sans excep-
tion, toujours des rondes, visites, saisies, amendes,
confiscations, emprisonnements et supplices.
Dans le second plan proposé par un simple citoyen,
mais vers lequel on a vu plusieurs des notables té-
moigner quelque inclination :
Le sel se vendrait librement comme toute autre
marchandise, et ne coûterait que deux sols la livre; le
tabac, environ quinze sols; le vin diminuerait de six sols
au moins par bouteille, la viande de plus de quatre
sols; le reste à proportion, notamment les souliers, le
poisson, les légumes, les œufs, le beurre et le fromage ;
11 n'y aurait plus de barrières, de commis, de
contrebandiers, de visites, de procédures, de prisons,
de galères ni de gibets.
... 2Ï
570 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
Oui payerait à la place les deux cents millions que
le roi reçoit de son peuple entier, y compris les
pauvres?... Qui? Les riches, c'est-à-dire les rentiers à
proportion de leurs rentes; les pensionnaires, les
commis et gagistes à proportion de leurs gages... Les
ecclésiastiques, les nobles, les bourgeois, proprié-
taires des fonds,. à proportion de la valeur de leurs
tcrr6S .
Et le pauvre ouvrier, l'artisan, le marchand, le
manufacturier, combien en payeraient - ils , et de
quelle manière, suivant ces idées? Rien, sous aucune
forme; rien du tout, si ce n'est qu'ils vendraient eux-
mêmes h meilleur marché leurs denrées, pour les-
quelles ils n'auraient point payé d'impôt, et leur tra-
vail journalier, parce qu'ils auraient eux-mêmes
presque à moitié prix tout leur nécessaire : ces dimi-
nutions seraient au profit du bourgeois, des ecclésias-
tiques et des nobles, des rentiers et gagistes, qui se
récupéreraient ainsi de l'avance qu'ils auraient faite
au roi.
Il est possible qu'on fasse d'autres difficultés spé-
cieuses contre ce dernier plan ; mais vouloir per-
suader au pauvre peuple qu'il lui est préjudiciable, ce
serait une absurdité manifeste.
Les princes, les seigneurs, les magistrats qui com-
posent l'assemblée des notables n'ont examiné direc-
tement que la gabelle, n'ayant été consultés, jusqu'à
présent, que sur cet article des fermes et régies.
On leur proposait de mettre le sel à dix sols un
liard au lieu de quatorze sols; mais en forçant tout le
monde solidairement d'en prendre tant par tête, ils
ont dit : « Il vaut mieux ôter la gabelle en entier,
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 571
rendre le sel libre, et qu'il ne coule que deux sols. »
Cette réponse a décidé ce qu'ils diraient quand on
leur parlerait des impôts sur la bière, le cidre, le vin
et l'eau-de-vie; sur la viande, le poisson, les œufs,
les légumes, le beurre et le fromage; sur les cuirs, les
toiles el les étoffes.
«Mais, a-t-on dit, la gabelle rapporte au roi
soixante et un millions. Qui les payera?... Qu'ont ré-
pondu les notables?...
« Nous, les riches. Les rentiers, les commis, les
gagistes, en premier lieu. Ces gens-là ne payent ni
tailles, ni vingtièmes, ni capitation sur leurs rentes ;
mais ils payent la gabelle. Si notre bon roi la sup-
prime, il n'est pas juste qu'ils en prolitenl seuls pour
rien. »
Les notables ont ajouté : «Tout le reste nous le
payerons sur nos biens et fonds, nous princes, sei-
gneurs, nobles, ecclésiastiques, magistrats et bour-
geois. Nous en retrouverons une partie en augmenta-
lion de nos fermes; une autre, en retenant un dixième
à nos créanciers sur leurs rentes; une autre partie par
la diminution des marchandises et falaises que la
gabelle renchérit nécessairement pour nous tous. »
SECONDS OBJETS
(ICI NE CONCERNENT l'AS SI DIRECTEMENT I.E rAOVRK PEUPLE,
11 s'agit des vingtièmes de la capitation des nobles
et des décimes des ecclésiastiques.
Les rédacteurs du plan contenu dans les Mémoires
37'2 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
imprimés chez Pierre ont fort insiste sur des fails très-
connus, savoir :
1° Que les seigneurs ne payaient pas à beaucoup
près au roi ce qu'ils devaient, pour les vingtièmes;
2° Que les décimes des ecclésiastiques ne rappor-
taient pas au trésor royal le tiers de ce que payent les
bénéliciers, quoique plusieurs donnent six vinqtièmes
effectifs de leurs revenus, parce que le clergé a été
obligé d'emprunter, et doit tous les ans une forte
somme à ses créanciers pour intérêt et rembourse-
ment.,
Ils ont conclu de ces faits qu'il fallait supprimer
totalement les vingtièmes actuels, la capitation des
nobles, les décimes ecclésiastiques.
Pour suppléer aux revenus que le roi tire de ces
trois objets, ils proposaient un impôt en nature pris
sur les terres m moment de la récolte; et cet impôt
devait leur servir en outre à deux objets considérables,
savoir : à remplacer ce qu'il* voulaient perdre sur la
aabelle et autres petits droits adoucis, et à remplir
une grande quantité de millions qu'ils dépensaient au
delà des revenus d'où naissait le prétendu besoin d'em-
prunter sans cesse.
L'auteur du second plan a démontré d'abord que
la perception des fruits en nature coûterait aux pos-
sesseurs et fermiers beaucoup plus du double des
sommes qui seraient portées au trésor royal; 2° qu'il
serait aussi injuste que la gabelle, les aides, les mi-
pôts sur les viandes, le poisson et les cuirs ; 5° qu elle
entraînerait des vexations, difficultés, embarras et
monopoles sans nombre.
Il a remarqué d'ailleurs qu'il était bien facile de
PU LES HOMMES DU TEMPS.
575
corriger les défends évidents des vingtièmes et de-
cimes ; qu'il s'agissait de faire payer à chacun ce
qu'il doit, et de ne plus obliger le clergé à faire des
emprunts.
Pourquoi, dira-t-on, conserver les vingtièmes et
les décimes, plutôt que tous les impôts de la ferme
et de la régie ? Pourquoi ?
1° Parce qu'ils coûtent le moins de frais possible :
trois vingtièmes et deux décimes, qui vaudraient en-
viron cent millions, n'en coûteraient pas quatre de
frais; mais, de plus, ils ne coûteraient aucuns faux
frais, aucune contrebande, perles; il n'y a point de
pilleries secrètes, point d'armées de commis et de
fraudeurs; point de pe ries de journées et marchan-
dises; point de visites, saisies, confiscations, cachots
et supplices.
2° Parce qu'ilsne sontpas payés parle pauvre peuple,
qui n'a point de terres ni de biens fonds, ni de rentes.
« Mais on s'oppose au roi quand il veut corriger
les défauts, c'est-à-dire faire payer à chacun ce qu'il
doit. » Vous le dites ! Mais vous avez vous-mêmes
assuré le contraire dans votre premier Mémoire,
pages onzième et douzième.
Dès 1772, il fut ordonné «qu'on ferait une vérifi-
cation; » elle a été faite, sans oppositions, sur près de
cinq mille paroisses.
« Mais elle a duré dix ans, et a cessé tout à coup
en 1782.» Ces deux faits sont vrais; mais ils
viennent l'un et l'autre de l'administration : c'est elle
qui a usé de lenteurs; c'est elle qui a consenti sans
peine de cesser les vérifications pour faciliter l'impo-
sition d'un troisième vingtième.
574
■
■
LÀ RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
« Mais les questions de détails sont immenses; elles
sont jugées par les intendants seuls. » Immenses !
Non, et vous le prouvez par l'exemple de cinq mille
paroisses; les lenteurs ne sont pas venues de l'ou-
vrage, mais des ouvriers. Quant aux jugements, qui
empêche de donner pour assesseurs aux intendants,
quand ils jugent, le bureau des finances, qui est plus
ancien qu'eux dans la monarchie, et compétent, com-
posé de magistrats, d'un président très-notable, d'un
procureur, d'un avocat du roi, de greffiers et autres
officiers nécessaires à des jugements, et qui en ont
le loisir?
a Mais quelques-uns de ces sièges sont mal com-
posés. » Eh bien! composez-les tous mieux; il devrait,,
suivant leur institution, y siéger des chevaliers d'hon-
neur; on en a fait des charges sans fonctions. Invitez
de bons gentilshommes, officiers supérieurs retirés
du service, de vrais chevaliers de Saint-Louis, à y
siéger comme honoraires sans charges vénales et
sans gages. Appelez-y des ecclésiastiques distingués,
comme les chefs des chapitres et les abbés commen-
dataires de la généralité, que le roi en trouvera ca-
pables ; ils y feront des juges éclairés et désintéressés.
Cet arrangement légal, qui remédie à tout, n'est
point une innovation dangereuse; c'est l'antique et
véritable esprit de la monarchie.
Les notables n'ont encore pris aucun parti définitif,
parce qu'on ne leur a pas donné les connaissances
qu'ils ont demandées; mais, en parlant de la gabelle,
ils ont témoigné qu'ils conseilleraient de la détruire
absolument comme injuste et ruineuse pour le pauvre
peuple, pour les riches et pour le roi lui-même.
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 575
On a prévu qu'ils en diraient autant des autres im-
pôts payés par la partie la plus indigente de la na-
tion .
Qui est-ce qui perdrait, si le roi, plein d'amour
pour le bien de son peuple, embrassait ce parti?
Qui? les employés de la ferme et de la régie géné-
rale, et leur part prenant : Eux tous seuls. ...
Combien perdraient-ils? Trente-trois millions tous
les ans, sans compter les pilleries sourdes et les profits
clandestins.
Qui gagnerait?... qui? le pauvre peuple tout le
premier, car il aurait le sel à deux sols au lieu de
quatorze; la bière, le cidre, le vin, l'eau-de-vie, la
viande, les légumes, le poisson, les œufs, le beurre, le
fromage, les cuirs, la toile et l'étoffe à meilleur mar-
ché, sans impôts.
Qui gagnerait ensuite? Le roi , la noblesse, le clergé,
les propriétaires et toute la nation. Ainsi soit-il '.
• Tout ceci se réduit : 1° à une demande de diminution de Irais dans
la perception des impôts, chose aussi utile que juste; 2° à la demande du
libre échange : Louis XVI en a ouvert la voie par ses nombreux traités de
commerce, "et on la poursuit chaque jour; 5° à la suppression des octrois :
Charles X en menait le projet de front avec celui de la solution de la
cpiestion d'Orient en 1830.
L'exemple de la Belgique a remis la question à l'ordre du jour, et
tout porte à croire que tôt ou tard elle sera résolue. 4° Enfin à l'établis-
sement d'un impôt unique, l'impôt sur le revenu. Malgré l'exemple de
l'Angleterre, l'impôt sur le revenu ne s'établira jamais en France. On
sait que le nom seul y est odieux. ( F - Claude.)
LA REVOLUTION RACONTÉE ET JUGEE
EXTRAITS
DU JOURNAL LE POINT DU JOUR
SAMEDI 20 JUIN 1789.
Au moment où le clergé allait entrer pour se réu-
nir à l'Assemblée nationale, à l'effet de vérifier les
pouvoirs en commun, des gardes françaises ont dé-
fendu l'accès et l'entrée de la salle aux députés de
toutes les chambres, en vertu de l'ordre suivant, pla-
cardé et publié à dix heures du matin par des hé-
rauts d'armes, avec les formes ordinaires :
ÉTATS GÉNÉRAUX
« De par le roi :
« Le roi ayant résolu de tenir une séance royale
aux états généraux lundi 22 juin, les préparatifs à
faire dans les trois salles qui servent aux assemblées
des ordres exigent que ces assemblées soient suspen-
dues jusqu'après la tenue de ladite séance; Sa Majesté
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 377
fera connaître, par une nouvelle proclamation,
l'heure à laquelle elle se rendra lundi à l'assemblée
des étals. »
ARRÊTÉ PRIS AU JEU DE PAUME
LE 20 JUIN AU MAUX.
Arrêté que tous les membres de celte assemblée
prêteront à l'instant le serment solennel de ne jamais
se séparer et de se rassembler partout où les circon-
stances l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du
royaume et la régénération de l'ordre public soient
établies et affermies sur des bases solides.
LUNDI 28 JUIN 1789.
Après la délibération prise par le clergé, une foule
immense de spectateurs se rendait samedi, de très-
bonne heure, à la salle de l'Assemblée nationale. On
voulait être témoin d'une réunion d'autant plus écla-
tante que la majorité s'était encore accrue dans les
signatures; mais la force militaire en défendait déjà
l'accès, et arrêtait cette curiosité patriotique.
Vers les neuf heures, M. le président de l'assemblée
et les deux secrétaires se sont présentés à la porte prin-
cipale; l'entrée leur en ayant été refusée, ainsi qu'à
un grand nombre de députés, M. le président a de-
mandé l'officier de garde : M. le comte de Varsan s'est
présenté, et a dit qu'il avait ordre d'empêcher l'entrée
de la salle, à cause des préparatifs qui s'.y faisaient
pour une séance royale.
M. Bailli lui a déclaré avec fermeté (jail protestait
IHH
mb
LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
contre V 'empêchement mis à l'ouverture de la séance,
indiquée le jour d'hier à l'heure présente, et qu'il lu
déclarait tenante. M. le comte de Varsan ayant ajoute
qu'il était autorisé à laisser entrer les officiers pour
prendre les papiers dont ils pouvaient avoir besoin,
M. le président et les secrétaires sont entrés. Ils ont
vu que la plus grande partie des bancs était enlevée,
et que toutes les avenues de la salle étaient gardées
par des soldats. Ils ont remarqué en même temps dans
la cour et à la porte extérieure plusieurs affiches dont
nous avons donné la teneur dans la dernière feuille.
M. le président et les deux secrétaires se sont
transportés bientôt après dans le jeu de paume, près
la rue Saint-François, où les membres de l'assemblée
se sont rendus aussi ; et, s'y trouvant presque tous
réunis, ils ont tenu leur séance et continué de déli-
bérer sur la chose publique, convaincus parfaite-
ment que l'Assemblée nationale est partout où ils sont
réunis.
Vers les dix heures et demie, l'assemblée étant
complètement formée, M. le président a rendu compte
de deux lettres qu'il a reçues le matin de M. le mar-
quis de Brézé, grand maître des cérémonies, et de la
réponse qu'il y avait faite.
PREMIÈRE LETTRE DE MONSIEUR DE BRÉZÉ
« Le roi m'ayant ordonné,' monsieur, de faire pu-
blier par. les hérauts l'intention dans laquelle Sa
Majesté est de tenir, lundi 22 de ce mois, une séance
royale, et en même temps la suspension des assem-
PAR LES HOMMES DU TEMPS. . 579
blocs, que les préparatifs à faire dans les trois salles
des ordres nécessitent, j'ai l'honneur de vous en pro-
venir.
« Je suis avec respect, monsieur, etc.
« P. S. Je crois qu'il serait utile, monsieur, que
vous voulussiez bien charger MM. les secrétaires du
soin de serrer les papiers, dans la crainte qu'il s'en
égare; voudriez -vous bien aussi avoir la bonté de me
faire donner les noms de MM. les secrétaires, pour
que je recommande qu'on les laisse entrer, la néces-
sité de ne pas interrompre le travail pressé des ou-
vriers ne permettant pas l'accès des salles à tout le
monde. »
RÊPORSE DE M. LE PRÉSIDENT DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE
« Je n'ai reçu encore aucun ordre du roi, monsieur,
pour la séance royale, ni pour la suspension des as-
semblées, et mon devoir est de me rendre à celle que
j'ai indiquée pour ce malin, à huit heures. »
SECONDE LETTRE DE M. DE BRÉZÉ
« Vcrsail'cs, ce 20 juin 1189.
« C'est par un ordre positif du roi que j'ai eu
l'honneur de vous écrire ce matin, monsieur, et de
vous mander que Sa Majesté, voulant tenir lundi une
séance royale qui demande des préparatifs à faire dans
les trois salles derente-deux commissaires
déjà nommés pour former le comité qui vérifierait les
590 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
pouvoirs de tous les autres députés. Cette proposition
a été acceptée.
Le clergé ayant nommé les seize commissaires,
M. l'archevêque de Vienne a dit encore : « Yoilà les
noms des seize commissaires que le clergé vient de
nommer pour que leurs pouvoirs, étant vérifiés, ils
deviennent commissaires réunis. »
Voici les noms de ces commissaires :
MM. l'archevêque de Bordeaux,
l'abbé d'Àbécourt.
l'abbé de Villeneuve.
Charrier de la Roche.
Gauthes.
Bluget.
Cbampeaux.
Luger.
Thibault.
Marolles.
Mercerel.
Lanux.
Mathias.
Massieu.
Grégoire.
David.
« La vérification, pour être commune, doit être ré-
ciproque, a dit encore l'archevêque de Vienne. Nous
vous prions de communiquer vos pouvoirs à nos com-
missaires. »
M. le président a répondu, après avoir consulté
l'Assemblée, que le vœu unanime était de communi-
■■■■M
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 591
quer à messieurs du clergé le procès-verbal de la véri-
fication des pouvoirs déjà faite.
M. Target, ayant demandé la parole, a dit :
«Messieurs, dans ce jour consacré pour jamais dans
la mémoire des hommes, dans ce jour (pie la Provi-
dence semble avoir voulu rendre plus solennel, en
convertissant le temple de la religion en temple de la
patrie, il n'est d'événement heureux pour elle qu'on
ne doive s'empresser de communiquer au meilleur des
rois; je vous prie donc, messieurs, de voter pour que
la liste honorable que le clergé vient de vous remettre
soit mise sous les yeux du roi, comme la marque de
notre respect et le gage du bonheur public.»
M. l'archevêque de Bordeaux a répondu :
« Nous avons de bons frères qui ne sonl pas ici; ils
se rendront au vœu de la nation. Nous vous prions de
suspendre ce monument de patriotisme pour leur don-
ner le temps de se réunir à nous. »
M. le marquis de Blacon et M. Dagouet, députés de la
noblesse du Dauphiné, se sont présentés pour faire vé-
rifier leurs pouvoirs en commun; ils ont été reçus avec
de grands applaudissements; ensuite M. le marquis de
Blacon a dit : «Messieurs, la réunion de la majeure
partie du clergé ayant levé tous les obstacles que pré-
sentaient nos mandats, nous venons réclamer la véri-
fication de nos pouvoirs en commun et la communi-
cation des pouvoirs déjà vérifiés. »
Avant de lever la séance, M. le président a dit que.
les membres du comité des subsistances étaient invités
à se réunir le soir à six heures chez M. Hennet, plus
ancien d'âge, et que MM. du comité de la vérification
392 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGEE
des pouvoirs étaient invités de se réunir chez M. l'ar-
chevêque de Bordeaux à la même heure.
La séance de V Assemblée nationale a été renvoyée
aujourd'hui, heure ordinaire.
SÉANCE ROYALE
DU MARDI 23 JUIN 1789.
On a placé d'abord les deux ordres privilégiés;
l'Assemblée nationale a témoigné son mécontentement
par des murmures réitérés.
Les deux secrétaires sont allés à M. de Brézé se
plaindre d'une attente si longue, disant que l'Assem-
blée allait se retirer.
Les murmures ont recommencé; M. le président a
frappé à la porte : M. de Guiche s'est présenté. On
s'est plaint hautement d'une attente si longue; on a
réclamé M. de Brézé.
On se proposait de se retirer. M. de Brézé est arrivé;
M. le président a dit qu'il se plaindrait au roi du
manquement des maîtres de cérémonies. « De nous,
monsieur? a dit M. de Brézé. — Oui, monsieur; nous
voulons enfin nous placer 1 . »
Les maîtres des cérémonies ont précédé le prési-
dent, et les membres de l'Assemblée nationale sont
entrés deux à deux dans le plus profond silence, à dix
heures et demie.
Le trône était placé dans le fond de la salle vers
1 Puérilité d'étiquette évidemment blessante et inopportune.
(F. Claude.)
flBMBM
PAR LES HOMMES DU TEMl'S. 595
l'entrée des Menus; à droite était le clergé, à gauche
la noblesse; dans les deux côtés, au milieu jusqu'au
fond, étaient les membres de l'Assemblée nationale;
les quatre hérauts. et leur roi d'armes étaient placés
au milieu, le trône du roi était élevé sur une estrade
qui occupait le fond de la salle jusqu'à la deuxième
colonne.
Au bas de celleeslrade, autour d'une table, se trou-
vaient rangés quelques ministres; M. Necker n'y était
pas. Le discours du roi a porté sur la division qui
avait allumé les esprits de tous les ordres, sur l'impa-
tience où était la nation de la voir finir, et le parti
qu'il était obligé de prendre de la terminer : « J'at-
tends, a dit Sa Majesté, des deux premiers ordres, et
de leur zèle pour la patrie, qu'ils seront les premiers
à proposer des moyens de conciliation. »
M. le garde des sceaux a annoncé ensuite une dé-
claration concernant :
1° La confirmation de la distinction des ordres;
2° La délibération par ordres;
5° Le roi déclare nulles les délibérations du tiers
état, du 17 de ce mois, comme inconstitutionnelles;
4° Ordonne la communication respective des pou-
voirs;
5° Déclare anticonstitutionnelles les restrictions des
pouvoirs ;
0° Permet aux députés de se retirer devers leurs
mandataires pour en avoir de nouveaux;
7° Ordonne de demeurer pour délibérer aux états;
8° Que les cahiers ne seront pis impératifs;
0° Que la délibération sur les pouvoirs contestés
sera prise à la pluralité des suffrages, et qu'il sera
594 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
définivement statué par Sa Majesté, en cas de partage.
Après cette lecture, le roi a repris la parole pour
dire qu'aucun de ses prédécesseurs n'en avait fait au-
tant que Sa Majesté pour la nation, etc.
M. le garde des sceaux étant allé reprendre les or-
dres du roi, il a annoncé, à peu près«n ces termes, la
déclaration des volontés de Sa Majesté.
DÉLIBÉRATION DES VOLONTÉS DU ROI
Sa Majesté casse et annule les délibérations du
Mers élat, prises le 17 de ce mois, comme inconstitu-
tionnelles; déclare que les pouvoirs sur lesquels il n'y
a pas eu de contestation, bien et valablement vérifiés
après la communication respective; de ceux sur les-
quels il y a aura eu contestation, renvoie à des com-
missaires; annule les pouvoirs impératifs comme
inconstitutionnels, sauf à se retirer vers les commet-
tants; les députés néanmoins resteront aux états géné-
raux avec voix consultative.
Constitution desétats provinciaux avec deux dixièmes
du clergé ,'trois dixièmes de la noblesse, et cinq dixièmes
du tiers. état librement choisis.
Délibérer aux états provinciaux en commun; aux
états généraux délibérer en commun ou par ordre ;
dans le dernier cas, les deux tiers des voix pour faire
un résultat; en cas de contestation, se retirer devant
Sa Majesté.
Aucun emprunt sans le consentement de la nation,
sauf "en cas de guerre, pour emprunter cent millions .
Le tableau des revenus et des dépenses publié tous
les ans.
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 59u
Les sommes pour les différents départements fixés,
même pour la maison du roi.
Aucune distinction pécuniaire.
Abolition de la taille, convertie en imposition sur
les vingtièmes ou sur l'impôt' territorial.
Abolition de franc- fief après avoir payé les dettes de
l'État.
Propriétés respectées, tant des droits féodaux, dî-
mes, etc.
Charges personnelles converties en une indemnité
pécuniaire.
Lettres de noblesse accordées par le roi , et restreintes
à certaines charges.
Abolition des lettres de cachet avec modification.
Liberté de la presse avec modification.
Administration des villes, hôpitaux, forêts, do-
maines, vente des bois, aux états provinciaux.
Tirer le meilleur parti des domaines aliénés.
Discussion du sel et moyens d'adoucissements.
Perfection de la jurisprudence civile et criminelle.
Aucun retard ni obstacle pour les lois faites et con-
senties dans les états généraux.
Abolition absolue de la corvée.
Abolition du droit de mainmorte dans tout le
royaume.
Restriction des capitaineries.
Milices, moyens pour en adoucir le fardeau.
Aucune loi ni contribution ne pourra être faite,
ni changée, ni abrogée d'une tenue des états à
l'autre.
L'institution de l'armée réservée au roi seul sans
atteinte, etc.
596 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
Sa Majesté ayant encore repris la parole, a dit :
« Si vous m'abandonnez, je ferai le bien de mes
peuples seul; je serai leur représentant-, réfléchissez.
Aucune de vos dispositions ne peut avoir force de loi
sans ma sanction. Défiance serait injustice... Je vous
ordonne de vous sépare^ de suite, et de reprendre
demain le travail dans vos chambres. J'ordonne à
M. le maître des cérémonies de les faire arranger 1 . »
Le roi étant sorti, la noblesse et la prélature se sont
retirées. Les membres des communes ont demeuré.
L'Assemblée a persisté dans ses précédents arrêtés, et
elle a remis la séance à ce malin.
JEUDI Ï6 JUIN rso.
On vient d'imprimer les deux déclarations qui ont
été lues à la séance royale du 25 juin; l'aperçu qu'on
avait donné dans la feuille d'hier ne pouvait être que
fort inexact, ayant été rédigé très-rapidement sur des
notes prises à la simple lecture. Nous ne parlerons
plus de celte séance qu'au moment où les trois
ordres trouveront à propos de s'en occuper. C'est un
nuage épais qui dérobe le trône aux yeux des ci-
toyens.
Après le départ du roi, plusieurs curés et tous les
membres de l'Assemblée nationale sont demeurés im-
1 Toutes ces concessions prouvent la bonne volonté du roi ; mais elles
venaient trop tard. II aurait fallu les faire un mois plus tôt, à l'ouverture
des états généraux, avant la surexcitation des esprits et les défiances en-
gendrées par la rivalité des ordres. Jamais on n'aurait eu plus besoin de
résolution et d'énergie, et tout fut confusion et tiraillements.
(F. Claude.)
l'Ali LES HOMMES DU TEMPS. 397
mobiles dans les places qu'ils occupaient. Un quart
d'heure après, M. le marquis de Brézé, grand maître
des cérémonies, s'est avancé vers le président, et lui a
demandé s'il n'avait pas entendu les ordres du roi.
M. le président lui a répondu : «Monsieur, veuillez
parler à l'Assemblée, qui a statué qu'elle avait à dé-
libérer.
M. de Brézé n'a plus reparu ; un morne silence ré-
gnait dans l'Assemblée.
M. Camus a pris la parole en disant : « Le pouvoir
des députés composant celle Assemblée est reconnu ; il
est reconnu aussi qu'une nation libre ne peut être
imposée sans son consentement ; vous avez donc fait
ce que vous deviez faire; si dès nos premiers pas nous
sommes arrêtés, que sera-ce pour l'avenir? Il faut
persister : rien n'est plus dangereux que les réserves
et les protestations; celte forme perd tous les droits !
De quoi sommes-nous témoins? A l'entrée des étals,
des ordres absolus... »
M. Barnave disait : « Votre marche dépend de votre
situation, vos arrêtés dépendent de vous seuls; vous
avez déclaré ce que vous êtes; vous n'avez pas besoin
de sanction, l'octroi de l'impôt dépend de vous seuls;
envoyés par la nation, organes de ses volontés pour
faire une constitution, vous êtes l'Assemblée nationale
pour demeurer assemblés aussi longtemps que vous
croirez nécessaire a l'intérêt de vos commettants.
Telle était hier notre situation : qu'a-t-on fait aujour-
d'hui? Est-il donc de votre prudence d'abandonner
ainsi la chose publique? Il ne reste plus au pouvoir
exécutif que de vous séparer; mais il est de votre
dignité de persister, et de persister dans le titre d'As-
■
H
398 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
semblée nationale ; ce n'est pas à vous à jeter un voile
sur nous-mêmes ; ne laissez pas des doutes à nos con-
citoyens. Vous ne savez pas, messieurs, où condui-
raient la force et peut-être l'indignation publique qui
vous accableraient... »
M. de Glaizen, député de Rennes, ayant parlé des
applaudissements indiscrets de quelques membres des
deux premiers ordres, ajouta : « Le pouvoir absolu
est dans la bouclie du meilleur des rois, dans la
bouche d'un souverain qui reconnaît que le peuple
doit faire les lois. — C'est un lit de justice tenu dans
une assemblée nationale. C'est un souverain qui parle
\ en maître quand il devrait consulter.' — Que les aris-
tocrates triomphent; ils n'ont qu'un jour. Le prince
sera bientôt éclairé : non, le prince ne persistera pas.
C'est la liberté que nous devons maintenir. — La
grandeur de notre courage égalera la grandeur des
circonstances; il faut mourir pour la patrie. — Vous
avez pris, messieurs, des délibérations sages; un
coup d'autorité qui va perdre le royaume, qui va pro-
duire l'anarchie, ne doit pas vous effrayer. »
M. de Mirabeau, en adoptant la motion de M. Ca-
mus, dit qu'il bénissait la liberté de ce qu'elle mûris-
sait de si beaux fruits dans l'Assemblée nationale; qu'il
était d'avis qu'il fût arrêté que la personne des dé-
putés aux états généraux serait inviolable. « Ce n'est
pas manifester, dit-il, une crainte; c'est agir avec
prudence ; c'est un frein contre les conseils violents
qui entourent le trône. »
M. Pethion de Villeneuve prit la parole pour adop-
ter les deux motions : « Un coup d'autorité, dit-il, a
rompu un nœud déjà serré par le clergé... Point
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 399
de constitution sans liberté : c'est dans notre fermeté
qu'est notre salut...»
M. Buzot dit qu'il parlerait peu, que l'indignation
n'est pas verbeuse; l'Assemblée nationale, ajouta-
t-il, ne peut devenir parjure. Quel attentat à la liberté
des états généraux !
M l'abbé deSiéyès se contenta de dire : « Messieurs,
vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier. »
M. Carat l'aîné s'étendit sur les articles de la dé-
libération du roi, et alla à les faire regarder comme
un piège adroit pour mettre le peuple contre ses dé-
putés. Il parla avec autant de feu que de force.
M. l'abbé Grégoire parla avec beaucoup d'énergie, et
prétendit qu'en continuant de travailler à la consti-
tution, ce serait entrer dans les vues du roi que l'on
ne cessait de tromper.
xV deux heures, on alla aux voix, en se levant et en
s'asseyant, sur la motion de M. Camus. L'Assemblée
nationale déclara unanimement qu'elle persistait dans
ses précédents arrêtés. Les membres du clergé de-
mandèrent « qu'il fût dit que la délibération était
faite en leur présence. »
On délibérait aussi devant plusieurs oflîciers des
tardes françaises et des gentilshommes députés de la
noblesse qui étaient demeurés tranquilles specta-
teurs.
La motion de M. de Mirabeau sur l'inviolabilité
des personnes ayant passé à la majorité, il fut fait
l'arrêté suivant :
« L'Assemblée nationale a arrêté que la personne
des députés est inviolable; que tous individus, toutes
corporations, tribunaux, cours ou commissions qui
400 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
oseraient, pendant ou après la présente session, pour-
suivre, rechercher, arrêter ou faire arrêter, détenir ou
faire détenir un député pour raison d'un avis, propo-
sition, opinion ou discours par lui fait aux étals géné-
raux, de même que toutes personnes qui prêteraient
leur ministère à raison des susdits attentats, sont in-
fâmes et traîtres envers la nation et coupables de
crime capital ; l'Assemblée nationale arrête que, dans
les cas susdits, elle prendra toutes les mesures néces-
saires pour faire rechercher et punir ceux qui en
seront les auteurs, instigateurs et exécuteurs; arrête
pareillement que toutes poursuites civiles et crimi-
nelles seront interdites à toutes personnes et à tous
tribunaux, pendant la présente session, contre lesdits
députés, si elles ne sont autorisées par l'Assemblée
nationale. »
Passé à la pluralité de quatre cent quatre-vingt-six
voix contre trente-quatre.
DU 2fi JUIN.
L'Assemblée s'élant formée à l'heure ordinaire, au
milieu des hommes armés qui entouraient l'hôtel des
États, M. Target a proposé d'ajouter à la délibération
prise sur la motion de M. de Mirabeau une disposi-
tion pour mettre les députés à l'abri des poursuites
civiles et criminelles, à moins que l'Assemblée na-
tionale ne statuât sur des référés, les causes qui
doivent faire cesser l'exemption. M. Pizon du Galand
a dit que cette disposition ne pouvait être ajoutée sans
la sanction du roi, comme s'agissant des bornes du
pouvoir exécutif, au lieu que la motion délibérée hier
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 401
n'esL qu'une déclaration des droits qui n'a pas besoin
de la sanction royale.
M. de Mirabeau a ajouté que ce n'était pas une loi
nouvelle, mais une disposition du droit des gens ; il
faut établir une barrière impénétrable qui garantisse
les députés au milieu d'une législation aussi cruelle,
aussi vicieuse, aussi obscure que la nôtre, et dans un
temps où les principes de la représentation nationale
ne sont pas encore établis. Cette opinion a été adoptée.
M. le président a lu une lettre de M. le garde des
sceaux, et une autre de M. de Brézé, pour annoncer
que les ordres du roi étaient pour que l'entrée de la
salle des députés du tiers état fût désormais dans la
rue du Chantier.
M. le président s'est plaint de ce que la communi-
cation avec les autres chambres était interrompue.
L'officier de garde étant venu, M. Jîailli lui a de-
mandé quels ordres il avait reçus; l'officier a exhibé
des ordres écrits, dans lesquels il n'était point fait
mention de la communication des autres chambres.
On a proposé de faire à Versailles une imprimerie
pour les travaux de l'Assemblée nationale, et l'on a
arrêté que M. Baudouin serait l'imprimeur à la suite
de l'Assemblée.
M. Mounier a proposé une députation au roi pour
déclarer que les états, convoqués libres, ne pouvaient
pas opérer librement au milieu des troupes qui les
entouraient. MM. Brouftaret et l'izon ont proposé une
adresse à Sa Majesté pour lui exposer les vrais prin-
cipes de l'Assemblée nationale.
A midi et demi, un grand bruit s'est fait entendre
dans le vestibule de la salle nationale. L'entrée d'un
"• £0
W 2 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
clergé nombreux, précédé de MM. de Vienne de
Bordeaux, de Coutances, de Chartres et Rhodez for-
maient un spectacle noble et intéressant : on ne sau-
rait peindre l'effet qu'a produit cette réunion bien
plus intéressante après la séance royale. C'était le pre-
mier moment d'allégresse après une journée de deuil
et d'alarmes.
Cent cinquanteetun ecclésiastiques s avançaient ma-
jestueusement au milieu de la salle, qui retentissait
d'acclamations et d'applaudissements universels. Un
secrétaire portait devant eux les pouvoirs qui avaient
été vérifiés dans le comité du lundi .
M l'archevêque devienne a été place a droite, au
bureau, à côté du président. Un secrétaire du cierge
nui a été mis à côté des deux secrétaires, a fait 1 appel
des députés du clergé. En entendant prononcer le
nom des cinq prélats et de MM. Grégoire et Jailet,
curés on a renouvelé les applaudissements; il n en a
pas été de même pour un autre membre du cierge,
plus connu par quelques panégyriques que par son
Pat Quand m on a prononcé le nom de M. l'archevêque
d'Àix M. Boucher, député de cette sénéchaussée, 1 a
dénoncé à la nation comme infidèle à son mandat
dans la scission qu'il fait avec la majorité du cierge.
M l'archevêque de Bordeaux s'est levé en disant :
'«J'ai l'honneur d'observer que nous ne connaissons
pas de scission, et que nous avons l'espérance d être
tous réunis ; nous demandons que cette protestation
ne soit pas écrite. »
On était enchanté de donner une marque de dete-
rence au clergé; il a été arrêté aussitôt par acclama-
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 405
lion qu'il serait sursis à cette demande de M. Boucher
pour conserver le bon augure de la réunion totale.
A une heure un quart, pendant l'appel du clergé,
on a reçu une lettre de M. Necker, adressée à M. le
président; nous en donnerons la teneur dans la feuille
prochaine. Cette lettre a été lue et vivement applau-
die. M. le président a été prié de témoigner inces-
samment à M. Necker tous les sentiments que sa lettre
a produits dans l'Assemblée. M. l'archevêque de
Vienne a dit aussitôt : « Messieurs, je dois vous pré-
venir qu'au nom du. clergé je dois aller voir M. Nec-
ker, et lui témoigner les mêmes sentiments. » Ce
prélat a remis ensuite ses pouvoirs pour les soumettre
à la vérification. M. le président a annoncé le résultat
de l'appel de MM. du clergé :
Présents 'loi
Absents.. . . . . . 115
On a lu le procès-verbal de la fameuse assemblée
du 21 dans l'église Saint-Louis, afin que messieurs
du clergé puissent en rectifier les erreurs.
M. l'archevêque de Vienne a parlé de la nécessité
de délibérer sur ce qui s'était passé à la séance royale;
on a demandé qu'on vériliàt les pouvoirs, afin de for-
mer une assemblée générale avec les membres de la
noblesse qui devaient se réunir et ceux du clergé qui
l'étaient déjà. « Nous avons établi, a-t-il dit, par un
double fait, la.réunion du clergé à votre assemblée :
premièrement, par notre accession réelle dans la
séance de l'église Saint-Louis ; secondement, par le
calcul de la majorité que nous venons de faire. Les
fails particuliers et les formes minutieuses sont in-
**l 2k
m
m LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
dignes de noire corps et d'une assemblée si auguste,
quand il s'agit de droit public, de tout ce qui tient à
la vérité des faits et qui tend à des choses justes et
légales. »
On a terminé la séance par le rapport des tra-
vaux qu'avait faits le comité de la vérification des
pouvoirs, assemblé le 21 chez M. l'archevêque de Bor-
deaux.
Nous ne saurions passer sous silence le plus beau
jour de la vie de M, Necker; on parlait mardi de sa
démission ; un peuple immense, alarmé de cette nou-
velle, se porta vers les sept heures du soir au château,
et attendit dans le plus triste silence, le moment où
M le directeur général sortirait de chez le roi.
Il parut à huit heures; la foule se presse autour de
lui, en le conjurant à grands cris de ne pas aban-
donner la France sur le penchant de sa ruine; on
l'accompagne jusqu'à son hôtel; il ne peut se défendre
des transports et des témoignages d'affection et de
respect qu'un peuple en larmes lui prodigue; il en
verse jui-même; jamais les artistes n'on,t eu à peindre
un tableau aussi rare et aussi touchant.
I>U VENDREDI '28 JUIN' 1"89-
Chaque jour amène des événements plus intéres-
sants pour l'Assemblée nationale. Hier, à onze heures,
ce qu'on appelle la minorité de la noblesse, c'est-à-
dire quarante-sept de ses membres, sont venus se réunir
au clergé et aux communes. On pense bien que M. le
duc d'Orléans était du nombre. Ce n'est qu'en se
rappelant les témoignages éclatants de la joie publique
MB
■I
PAU LES HOMMES DU TEMPS. -405
qui furent donnés au clergé qu'on peut se faire une
idée de ceux avec lesquels on a reçu la noblesse.
M. de Clermont-Tonnerre a porté la parole; il a
prouvé que la véritable éloquence est dans le cœur,
en attendrissant l'Assemblée ; il l'était beaucoup lui-
même. « Nous vous apportons nos pouvoirs et nos
faibles lumières, a-t-il dit; pourquoi le plaisir de se
réunir à vous est-il empoisonné par un sentiment de
tristesse?... »
On avait fait l'appel des députés de la noblesse qui
remettaient leurs pouvoirs pour la vérification, lorsque
le peuple, impatient de jouir du spectacle si désiré de
la réunion des trois ordres, a forcé la porte qui donne
dans la rue du Chantier; ces mouvements tumul-
tueux ont été bientôt entendus de l'intérieur de la
salle, et l'on a senti que l'appareil militaire qui envi-
ronne, depuis le jour de la séance royale, les états
généraux libres du royaume, pouvait contribuer à ce
désordre momentané.
L'Assemblée, voulant éviter tout ce qui pourrait
porter atteinte à la tranquillité publique, a député
vers le peuple : MM. le président de l'Assemblée, l'ar-
chevêque de Vienne et de Clermont-Tonnerre; après
avoir donné l'assurance que tous les ordres étaient
réunis pour le bonheur commun, la foule s'est dis-
sipée sur-le-champ. L'archevêque de Vienne l'a en-
gagée de se répandre dans la ville pour y rétablir la
paix et le calme si nécessaires à la liberté de l'Assem-
blée nationale, et personne ne fut jamais mieux
obéi.
Pendant l'appel, on a signalé, par des applaudisse-
ments réitérés, des noms particulièrement chers à la
I
m LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
patrie, tels que ceux de M. le duc d'Orléans, M. le
marquis de la Fayette et beaucoup d'autres.
Le recteur de l'Université de Paris est venu aug-
menter la majorité du clergé; il a prouvé dans cette
démarche honorable tout ce qu'il a dit dans un dis-
cours qu'il a prononcé sur la nécessité de la réunion.
Trois autres curés et le prieur des bénédictins de
l'abbaye de Marmoutier ont suivi ce bel exemple.
M. le marquis de Silleri a ensuite pris la parole; sa
modestie s'est refusée à publier un discours très-
patriotique et très-noble qui a produit le plus grand
effet.
On a vérifié publiquement les pouvoirs de seize
commissaires nommés par la noblesse pour le comité
de la vérification des pouvoirs qui devaient s'assem-
bler dans une des chambres de l'hôtel des états, à cinq
heures du soir.
On a délibéré ensuite une députa tion vers le roi,
composée de vingt-quatre députés pris dans les trois
ordres, suivant la proportion établie ; ensuite M. Bau-
douin, imprimeur, à la suite de l'Assemblée nationale,
s'est présenté pour prêter le serment ordinaire. On a
terminé la séance par la lecture du procès-verbal de
l'Assemblée nationale de mardi dernier, et l'on a
donné aux deux premiers ordres, par la lecture des
procès-verbaux, communication des pouvoirs des Ré-
putés des communes qui avaient été vérifiés les 15 et
14 juin.
L'appareil militaire augmente tous les jours à Ver-
sailles ; il est arrivé, hier matin, un détachement de
hussards qu'on a dispersés dans différents quartiers
de la ville; les patrouilles des gardes françaises et
WËËÊM
PAB LES HOMMES DU TEMPS. 407
suisses n'ont disparu des environs de l'hôtel des états
que vers les quatre heures du soir, ainsi que deux
escadrons des gardes du corps du roi qui s'y étaient
transportés à une heure : on a donné ordre aujour-
d'hui à ces messieurs de rester à Versailles au lieu de
retourner à Saint-Germain. Un événement fâcheux,
arrivé mercredi soir à un des premiers prélats du
royaume, a sans doute donné lieu à ces précautions
militaires.
LUNDI 29 JUIN 1"«9,
En politique, les effets des causes mal combinées
sont quelquefois tout le contraire de ceux qu'on s'était
promis; c'est ainsi que les derniers efforts de l'aristo-
cratie qui entoure le trône n'ont servi qu'à augmenter
l'énergie de la liberté et à raffermir l'État sur ses
vrais fondements.
Depuis quelques jours, un système effrayant et dan-
gereux se déployait sous les yeux de l'Assemblée natio-
nale. On l'environnait de troupes; ce n'était qu'au
travers des soldats que ses membres allaient délibérer
sur la chose publique. On calomniait en même temps
ses défenseurs auprès du meilleur des rois; on faisait
annoncer aux représentants de la nation , sous la
forme d'une loi, des bienfaits et des sacrifices d'auto-
rité pour les faire acquiescer, par cet appât, au pou-
voir législatif, ou pour les engager à une résistance
qui les rendît défavorables, même à leurscommeltants.
Mais déjà, dans les dernières séances, on avait ré-
clamé plusieurs fois contre cet appareil inutile de la
force militaire. Les âmes et les opinions des députés
408 LA 'RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
auraient sans doute été aussi libres au milieu d'un
camp et du bruit des armes qu'au milieu d'un sénat;
mais il ne suffit pas que les membres d'une assemblée
nationale soient libres, il faut encore qu'ils soient
crus libres. Cette opinion est nécessaire à leur autorité,
et la nation a le droit de réclamer jusqu'à l'apparence
même dans cette matière, parce que les formes exté-
rieures de l'assemblée d'un peuple libre sont une
partie de sa liberté.
Quant à la calomnie employée auprès du trône, cet
art funeste des ennemis de la patrie est connu ; ils
eussent empoisonné sans cesse les actions et les senti-
ments des représentants de la nation; on aurait dit au^
roi que son autorité était menacée; on aurait dit aux
peuples que leurs envoyés étaient des séditieux qui
voulaient détruire au lieu de réparer; on aurait ré-
pété, dans le palais du souverain, que les communes
voulaient mêler tous les rangs, confondre tous les
pouvoirs, attaquer toutes les propriétés; on aurait fait
circuler dans les provinces que leurs représentants
préféraient le vain bruit des applaudissements à des
règlements utiles, et qu'ils éloignaient le bien public
par des principes trop inflexibles, ou par des préten-
tions exagérées.
Il fallait bien s'occuper dans l'Assemblée des
moyens d'arrêter ces délations obscures et ces insi-
nuations perfides. On parlait de faire une adresse au
roi, dans laquelle on exposerait quels sont les véri-
tables intérêts du trône, les droits inaltérables de la
nation, les atteintes que ses ennemis voudraient porter
à la liberté publique, et les sentiments d'amour et de *
respect dont sont pénétrés les peuples pour un souve-
• ■.'■x. - ' , .' , f«.^..»i"î>;^t
PAR LES HOMMES DU TEMPS. 40!)
rain à qui ils ne pourront jamais attribuer que des
motifs purs et des intentions bienfaisantes. Cette
«dresse devait porter aussi, que corrompre le pouvoir
du monarque jusqu'à le faire changer de nature, c'est
commettre un crime de lèse-majesté contre lui, et que
le faire douter un instant de la fidélilé inviolable des
Français à sa personne est un crime de lèse-nation.
On travaillait dans le comité de rédaction à cette
adresse qui avait été proposée la veille par M. Target;
elle devait porter dans le cœur du roi un calme et une
tranquillité nécessaires; au pied du trône des serments
de fidélité, îles vérités courageuses que les membres
de l'Assemblée étaient chargés d'y déposer, et dans
toutes les provinces les vrais motifs de la fermeté de
leurs députés.
C'est dans ces circonstances que la réunion totale
des représentants nationaux dans la même assemblée
est venue rendre inutiles ces précautions dont un
peuple lidèle ne devrait jamais connaître la néces-
sité.
Dans le premier instant de cette réunion les haines,
les rivalités ont disparu. Tous les cœurs se sont tour-
nés vers le souverain. Il a entendu son palais retentir
des acclamations de ce peuple qu'on lui représen-
tait comme l'ennemi de sa couronne. 11 a applaudi
lui-même à la sage énergie des représentants de la
nation, et il a appris enfin que la cour n'est pas son
peuple.
L'Assemblée nationale, qui possède aujourd'hui tous
ses membres dans son sein, va s'occuper d'abord de
la vérification totale des pouvoirs, des contestations
survenues sur les députalions, delà nomination de ses
410 LA REVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
officiers et des règlements de police intérieure, et
surtout de la recherche des causes de la misère pu-
blique et des moyens d'y remédier.
Sans doute le premier usage que l'Assemblée fera
ensuite de son temps et de ses lumières sera employé
à la déclaration des droits de la nation et à la consti-
tution de l'État sur des bases inébranlables. C'est sous
l'empire de l'opinion publique, c'est par son active
influence qu'un si grand ouvrage doit être entrepris
et exécuté. On a dit souvent que la raison était la
souveraine du monde, et que les usages en sont les
tyrans; il paraît que le règne de ces usages, de ceux
surtout de 1614, est fini. Ce n'est plus le temps où,
sous le voile imposant des droits constitutionnels, un
petit nombre de représentants avait trop de force pour
empêcher, et où le grand nombre n'en avait jamais
assez pour agir; où une classe privilégiée pouvait
s'opposer au bien général, et la partie la moins nom-
breuse de la nation prévalait sans cesse sur la nation
entière.
La force de l'opinion détruira enfin l'esclavage des
abus; la justice naturelle mettra un terme à la tyran-
nie des usages; le patriotisme courageux et éclairé,
qui anime tous les représentants nationaux, achèvera
enfin la plus belle révolution qui se soit faite sur la
terre, puisque la constitution d'un ^rand empire
n'aura été arrosée ni de larmes, ni de sang.
L'estime publique rend trop précieux tout ce qui
sort de la plume et du cœur de M. Necker pour ne
pas consigner ici la lettre qu'il a écrite à M. Bailli, le
24 juin :
PAR LES HOMMES DU TEMPS.
iii
« Monsieur le président,
« J'ai reçu hier, de la part de l'ordre que vous pré-
sidez, tant démarques de bonté, d'estime et d'intérêt
que je vous prie instamment de vouloir bien devenir,
en cette occasion, l'interprète de ma profonde recon-
naissance. Je dois, pour répondre aux sentiments dont
votre ordre veut bien m'honorer, redoubler de zèle
pour la chose publique et de dévouement à la per-
sonne du roi. Cette obligation sera facile à remplir :
heureux si mes forces pouvaient égaler mes inten-
tions! Je souhaiterais que la pureté de mon cœur et
l'intégrité de mes vues me servissent de titres à la
confiance dont j'ai reçu hier les plus doux témoi-
gnages, et dont je ne voudrais faire usage que pour
avancer de tout mon pouvoir le rétablissement d'une
concorde qui devient chaque jour plus nécessaire et
plus instante, et qui rendrait au roi sa tranquillité et
au royaume toute sa force.
« J'ai l'honneur d'être, avec le plus respectueux
attachement, de M. le président, le très-humble et
très-obéissant serviteur.
« Signé, Neckek. »
ADRESSE AU ROI
« Sire,
a Vous avez invité l'Assemblée nationale à vous té-
moigner sa confiance : c'était aller au-devant du plus
cher de ses vœux.
« Nous venons déposer dans le sein de Votre Majesté
41-2 LA RÉVOLUTION RACONTÉE Eï JUGÉE
les plus vives alarmes. Si nous en étions l'objet, si
nous avions ïa faiblesse de craindre pour nous-mêmes,
votre bonté daignerait encore nous rassurer, et même
en nous blâmant d'avoir douté de vos intentions,- vous
accueilleriez nos inquiétudes ; vous en dissiperiez la
cause; vous ne laisseriez point de doute sur la posi- '
tion de l'Assemblée nationale.
« Mais, sire, nous n'implorons point votre protec-
tion, ce serait offenser votre justice : nous avons
conçu des craintes, et nous l'osons dire; elles tiennent
au patriotisme le plus pur, à l'intérêt de nos com-
mettants, à la tranquillité publique, au bonheur du
monarque chéri qui, en nous applanissant la route
de la félicité, mérite bien d'y marcher lui-même sans
obstacle.
« Les mouvements de votre cœur, sire, voilà le
vrai salut des Français. Lorsque les troupes s'avancent
de toutes parts, que des camps se forment autour de
nous, que la capitale est investie, nous nous deman-
dons avec étonnement : Le roi s'est-il méfié de la fidé-
lité de ses peuples? S'il avait pu en douter, n'aurait-il
pas versé dans notre cœur ses chagrins paternels? Que
veut dire cet appareil menaçant? Où sont les ennemis
de l'État et du roi qu'il faut subjuguer? Où sont les
rebelles, les ligueurs qu'il faut détruire? Une voix
unanime répond dans la capitale et dans l'étendue
du royaume : Nous chérissons notre roi; nous bénis-
sons le ciel du don qu'il nous a fait dans son amour,
a Sire, la religion de Votre Majesté ne peut être
surprise que sous le prétexte du bien public.
« Si ceux qui ont donné ces 'conseils à notre roi
avaient assez de confiance dans leurs principes pour
l'AK LES HOMMES DU TEMPS.
415
les exposer devanl nous, ce moment amènerait le plus
beau triomphe de la vérité.
« L'Étal n'a rien à redouter que des mauvais prin-
cipes qui osent assiéger le trône même, et ne res-
pectent pas la conscience du plus pur, du plus ver-
tueux des princes. Et comment s'y prend-on, sire,
pour vous faire douter de rattachement et de l'amour
de vos sujets? Avez-vous prodigué leur sang? Etcs-
vous cruel, implacable? Avez-vous abusé de la jus-
tice? Le peuple vous impute-t-il ses malheurs? Vous
nomme-t-il dans ses calamités? Ont-ils pu vous dire
que le peuple est impatient de votre joug; qu'il est las
du sceptre des Bourbons? Non, non, ils ne l'ont pas
fait; la calomnie du moins n'est pas absurde; elle
cherche un peu de vraisemblance pour colorer ses
noirceurs.
« Votre Majesté a vu récemment tout ce qu'elle
peut pour son peuple; la subordination s'est établie
dans la capitale agitée; les prisonniers, mis en liberté
par la multitude, d'eux-mêmes ont repris leurs fers;
et l'ordre public, qui peut-être aurait coûté des tor-
rents de sang si l'on eût employé la force, un seul
mot de votre bouche l'a rétabli. Mais ce mol était un
mol de paix ; il était l'expression de votre cœur, et
vos sujets se font gloire de n'y résister jamais. Qu'il
est beau d'exercer cet empire ! C'est celui de Louis IX,
de Louis XII, de Henri IV. C'est le seul qui soit digne
de vous.
« Nous vous tromperions, sire, si nous n'ajoutions
pas, forcés par les circonstances : cet empire est le
seul qu'il soit aujourd'hui possible en France d'exer-
cer. La France ne souffrira pas qu'on abuse le meil-
414 LA RÉVOLUTION RACONTÉE ET JUGÉE
leur des rois, et qu'on l'écarté, par des vues sinistres,
du noble plan qu'il a lui-même tracé. Vous nous avez
appelés pour fixer, de concert avec vous, la constitu-
tion, pour opérer la régénération du royaume; l'As-
semblée nationale vient de vous déclarer solennelle-
ment que vos vœux seront accomplis, que vos pro-
messes ne seront point vaines ; que les pièges, les
difficultés, les terreurs ne retarderont point sa marche,
n'intimideront point son courage.
« Où donc est le danger des troupes, affecteront de
dire nos ennemis?... Que veulent leurs plaintes, puis-
qu'ils sont inaccessibles au découragement?
« Le danger, sire, est pressant, est universel, est
au delà de tous les calculs de la prudence hu-
maine.
« Le danger est pour le peuple des provinces. Une
fois alarmé sur notre liberté, nous ne connaissons
plus de frein qui puisse le retenir. La distance seule
grossit tout, exagère tout, double les inquiétudes, les
aigrit, les envenime.
« Le danger est pour la capitale. De quel œil le
peuple, au sein de l'indigence, et tourmenté des an-
goisses les plus cruelles, se verra-t-il disputer les
restes de sa subsistance par une foule de soldats me-
naçants? La présence des troupes échauffera, ameu-
tera, produira une fermentation universelle; et le
premier acte de violence exercé sous prétexte de
police peut commencer une suite horrible de mal-
heurs.
• « Le danger est pour les troupes. Des soldats fran-
çais, approchés du centre des discussions, participant
aux passions comme aux intérêts du peuple, peuvent
■
PAR LES HOMMES DU TEMPS.
415
oublier qu'un engagement les a faits soldats, pour se
souvenir que la nature les fit hommes.
« Le danger, sire, menace les travaux qui sont
notre premier devoir, et qui n'auront un plein succès,
une véritable permanence qu'autant que les peuples
les regarderont comme entièrement libres. 11 est d'ail-
leurs une contagion dans les mouvements passionnés.
Nous ne sommes que des hommes : la défiance de
nous-mêmes, la crainte de paraître faibles peuvent
entraîner au delà du but; nous serons obsédés d'ail-
leurs de conseils violents et démesurés, et la raison
calme, la tranquille sagesse ne rendent pas leurs
oracles au milieu du tumulte, des désordres et des
scènes factieuses.
« Le danger, sire , est plus terrible encore ; et
jugez de son étendue par les alarmes qui nous amènent
devant vous. De grandes révolutions ont eu des causes
bien moins éclatantes; plus d'une entreprise fatale
aux nations s'est annoncée d'une manière moins si-
nistre et moins formidable.
« Ne croyez pas ceux qui vous parlent légèrement
delà nation, et qui ne savent que vous la représenter,
selon leurs vues, tantôt insolente, rebelle, séditieuse,
tantôt soumise, docile au joug, prompte à courber la
tête pour le recevoir. Ces deux tableaux sont également
infidèles.
« Toujours prêts à vous obéir, sire, parce que vous
commandez au nom des lois, notre fidélité est sans
bornes, comme sans atteintes.
« Prêts à résister à tous les commandements arbi-
traires de ceux qui abusent de voire nom, parce qu'ils
sont ennemis des lois, notre fidélité même nous or-
416 LA RÉVOLUTION KACONTÉE Et JUGÉE
donne celle résistance, et nous nous honorerons tou-
jours, de mériter les reproches que notre fermeté nous
attire.
« Sire, nous vous en conjurons au nom delà patrie,
au nom de votre bonheur et de votre gloire, renvoyez
vos soldats aux postes d'où vos conseillers les ont tirés;
renvoyez celte artillerie destinée à couvrir vos fron-
tières; renvoyez surtout les troupes étrangères, ces
alliés de la nation que nous payons pour défendre et
non pour troubler nos foyers : Votre Majesté n'en a
pas besoin. Eh! pourquoi un roi adoré de vingt-cinq
millions de Français ferait-il accourir a grands frais
autour du trône quelques milliers d'étrangers? Sire,
au milieu de vos enfants, soyez gardé par leur amour;
les députés de la nation sont appelés à consacrer avec
vous les droits éminents de la royauté sur la base im-
muable de la liberté du peuple. Mais lorsqu'ils rem-
plissent leur devoir, lorsqu'ils cèdent à leur raison, à
leurs sentiments, les exposeriez-vous au soupçon de
n'avoir cédé qu'à la crainte? Ah ! l'autorité que tous
les cœurs vous défèrent est la seule pure, la seule iné-
branlable; elle est le juste retour de vos bienfaits et
l'immortel apanage des princes dont vous serez le
modèle 1 .
1 Après cette adresse, qui eut plus tard son écho dans l'adresse des
221, sous la Restauration, il n'y avait que deux partis à prendre : main-
tenir et achever par la force le coup d'État commencé à la séance du.
'25 juin, ou céder franchement et se mettre à la tête du mouvement. On
ne sut pas se décider, et l'on ne prit que des demi-mesures qui perdirent
tout. L'hésitation est un des traits distinctifs des Bourbons. Cette hésita-
tion était moins cependant un défaut de caractère que le résultat d'un haut
sentiment de dignité, et de la crainte de faire verser le sang. Jamais race
n'eut au même degré la conscience et la loi de la royauté, en même temps
(pie l'amour de ses peuples. (F- Qrao*.)
PAR LES HOMMES 1)1 TEMPS 417
DÉPITATION
CLERGÉ.
MM. l'archevêque de Vienne.
l'évèque de Chartres.
l'ablié Jnuberl.
Chatizel.
Grégoire.
Ivernault.
.NOBLESSE.
MM. le duc de la Rochefoucauld.
le comte de Cressy.
le vicomte de Toulongeon.
le vicomte de Macaye.
le marquis de Blaeon.
le comte de Clermont-Tonnerre
COMMUNES.
MM. le comte de Mirabeau.
CoroHer.
Regnand <le Saintes.
Robespierre.
Marquis.
Barrèrc de Vieuzac.
de Sèze.
de Launay.
Petion de Villeneuve.
Buzot.
de Kcrvelegan.
Tronchet.
RÉPONSE DL ROI
a Personne n'ignore les désordres el les scènes scan-
daleuses qui se sont passés et renouvelés à Paris et à
27
418 LA RÉVOLUTION RACONTÉS K'i JUGËE, ETC.
Versailles sous mes yeux et sous ceux des étais géné-
raux. Il est nécessaire que je fasse usage des moyens
qui sont en ma puissance pour remettre et maintenir
l'ordre dans la capitale et dans les environs ; c'est un
de mes devoirs principaux de veiller à la sûreté pu-
blique. Ce sont ces motifs qui m'ont engagé à faire
un rassemblement de troupes autour de Paris : vous
pouvez assurer l'assemblée des états généraux qu'elles
ne sont destinées quà réprimer, ou plutôt à prévenir
de nouveaux désordres; à maintenir le bon ordre et
l'exercice des lois ; à assurer et à proléger même la
liberté qui doit régner dans vos délibérations : toute
espèce de contrainte doit en être bannie, de même
que toute appréhension de tumulte et de violence
doit en être écartée. Ce ne serait que des gens mal
intentionnés qui pourraient égarer mes peuples sur
les vrais motifs des mesures de précaution que je
prends. J'ai constamment cherché à faire tout ce qui
pourrait tendre à leur bonheur, et j'ai toujours lieu
d'être assuré de leur amour et de leur fidélité.
« Si pourtant la présence nécessaire des troupes
dans les environs de Paris causait encore de l'ombrage,
je me porterais sur la demande de l'assemblée à trans-
férer les états généraux à Noyon et à Soissons, et alors
je me rendrais à Compiègne pour maintenir la commu-
nication qui doit avoir lieu entre l'assemblée et moi. »
TABLE DES MATIÈRES
nu n K H \ I K M E VOLUME
Mémoires de mon père. Deuxième partie I
La Révolution racontée et jugée par les hommes du temps.. . 171
Préface I73
Mémoires de Bassevii.i e sur la Révolution de France. Premier
extrait 177
Deuxième extrait. — Convocation el premiers jours des états gé-
néraux -2iS
Troisième extrait. — Pièces relatives à la première assemblée des
notables tenue a Versailles en 1787 505
Extraite du journal le Point du Jour 576
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